‹ Œuvres de Bossuet. Tome III, SermonsChapitre 58 sur 273 · DE L'ÉTAT · texte numérisé non relu

DE L'ÉTAT

sonevé marque clans l' Évangile' , qui, étant le moindre des grains de la terre, croit Juscfu’à devenir un grand arbre sur les branches duquel les oiseaux du ciel viennent se percher : tantôt lin ([uart d'heure, tantôt une demi-heure, puis quelques minutes, si vous le voulez, tous ces moments entrecoupés ne paraissent rien; mais ils font tout, pourvu qu’en bon ménager on sache les mettre à profit. Ue plus grands temps que vous auriez à vous , vous laisseraient trop à vousmémes et à votre imagination : vous tomberiez dans une langueur ennuyeuse , dans des occupations choisies à votre mode , dont vous vous passionneriez. Il vaut mieux rompre sans cesse su volonté dans des fonctions gênantes, par la decision d’autrui, que de se recueillir selon son goût et sa volonté propre. Quiconque fait la volonté d’autrui par un renoncement sincere à la sienne, fait une excellente oraison et un sacrillce d’holocauste qui monte en odeur de suavité jusqu’au trône de Üicu.

ÎSe craignez pas de n'étre pas assez soiitaires. Ocpie vous aurez de silence etde solitude, pourvu que vous ne parliez Jamais <{ue quand votre fonction vous fera parler I Quand on retranche toutes le visites du dehors , excepte celles d’une absolue nécessité , (put sont très-rares ; quand on retranche au dedans toutes les curiosités , les amitiés vaines et molles , les murmures , les rapports indiscrets , en un root toutes les paroles oiseuses , dont il faudra un jour rendre compte ; quand ou ne parle que pour obéir, pour s’instruire, pour édifier, ce qu’on dit ne dissipe point.

Gardez-vous donc bien de vous considérer comme n’étant point solitaires , à cause que vous êtes chargées de l instructlon du prochain : cette idée de votre état serait pour vous un piège continuel. Non , non , vous ne devez point vous croire dans on état séculier; ce n’est qu’à force d’avoir renoncé au monde et à son commerce , que vous serez propres à en préserver cette jeunesse innocente, et précieuse aux yeux de Dieu. Plus vous avez d’embarras par cette éducation de tant de filles d’une naissance distinguée; plus vous êtes exposées par le voisinage de la cour, et par la protection que vous en retirez, moins vous devez avoir de complaisance pour le siecle. Si l’ennemi est à vos portes, vous devez vous retrancher contre lui avec plus de précaution , et redoubler vos gardes. O que le silence, que fhnmilité, que l’obéissance, que l'obscurité, que le recueillement, que l'oraison sans relâche sont nécessaires aux épouses de Jésus-Christ, qui sont si près de l’enchantement de la cour et de l’air

' ViM. VIII . al . ai

REI.IGIEU.V. !i9

empesté des fausses grandeurs ! Contre des périls si terribles, vous ne sauriez, je ne crains pas de le dire, être trop sauvages, trop alarmées, trop enfoncées dans votre solitude , trop attachées a toutes les choses extérieures qui vous sépareront du monde, de ses modes et de ses vaines politesses. Vous ne sauriez mettre trop de grilles, trop de clôtures, trop de formalités gênantes et ennuyeuses entre lui et vous. Craignez de ne pas passer assez pour de vraies religieuses , qui n’aiment que la réforme et l’obscurité, qui oublient le monde jusqu’à lui vouloir déplaire par leur simplicité; autrement vous vivez tous les jours sur le Ixird du plusalïreiix des précipices.

Mais un autre piège que vous devez craindre, c’est votre naissance. Epouses de Jésus-Christ, écoutez et voyez ; oubliez la maison de votre père ' . Iji naissance, qui flatte l’orgueil des hommes, n’est rien : c’est le mérite de nos ancêtres , qui n’est point le nôtre; c’est sc parer du bien d’autrui : de plus ce n’est presque jamais qu’un vieux nom oublié dans le monde , avili par beaucoup de gens sans mérite, qui n’ont pas su le soutenir. La noblesse n’est souvent qu’une pauvreté vaine, ignorante et grossière; oisive, qui se pique de mépriser tout ce qui lui manque : est-ce là de quoi avoir le coeur si enflé? Jésus-Christ sort de tant de rois, de tantdc souverains pontifes de la loi judaïque , de tant de patriarches , à remonter jusqu’à Incréation du monde; Jésus-Christ , dont la naissance était la plus illustre , sans comparaison , qui ait pam dans tout le genre humain , est réduit an métier de charpentier, grossier et pénible, pour gagner sa vie. Iljointala plus auguste naissance l’état le plus vil et le plus méprisable, pour confond re la vanité et la mollesse des nobles , pour tourner en ignominie ce que la fausse gloire des hommes con.sr-rveavec tant de jalousie.

Détrompons-nous donc; il n'y a plus en Jésus- Christ de libres ni d’esclaves, de nobles ni de roturiers ; en lui tout est noble par les dons de la foi ; en lui tout ejt Ivas , tout est petit , tout est anéanti, par le renoncement aux vaines distinctions et par le mépris de tout ce que le monde trompeur élève. Soyons nobles comme Jésus- Christ ; n’importe, il faut être charpentier avec lui ; il faut, comme lui, travailler à la sueur de son front dans l’obscurité , dans le silence et l’obéissance.'Vous qui étiez libres, vous ne l’êtes plus; la charité vous a faits esclaves. Vous n’êtes pas Ici pour vous-mêmes ; vous n’y êtes que les esclaves de ces enfants, qui sont ceux de Dieu. N’entendez-vous pas l’apôtre qui dit : • Étant libre, ■ je me suis fait esclave de tous pour les gagner

* Ps. XI.IV, 11.

