L’EXALTATION DE LA SAINTE CROIX
PRÊCnÉ ACX not'TEAl'X CATHOUQtISS.
SUR LES SOUFFRANCES
l.a mlM^rioorde ft la JosUce conrtliées en la personne de Jésus-Christ . fondement de son exaltation à la croix. Deux manières différentes dont nous pouvons participer à la croix. Le trouMe qu'un nous apporte dans les choses que nous aimons , cause générale de toutes nos peines. Trois différentes façons dont notre âme peut y être troublée. Trois sources de grâces que nous trouvons dans ces trois sources d’afflictioiu. La rmix , un instrument de vengeance k l'égard des impénitents. Terrible état d'une âme qui souffre sans se convertir. Eloge de la foi dea nouveaux catholiques : motifs pressants pour les Üdèles de les soulager dans leurs besoins.
Exaltari oportet FHium homioia.
/l/aufçue/ef'i/sdcrffommesoUezalf^.JoAo. ui M. Cltri.slo confixus sum cruci.
JenuisaifacMà/acroixatfecJésM^CArisf.Gkl. ii, 19.
Toute l'Écriture nous prêche que la gloire du Fils de Dieu est dans les souffrances, et que c'est a la croix qu’il est exalté : il n’est rien de plus véritable. Jésus est exalté à In croix par les peines qu'il a endurées; Jésus est exalté à la croix par les peines que nous endurons. C'est, mes frères, sur ce dernier point que je m'arrêterai aujourd’hui , comme sur celui qui me semble le plus fructueux ; et je me projiose de vous faire voir combien le Fils de Dieu est glorifié dans les souffrances qu’il nous envole. Mais, chrétiens, ne nous trompons pas; dans la gloire qu'il tire de nos afflictions , Il y est glorifié en deux manières , dont l’une certainement n’est pas moins terrible que l’autre est salutaire et glorieuse.
Voici une doctrine importante ; voici un grand mystère que je vous propose; et afin de le bleu entendre, venez le méditer au Calvaire, au pied de la croix de notre Sauveur : vous y verrez deux iictions opposées que le Père y exerce dans le même temps. Il y exerce sa miséricorde et sa justice ; il punit et remet les crimes ; il se venge et se réconcilie tout ensemble : il frappe son Fils innocent pour l’amour deshomntes criminels, et en même temps il pardonne aux hommes criminels pour l’amour de son Fils innocent. O justice ! 6 miséricorde ! qui vous a ainsi assemblées ? C’est le mystère de Jésus-Christ; c’est le fondement de sa gloire et de son exaltation à la croix , d’avoir concilié en sa personne ces deux divins xtlributs, je veux dire , la miséricorde et la justice.
Mais cette union admirable nous doit faire considérer que, comme eu la croix de notre Sau-
veur la vengeance et le pardon se trouvent ensemble ; aussi ponvouf-Dous participer à la croix en ces deux manières indifférentes , on selon la rigueur qui s’y exerce, ou selon la gréée qui s’y accorde. Et c’est ce qu’il a plu é Notre-Seigneur de nous faire voir au Calvaire. Nous y voyons , dit saint Augustin, . trois hommes en croix, un • qui donne le salut, un qui le reçoit , un qui le « méprise : • Trej eranl in cruce, unus salvator, alitu salvandia, alitu damnandus *. Au milieu, l’auteur de la grâce; d’un côté un qui en protite, de l’autre côté un qui la rejette. Discernement terrible et diversité surprenante ! Tous deux sont à la croix avec Jésus-Christ , tons deux compagnons de son supplice ; mais , hélas I II n’y en a qu’un qui soit compagnon de sa gloire. Ce que le Sauveur avait réuni , je veux dire la miséricorde et la veugeauce , ces deux hommes l’ont divisé. Jésus-Christ est au milieu d’eux, et chacun a pris son partage de la croix de Notre-Seigneur. L’un y a trouvé la miséricorde, l’autre les rigueurs de la justice : l’un y a opéré son salut , l’autre y a commencé sa damnation : la croix a élevé jusqu’au paradis la patience de l’un; la croix a précipité au fond de l’enfer l’impénitence de l'antre. Ils ont donc participé à ta croix en deux manières bien différentes; mais cette divei^ sité n'empêchera pas que Jésus ne soit exalté en l'un et en l'autre , ou par sa miséricorde , ou par sa justice : Exaltari oportet Filium hominis.
Apprenez de là, chrétiens, de quelle sorte et en quel esprit vous devez recevoir la croix. Ce n’est pas assez de souffrir; car qui ne souffre pas dans la vie? Ce n’est pas assez d’être sur la croix ; car plusieurs y sont comme ce voleur Impénitent, qui sont bien éloignés du Crucifié. La croix dans les uns est une grâce; la croix dans les autres est une vengeance; et toute cette diversité dépend de l’usage que nous en faisons. Avisez donc sérieusement , 6 vous âmes que Jésus afflige , 6 vous que ce divin Sauveur a mis sur la croix ; avisez sérieusement dans lequel de ces deux états vous voulezy êtreattachés ; et afin que vous fassiez un bon choix, voyez ici en peu de paroles la peinture de l’un et de l’autre, qui fera le partage de ce discours.
PBKHIBB POINT.
Pour parler solidement des afflictions, connaissons premièrement quelle est leur nature ; et disons, s’il vous plaît, messieurs, avant toutes choses, que la cause générale de toutes nos peines, c’est le trouble qu'on nous apporte dans les choses que nous aimons. Or, il me semble que noua voyons par expérience que notre âme y peut être
' Il , in P.o(. «\ï , n’ 1 , t. IV , col, J3S.
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SUR LES SOUFFRANCES
troublée en trois différentes fsçons; ou lorsqu'on lui refuse ce qu'elle désire; ou lorsqu'un lui été ce qu'elle possède; ou lorsque, loi en laissant la possession, on l'empéchc de le goûter.
Premièrement on nous inquiète quand on nous refuse ce que nous aimons : car il n'est rien de plus misérable que cette soif, qui Jamais n'est rassasiée ; que ces désirs toujours suspendus , qui s’avancent éternellement sans rien prendre ; que cette fâcheuse agitation d’une âme toujours frustrée de ce qu’elle espère : on ne peut assez exprimer combien elle est travaillée par ce mouvement. Toutefois on l'afflige beaucoup davantage quand on la trouble dans la possession du bien qu’elle tient déjà entre ses mains ; parce que , dit saint Augustin ■ , • quand elle possède ce qu'elle
• a aimé, comme les honneurs, les richesses ou
• quelque autre chose semblable, elle se l'at-
• tache à elle-même par le contentement qu'elle
• a de l'avoir, • l'olse qu'elle sent d’en jouir; elle se l'incorpore en quelque façon, si je puis parler de la sorte ; cela devient comme une partie de nous-mêmes , ou , pour dire le mot de saint Augustin , « comme un membre de notre cœur, • Veiut membra animi : de sorte que , si l'on vient à nous l'arracber, aussitât le cœur en gémit; il est comme déchiré et ensanglanté par la violence qu'il souffre.
La troisième espèce d'afOiction , qui est si ordinaire dans la vie humaine, ne nous été pas entièrement le bien qui nous plaît; mais elle nous traverse de tant de côtés, elle nous presse tellement d’ailleurs , qu’elle ne nous permet pas d’en jouir. Par exemple, vous avez acquis de grands biens, il semble que vous devez être heureux; mais vos continuelles infirmités vous empêchent de goûter le fruit de votre bonne fortune : est-il rien de plus importun? C'est être au milieu d’un jardin , sans avoir la liberté d'en goûter les fruits , non pas même d'en cueillir les fleurs ; c'est avoir, pour ainsi dire , la coupe à la main , et n'en pouvoir pas rafraîchir sa bouche, bien que vous soyez pressé d’une soif ardente ; et cela vous cause un chagrin extrême. Voilà, messieurs, comme les trois sources qui produisent tontes nos plaintes; voilà ce qui fait murmurer les enfants des hommes.
Mais le fidèle serviteur de Dieu ne perd pas sa tranquillité parmi ces disgrâces, de laquelle de ces trois sources que paissent naître ses afflictions : et quand même elles se joindraient toutes trois ensemble pour remplir son âme d'amertume, il bénit toujours la bonté divine, et il connaît que Dieu ne le frappe que pour exalter en lui sa
■ //€ Ub. ArUl. Ub I, n* n, 1. 1, col. Ml.
miséricorde : Oporfel exaUari FiUuin hominis. En effet, il est véritable; et afin de nous en convaincre , parcourons , je vous prie , en peu de paroles, ces trois sources d'afflictions; .sans doute nous y trouverons trois sources de grâces.