Digilizeu uy

SUR Lfô OBLIGATIONS DK L'ETAT RELIGIEUX.

. tous ' ? » voilà votre modèle. Cette maison n’est pas à vous , ce n'est point pour vous qu'elle a été dotée et fondée ; c'est pour l'éducation des Jeunes demoiselles qu'on a fait cet etablissement : vous n'y entrez que par rapport à elles , et pour le besoin qu'elles ont de quelqu'un qui les conduise et (|ui les forme. Si donc il arrivait; ô Dieu , ne le souffrez jamais : que plutAt les bâtiments se renversent! s’ii arrivait que vous négligeassiez vos fonctions essentielles; si, oubliant que vous êtes en Jésus-Christ les servantes de cette jeunesse, vous ne songiez plus qu’à jouir en pai.\dcs biens consacrés à leur éducation ; si l'on ne trouvait dans cette humble école de Jésus-ChrLst, que des dames vaines et fastueuses : hélas, quel scandale ! hs épouses de Jésus-Christ, toutes couvertes de rides , deviendraient alors l’objet du mépris de ce monde même auquel elles auraient voulu plaire. Accoutumez-vous donc , dès le commencemeut , à aimer les fonctions les plus basses, à n’en mépriser aucune, à ne rougir point d'une servitude quifait votre unique gloire. .Aimez cequi est petit, goûtez ce qui vous abaisse; ignorez le monde, et faites (|u'il vous ignore : ne craignez point de devenir grossières , à force d’étre simples. La vraie. In bonne simplicité fait la parfaite politesse,que lemondc, tout [loii qu'il est, ne saitpas connaître. Il vaudrait bien mieux être un peu grossières pour être plus simples, plus éloignées des manières vaines et affectées du siècle.

Mais puisque vous êtes destinées à l'instruction de la jeunesse , Il faut sans doute que vous soyez exactement instruites des choses que vous devez apprendre à ces enfants. Vous devez savoir les vérités de ta religion , les maximes d'une conduite sage , modeste et lahoricuse ; car vousdevez former ces filles, ou pour des cloîtres, ou pour entrer dans des familles honnêtes et chrétiennes , ou le capital est la sagesse des mœurs, l'application à l'économie , et l'amour d’une piété simple. Ainsi apprenez-lcur à se taire et à se cacher, à travailler, à souffrir, à obéir et à épargner. Voilà ce qu'elles auront besoin de savoir, supposé qu'elles se marient. Mais fuyez comme un poison toutes les curiosités, tous les amusements d'esprit ; car les femmes n'ont pas moins de penchant à être vaines par leur esprit, que par leur corps. Souvent les lectures qu’elles font , avec tant d'empressement , se tournent en parures vaines et en àjustements immodestes de leur esprit ; souvent elles lisent par vanité comme eiles se coiffent. Il faut faire de l'esprit comme du corps ; tout superflu doit être retranché ; tout doit sentir lasim- (ilicité et l'oubli de soi-même. O quel amusement

' 1. Ciir IV , 19

pernicieux, dans ce qu’on appelle lectures les plus solides ! On veut tout savoir, juger de tout , se faire valoir sur tout. Rien ne ramène tant le monde vain et faux dans les solitudes , que cette vaine curiosité des livres. Si vous lisez simplement pour vous nourrir des paroles de la foi , vous lirez peu; vous méditerez beaucoup ce que vous aurez lu.

Pour bien lire, il faut digérer la lecture , et la convertir en sa propre substance. Il n'est pas question d’avoir compris un grand nombre de vérités lumineuses; il est question d'aimer beaucoup chaque vérité , d'en laisser pénétrer peu n peu son cœur, de rq>ardcr longtemps de suite le même objet , de s'y unir, moins par des réflexions subtiles, que par le sentiment du cœur. Aimez; aimez, vous saurez beaucoup en apprenant peu , car l'onction intérieure vous enseignera toutes choses. O qu’une simplicité ignorante qui ne sait qu'aimer Dieu, sans s'aimer soi-même, est audessus de fous les docteurs! L’esprit lui suggère toutes vérités sans les lire en détail : car il lui fait sentir par une lumière intime et profonde, une lumière de vérité , d'expérience et de sentiment , qu'elle n'est rien , et que Dieu est tout. Qui sait cela, sait tout : voilà la science de Jésus- Christ, en comparaison de laciuciie toute la sagesse mondaine n'est que perte et ordfure, selon saint Paul '. Par cette simplicité, vous parviendrez à instruire le monde saus avoir aucun commerce dangereux avec lui ; vous redresserez, vous arroserez , vous ferez croître et fleurir ces jeunes plantes, dont les fruits se communiqueront ensuite dans tout le royaume : vous formerez de dignes vierges, qui répandront dans les cloîtres le doux parfum de Jésus-Christ ; vous procurerez à In société des mères de famiiles, recommandables par leur verlu, qui seront pour leurs enfants des sourcra de grâces et de bénédiction, et qui contribueront par leur piété , et i'exemple de toute leur conduite , à faire aimer et révérer le Dieu que nous adorons , qui est aujourd'hui si peu connu et si mal servi.

Seigneur, répandez votre esprit sur cette maison qui est la vôtre; couvrcz-la de votre ombre ; protégez-la du bouclier de votre amour; soyez tout autour d'elle, comme un rempart de feu, pour la défendre de tant d’ennemis. Tandis que votre gloire habitera au milieu comme dans son sanctuaire , ne souffrez pas , Seigneur, que lu lumière se change en ténèbres , ni que le sel de la terre s'affadisse et soit foulé aux pieds. Donnez des cœurs selon le vôtre , l'horreur du monde , le mépris de soi-même , le renoncement à tout

• Philipp. ni, 8.

Page 1