Et premièrement , chrétiens , il n’est rien ordinairement de plus salutaire que de nous refuser ce que nous désirons avec ardeur, et je dis même dans les désirs les plus innocents : car pour les désirs criminels, qui pourrait révoquer en doute que ce ne soit un effet de miséricorde que d’en empêcher le succès? Tu es enflammé de sales désirs , et tu crois qu’on te favorise quand on te laisse le moyen de les satisfaire. Malheureux I c'est une vengeance par laquelle Dieu punit tes premiers désordres, en te livrant justement au sens réprouvé : car si tu étais si heureux qu'il s'élevât de toutes parts des difficultés contre tes prétentions honteuses , peut-être qu'au milieu de tant de traverses tes ardeurs insensées se ralentiraient; au lieu que ces ouvertures commodes, et cette malheureuse facilité que tu trouves, précipitent ton intempérance aux derniers excès; tellement qu’à force de t’abandonner à ces funestes appétits que la fièvre excite , de fou tu deviens fürieux , et une maladie dangereuse se tourne eu une maladie désespérée.
Reconnaissez donc, 6 enlhnta de Dieu! avec quelle miséricorde Dieu nous laisse dans la faiblesse et dans l’impuissance : c’est que ce souverain médecin sait guérir nos maladies de plus d’une sorte. Quelquefois il nous laisse dans un grand pouvoir, qu’il réduit à ses justes bornes par une droite volonté; en sorte que celui qui a été maître de transgresser le commandement ne l'a point transgressé : Qui poluil transgredi, et non est tmnsgressits Quelquefois il se sert d’une autre méthode, et il réduit la volonté en restreignant le pouvoir ; Frœnatur poteslas, ut sanetur voluntas, dit saint Augustin ’. Sa miséricorde , qui nous veut guérir, oppose à nos désirs emportés des difficultés insurmontables : ainsi il nous dompte par la résistance, et, fatigant notre esprit, il nous accoutume à ne vouloir plus ce que nous trouvons impossible.
Mais, messieurs, si vous trouvez juste qu’il s’oppose aux volontés criminelles , peut-être aussi vous semble-t-il rude qu’il étende cette rigueur jusqu’aux désirs innocents : toutefois ne vous plaignez pas de cette conduite. Un sage jardinier n'arrache pas seulement d'un arbre les branches gâtées ; mais il en retranche aussi quelquefois les accroissements superflus. Ainsi Dieu n’arrache
• Bcct. ïixi, 10.
* Ad üaetd. Bp. OJlt, D* 16, t Jl, ool. 660.
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pas seulement en nous les désirs qui sont coirompus^ mais il coupe quelquefois jusqu'aux inutiies; et la raison de cette conduite est bien digne de sa bonté et de sa sagesse : c'est que celui qui nous a formés , qui connaît les secrets ressorts qui font mouvoir nos inclinations, sait qu'en nous abandonnant sans réserve à toutes les choses qui nous sont permises, nous nous iaissons aisément tomber à celles qui sont défendues. Et n'er.t-ce pas ce que sentait saint Paulin, lorsqu'il se plaint familièrement au plus intime de ses amis? -Je fais,
• dit-il , plus que je ne dois, pendant que je ne > prends aucun soin de me modérer en ce que je
• puis : ‘Quod non expeJiebat admisi, dum non tempero quod licebat'. La vertu en elle-même est inRniment éloignée du vice ; mais telle est la faiblesse de notre nature, que les limites s’en touchent de près dans nos esprits , et la chute en est bien aisée. Il importe que notre âme ne jouisse pas de toute la liberté qui lui est permise, de peur qu'elle ne s'emporte jusqu'à la licence, et que , s'étant épanchée à l'extrémité , elle ne passe aisément au delà des bornes. C’est donc un effet de miséricorde de ne contenter pas toujours nos désirs, non pas même les innocents : cette croix nous est salutaire.
Mais notre Sauveur va beaueoup pins loin ; et cette même miséricorde qui dénie à notre âme ce qu'elle poursuit , lui arrache quelquefois ce qu’elle possède. Chrétien , n’en murmure pas : il le fait par une bonté paternelle', et nous le comprendrions aisément, si nous nous savions connaître nous-mêmes. Ne me dis pas, âme chrétienne : l’rurqoui m'Ate-t-on cet ami intime? pourquoi un tils, pourquoi un époux , qui faisait toute la douceur de ma vie? quel mal faisais-je en les aimant , puisque cette amitié est si légitime? Non, je ne veux pas entendre ces plaintes dans la bouche d'un chrétien , parce qu'un chrétien no peut ignorer combien lu chair et le sang se mêlent dans les affections les plus légitimes, combien les intérêts temporels, combien de sortes d'inclinations qui naissent en nous de l'amour du monde. Et toutes ces inclinations nesont-ce pas, si nous l'entendons, comme autant de petites parties de nous-mêmes, qui se détachent du Créateur pour s'attacher à la créature, et que la perte que nous faisans des personnes chères nous apprend à réunir en Dieu seul , comme des ligues écarté-es du centre? Mais les hommes n'entendent pas combien celte perte leur est salutaire, parce qu'ils n’entendent pas combien ces attachements sont dangereux : Ils ne se connaissent pas eux-mêmes, ni la pente qu'ils ont aux biens périssables.
O coeur humain! si tu connaissais combien le
monde te prend aisément , avec quelle facilité to t’y attaches, combien tu louerais la main charitable qui vient rompre violemment ces cens, en te troublant dans la possession des biens de la terre ! Il se fait en nous , en les possédant , certains noeuds secrets , qui nous engagent insensiblem'ent dans l’amour des choses présentes; et cet engagement est plus dangereux en ce qu'il est ordinairement plus imperceptible. Oui , le désir se fait mieux sentir, parce qu’il a de l'agitation et du mouvement; mais la possession assurée , c'est un repos, c'est comme un sommeil; on s’y endort, on ne le sent pas : c’est poiirquol le divin apôtre dit que ceux qni amassent de grandes richesses
• tombentdans de certains lacets invisibles, • fncidunt in taqueum', où le cœur se prend aisément. Il se détache du Créateur par l’amour désordonné de la créature , et à peine s'aperçoit-il de cet attachement excessif. Il faut, chrétiens, le mettre à l'épreuve ; il faut que le feu des tribulations lui montre à se connaître lui-même; • H ■ faut, dit saint Augustin, qu'il apprenne, en
• perdant ces biens, combien il péchait en les « aimant ; > Quantum bac amando peecaverint, perdendo senserunl'.
Et cela de quelle manière? Qu'on lui dise que cette maison est brûlée , que cette somme est perdue sans ressource, par la banqueroute de ce marchand ; aussitôt le cœur saignera , la douleur de la plaie lui fera sentir par combien de flbres secrètes ces richesses tenaient au fond de son cœur, et combien il s’écartait de la droite voie par cet engagement vicieux : Quantum hœc amando peccaverint, perdendo senserunt. Il connaîtra mieux par expérience la fragilité des biens de la terre, dont il ne se voulait laisser convaincre par aucuns discours : dans le débris des choses humaines il tournera les yeux vers les biens étemels, qu’il commençait peut-être à oublier; ainsi ce petit mal guérira les grands, et sa blessure sera son salut
Mais si Dieu laisse à ses serviteurs la jouissance des biens du siècle , ce qu'il peut faire de meilleur pour eux, c'est de leur en donner du dégoût, de répandre mille amertumes sur tous leurs plaisirs , de ne leur permettre pas de s’y reposer, de secouer et d’abattre cette fleur du monde qui leur rit trop agréablement ; de leur faire naître des difficultés, de peur que cct exil ne leur plaise, et qu’ils ne le prennent pour la patrie. Vous voyez donc , ô enfants de Dieu , qu'en quelque partie de sa croix qu'il plaise au Sauveur de vous attacher; soit qu’il vous refuse ce que vous aimiez, soit qu'il vous ûte ce que vous possédiez, soit
■ I. r.m. VI, 1.
■ Ciiil. Üd, llb. I, cap. X, l. vil, col. 11.
■ .4(1 Snvr. S>. vxx , n" 3
SUR LES SOUFFRANCES
qo'il ne vous permette pas de goûter les biens dont il vous laisse la Jouissance , c'est toujours pour exercer en vous sa miséricorde , et exalter sa bouté dans vos afOictions.
O Dieu, si Je pouvais vous faire comprendre combien elle est glorifiée par vos souffrances , que ce discours serait fructueux , et ma peine utilement employée I Mais si mes paroles ne le peuvent pas , venez l'apprendre de ce voleur pénitent dont Je vous ai d'abord proposé l'exemple. Pendant que tout le monde trahit JésusOhrist, pendant que tous les siens l'abandonnent, il s'est réservé cet heureux larron pour le glorifier à la croix : • sa foi a commencé de fleurir, où la foi
• des disciples a été flétrie : • Tiinc fides rjus de ligna floruil, quando discipidorum marcuit'. Jésus, déshonoré par tout le monde, n’est plus exalté que par lui seul : venez profiter d'un si bel exemple; voici un modèle accompli.
Il n’oublle rien, mes frères, de ce qu’il faut faire dans l’affliction; il glorifie Jésus-Christ en autant de sortes qu’ii veut être glorifié sur la croix : car voyez premièrement comme il s'humilie par la confession desescrimes.* Pour nous, < dit-il , c'est avec Justice, puisque nous souffrons
• la peine que nos crimes ont méritée ; • Et nos quidrtn juste, nam digna factis recipimus' : comme U baise la main qui le frappe, comme il honore la justice qui ie punit! c'est là, mes frères , l'unique moyen de la tourner en miséricorde. Mais ce saint larron ne finit pas là ; après s'étre considéré comme criminel , il se tourne au Juste qui souffre avec lui ; • Mais celui-ci, ajoute-t-ii,
• n’a fait aucun mal : » Hic vero nihil mali gessit'. Cette pensée adoucit ses maux : il s'estime heureux , dans ses peines, de se voir uni avec l'innocent ; et cette société de souffrances lui donnant avec Jésus-Christ une sainte familiarité, il lui demande avec foi part en son royaume , comme il lui en a donné en sa eroix : Domine, memento mei, cum veneris in regnum tuum * : « Seigneur,
• souvenez-vous de moi , lorsque vous serez venu
• en votre royaume. •
Je triomphe de Joie, mes frères; mon coeur est rempli de ravissement en voyant la foi de ce saint voleur. Un mourant voit Jésus mourant , et ii lui demande la vie; un crucifié voit Jésus crucifié, et il lui parle de son royaume; ses yeux n'aperçoivent que des croix , et sa foi ne se représente qu'un trûne. Quelle foi et quelle espérance I Si noos mourons , mes frères , nous savons que Jésus- Christ est vivant , et notre foi chancelante a peine
‘ S. Aug. lib \ ,de Jitimn et fjui orig. O* ii , l. x , col. 342.
* f.ir. xxni. il.
» lè,H.
• JbiA. 42.
toutefois à s’y confier : celui-ci voit mourir Jésus avec lui , et il espère, et il se console, et il se réjouit même dans on si cruel supplice. Imitons un si saint exemple; et si nous ne sommes animés par celui de tant de martyrs et de tant de saints , rougissons do moins, chrétiens, de nous laisser surpasser par un voleur. Confessons nos péchés avec lui, reconnaisons avec lui l'innocence do Jésus-Christ ; si nous imitons sa patience , la consolation ne manquera pas. Aujourd’hui, aujourd'hui , dira le Sauveur, tu seras avec moi dans mon paradis. Ne crains pas , ce sera bientôt ; cetto vie se passe bien vite, elle s'écoulera comme un Jour d'hiver, le matin et le soir s'y touchent de près : ce n’est qu’un Jour, ce n’est qu’un moment , que la seule infirmité fait paraître long : quand il sera écoulé, tu t’apercevras combien il est court'. Aie donc patience avec ce larron, exalte cette rigueur salutaire qui te frappe par miséricorde. Mais si cet exemple ne te touche pas , voici quelque chose de plus terrible qui me reste maintenant à te proposer; c'est la Justice, c'est la vengeance qui brise sur la croix les impénitents : c'est par où Je m’en vais conclure.
SECOXD FOINT.
Noos apprenons, par les saintes Lettres, que la prospérité des impies est un effet de la vengeance de Dieu, et de sa colère qui les poursuit. Oui , lorsqu'ils nagent dans les plaisirs , que tout leur rit, que tout leur succède; cette paix que nous admirons, qui, selon l'expression du prophète, * fait sortir l'iniquité de leur graisse, » Prodiit quasi ex adipe iniquitas eorum ’, qui les enfle , qui les enivre Jusqu'à léur faire oublier la mort, c’est un commencement de vengeance que Dieu exerce sur eux ; cette impunité , c'est une peine, qui, les livrant aux désirs de leur coeur, leur amasse un trésor de haine en ce Jour d’indignation et de fureur implacable.
Si nous voyons dans l'Écriture que Dieu sait quelquefois punir les impies par une félicité apparente , celte même Écriture , qui ne ment Jamais , nous enseigne qu’il ne les punit pas toujours en cette manière, et qu'il leur fait quelquefois sentir son bras par des misères temporelles. Cet endurci Pharaon, cette prostituée Jézabel, ce maudit meurtrier Achab; et sans sortir de notre sujet, ce larron impénitent et blasphémateur, rendent témoignage à ce que Je dis, et nous font bien voir, chrétiens, que ce n'est pas assez d'étre sur la croix pour être uni au Crucifié. Ainsi cette croix, oue vous avez vue comme
’ S. Ahi}. inrrt. ri, *> Joatt. n*» n , t. ni. prt. Il , «*l. 7l»3.
> Tj.
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nue marque de miséricorde , tous va maintenaut être présentée comme an instmment de vengeance : et aûn que vous entendiez comme elle a pu si tdt changer de natnre , remarquez , s’il vous platt , messieurs , qn'enrore que toutes les peines soient nées du péché , il y en a néanmoins qui lui peuvent servir de remède.
Je dis que tontes les peines sont nées dn péché, et en punissent les déréglements : car, sons un Dieu si bon que le nôtre , l'innocence n’a rien i craindre, et elle ne peut jamais espérer qu’un traitement favorable : il est si naturel à Dieu d’étre bienfaisant à ses créatures, qu’il ne ferait jamais de mal à personne, s’il n’y était forcé par les crimes. Toutefois il fhnt remarquer deux sortes de peines : il y a la peine suprême , qui est la damnation étemelle ; il y a les peines de moindre importance, comme les afflictions de cette vie :
• 'Toutes deux , dit saint Augustin , sont venues
• du crime, tontes deux en doivent venger les
• excès. > Mais il y a cette différence , que la damnation étemelle est un effet de pure vengeance, et ne peut jamais nous tourner à bien; au lieu que les afflictions temporelles sont mêlées de miséricorde, et peuvent être employées à notre salut, suivant l’usage que nous en faisons : • C’est pourquoi , dit le même saint , toutes
• les croix que Dieu nous envoie peuvent alsé- « ment changer de nature , selon la manière dont
• on les reçoit : il faut considérer, non ce que
• l’on souffrâ , mais dans quel esprit on le souf-
• fit) : > iVon qualia, sed qualis quisque patiatnr'. Ce qui était la peine du péché , étant sanctifié par la patience, est tourné à l’usage de la vertu; • et le supplice du criminel devient le
• mérite de l’homme de bien : > Fitjusti tneriium etiam supplicium peccatorù
S’il est ainsi, chrétiens, permettez que je m’adresse à l’impie qui souffre sans se convertir, et que je lui fosse sentir, s’il se peut, qu’il commence son enfer dès ce monde; afin qu’ayant horreur de lui-même, il retourne à Dieu par la pénitence. Et afin de le presser par de vives raisons (car il faut, si nous le pouvons, convaincre aujourd’hui sa dureté ), disons en peu de mots ; Qu’est-ce que l’enfer? L’enfer, chrétiens, si nous l'entendons , c’est la peine sans la pénitence. Ne vous imaginez pas, chrétiens, que l’enfer soit seu Irment ces ardeurs brûlantes. Il y a deux feux dans l’Ecriture, un feu qui purge, Opusprobabit ignis ^ ^ un feu qui consume et qui dévore, <• Cum igné dévorante; ignis non extinguetur*.
' De Cfpi/. Dti , llb. I , cap. Tiii , t. Tii , col. 6.
^ /bid. lib. XHs cap. IT , col. 328.
* I. Cor, lif , H.
* /a. xxuii, i«; un, 24.
La peine avec la pénitence, c’est un feu qui purge ; ia peine sans la pénitence , c’est un feu qui consume ; et tel est proprement le feu de l’enfer. C'est pourquoi les afflictions de la vie sont un feu où se purgent lésâmes pénitentes : Sa/vus erit, sic tamen quasi per ignem' : il en est ainsi des âmes du purgatoire. El les se nettoient dans ce feu , parce que la peine est jointe aux sentiments de la pénitence, qu’elles ont emportée en sortant du momie , quasi per ignem. Par conséquent , concluons que la peine sanctifiée par la pénitence nous est un gage de miséricorde; et concluons aussi au contraire que le caractère propre de l’enfer, c’est la peine sans la pénitence.
Si vous voulez voir, chrétiens, des peintures de ces gouffies étemels, n’allez pas rechercher bien loin ni ces fourneaux ardents, ni ces montagnes ensouNrées qni vomissent des tourbillons de flammes , et qu’un ancien appelle • des che- < minées de l’enfer, > Ignis infemi fumariola *. Voulez- vous voir une vive image de l’enfer et d’une âme damnée, regardez un pécheur qui souffre et qui ne se convertit pas. 'Tels étaient ceux dont David parle comme d’un prodige, • que Dieu « avait dissipés, nous dit ce prophète, et qui « n’étaient pas touchés de componction, • Dissipatisunt, nec cumpuncH^ : serviteurs rebelles et opiniâtres, qui se révoltent même sous la verge ; abattus et nun corrigés, atterrés et non humiliés , châtiés et non convertis. Tel était le déloyal Pharaon , dont le cœur s’endurcissait tous les jours sous les coups incessamment redoublés de la vengeance divine. Tels sont ceux dont il est écrit, dans l’Apocalypse*, que Dieu les ayant frappésd’une plaie horrible,de rage ils mordaient leurs langues, blasphémaient le Dieu du ciel , et ne faisaient point pénitence. Tels hommes ne sont-ils pas des damnés qui commencent leur enfer dès ce monde?
Et il ne faut pas dire : Nous souffrons. Il y en a que la croix précipite à la damnation avec ce larron endurci : au lieu de se corriger par la pénitence , et de s’irriter contre eux-mêmes , et de faire la guerre à leurs crimes. Ils s'irritent contre le Dieu du ciel ; ils se privent des biens de l'autre vie , on leur arrache ceux de celle-ci : si bien qu'étant frustrés de toutes parts , pleins de rage et de désespoir, et ne sachant à qui s’en prendre, ils élèventcontre Dieu leur langue insolente , par leurs murmures et par leurs blasphèmes ; • et il « semble, dit Salvien, que leurs fautes se multi- « pliant avec leurs supplices , la oeine même de
■ I. Cor. III, n.
* TertttlL de Panit n* tt.
> P$. XTXIT. M.
* jipoc. XTI, 10, II.
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• leurs péchés soitla rai re de nouveaux crimes : > Vt putares panam ipsorum eriminum, çuasi matrem esse viliorum
Ah I mes frères, ils vous font horreur ces damnés vivant sur ia terre ; vous ne les pouvez supporter, vous détournez vos yeux de dessus leurs crimes ; mais détoumez-en plutôt votre coeur, et recourez à Dieu par la pénitence. Éveillez-vous enfln, 6 pécheurs! du moins quand Dieu vous frappe par des maladies, par la perte de vos biens ou de vos amis : Joignez aux peines que vous endurez la conversion de vos âmes ; et cette croixque Dien vous envoie , qui nuintenant vous est un supplice, vous deviendra un saiiitaire avcr^ tissement, et un gage infaillible de miséricorde. Jusqu'à quand fermerez-vous vos oreilles? Jusqu'à quand endurcirez-vous vos cœurs contre la V oLxde Dieu qui vous parle , et contre sa main qui vous frappe? Abaissez- vous sous son bras paissant ; et portez la croix qu'il vous met dessus les épaules , avec l'humilité et dans les sentiments de la pénitence.
Vous particulièrement, mes chers frères, sasute et bienheureuse conquête, nouveaux enfants de l'Église , qu'elle se glorifle d'avoir retirés au centre de son unité et au sein de sa charité : Je n'ignore pas les tourments que la haine irréconciliable de vos adversaires , que le cruel abandonnement et l'injuste persécntion de vos proches vous font endurer ; mais soutenez tout par la patience : c’est une espèce de martyre que vous souffrez pour la fui que vous avez embrassée. Dieu veut épurer votre charité par l'épreuve des afnictions : ce ne lui est pas assez, mes chers frères, de vous avoir arrachés au diable par la foi , s’il ne vous en faisait triompher par la constance ; il ne veut pas seulement que vous échappiez , mais encore que vous surmontiez vos ennemis. Non content de vous appeler au salut par la profession de la foi , il vous invite encore à la gloire par le combat; et il veut apporter le comble au bonheur d’étre délivrés, par l’honneur d’être couronnés. C’est votre gloire devant Dieu, mes frères , de sceller votre foi par vos souffrances ; et la pauvreté où vous êtes , rend un témoigi^e honorable à l’amour que vous avez pour l'Église.
Mais, chrétiens, ce qui fait leur gloire, c'est cela même qui fait notre honte. Il leur est glorieux de souffrir ; mais il nous est honteux de le permettre. Leur pauvreté rend témoignagne pour eux et contre nous ; l’honneur de leur fui , c’est la conviction de notre dureté. Sera-t-il dit , mes frères, qu’ils seront venus A notre unité y cher-
' Ih Gm^nutt. Dti Ub. vi, D* I), p. 140.
cher leurs véritables frères dans les véritables enfants de l’Église pour être abandonnés de leurs secours; et que nos adversaires nous reprocheront qu’on a soin assez d'attirer les leurs, mais qu’on les laisse en proie à la misère? d’ou Jugeant de la vérité de notre foi par notre charité, A Jugement injuste, mais trop ordinaire parmi eux I ils blasphémeront contre l'Église , et notre insensibilité en sera la cause. Mes frères, qu’il n'en soit pas de la sorte : pendant qu'ils souffrent pour notre fol , soutenons-les par nos charités.
Ceux qui ont souffert pour la foi , ce sont ceux que la sainte Église a toujours recommandés avec plus de soin. Les martyrs étant dans les prisons, le chrétiens y accouraient en foule : quelques gardes que l'on posât devant les prisons, la charité des fidèles pénétrait partout. Toute l’Église travaillait pour eux, et croyait que leurs souffrances honorant l’Église en sa foi , il n’y avait rien de plus nécessaire que les autres qui étaient libres les honorassent par la charité. Ailleurs on leur prêchait une discipline sévère; Il semblait qu’il n’y eût que dans les prisons où il fût permis de les traiter délicatement , ou dn moins de relâcher quelque chose de l’austérité ordinaire. Il s’y coulait même des païens, et nous en avons des exemples dans l’antiquité : ainsi la charité des fidèles rendait les prisons délicieuses. Pourquoi tant de zèle? Ils croyaient par ce moyen professer la foi, et participer au martyre ; • sc res-
■ souvenant de ceux qui étaient dans les chaînes,
■ comme s'ils eussent été eux-mêmes enchaînés : > Yinctonimtanqmmsimul vinctx' ; Us croyaient s’enchaîner avec les martyrs.
C’est parla croix et par les souffrances que la confession de foi doit être scellée. C'est ce qui fait dire à Tertullien, que • la foi est obligée au • naartyre , > Debitricem martyrii fidem * : par où il veut dire , si Je ne me trompe , que cette grande soumission à croire les choses incroyables ne peut être mieux confirmée, qu'en se soumettant aussi A en souffrir de pénibles et de difllciles et qu’en captivant son corps , pour rendre un témoignage ferme et vigoureux à ces bienheureuses chaînes, par lesquelles la foi captive l’esprit. C’est pourquoi, après avoir fait foire aux nouveaux catholiques leur profession de foi , on les met dans une maison d^ée â la croix.
, Mes frères , accourez donc en ce lieu : ceux qui y sont restés ne se comparent pas aux mar- ^ts, mais néanmoins c'est pour la fui qu’ils endurent ; ils ne sont pas liés dons des prisons, mais néanmoins ils portent leurs chaînes : Vinctos ia
• Htbr. Xltl , S.
* SC9Tf. D*
SL' R LES SOUFFRANCES
mendicUate et Jerro ' ; non chargés de fer, mais bien par la pauvreté. Venez leur aider à porter leur croix ; car qu'attendez-vous, chrétiens? quoi I que la misère et le désespoir les contraignent à jeter les yeux du cdté du lieu d'où ils sont sortis , et à se souvenir de l'Égypte ? O Dieu , détournez de nous un si grand malheur I Ils ue le feront pas , elirétiens; ils sont trop fermes, ils sont trop fidèles : mais combien toutefois sommes-nous coupables de les exposer à ce péril ?
Ouvrez donc vos cœurs , je vous en coitjure par la croix que vous adorez ; ouvrez vos cœurs , et ouvrez vos mains sur les nécessités de cette maison , et sur la pauvreté extrême de ceux qui l'habitent : abandonnés des leurs, qu'ils ont quittés pour le Fils de Dieu, ils n'ont plus de secours qu'en vous. Recevez-les,mesfrères,avecdesentraiilesdemiséricorde ; honorez en eux la croix de Jésus : ils la portent avec patience , je leur rends aujourd'hui ce témoignage; mais ils ne la portent pas néanmoins sans peine ; rendez-la-leur du moins supportable par l'assistance de vos charités ; et que j'apprenne en sortant d'ici que les paroles que je vous adresse , ou plutôt que toute l'Église et Jésus-Christ même vous adressent en leur faveur par mon ministère , n'auront pas été un son inutile.
O joie ! ô consolation de mon cœur I Si vous me donnez cette joie et cette sensible consolation , je prierai ce divin Sauveur qui souffre avec eux , et qui souffre en eux , qu'il répande sur vous les siennes, qu'il vous aide à porter vos croix , comme vous aurez prêté vos mains charitables pour aider ces nouveaux enfants de l'Église à porter la leur plus facilement; et enfin que, pour les aumônes que vous aurez semées en ce nronde , il vous rende en la vie future la moisson abondante qu’il nous a promise. Amen.
PRÉCIS D’UN SERMON