‹ Œuvres de Bossuet. Tome III, SermonsChapitre 57 sur 273 · DE L’ÉTAT RELIGIEUX · texte numérisé non relu

DE L’ÉTAT RELIGIEUX

il» deviennent effeetivement le» serviteurs de tous ceux à qui ils sont obligés de commander.

Ce n’est point ici un langage magnifique pour couvrir la domination ; c’est une vérité que nous devons prendre à la lettre , aussi sérieusement quelle nous est enseignée par saint Paul et par Jésus-Christ même. Le supérieur vient servir, et non pas pour être servi. Il faut qu’il entre dans tous les besoins; qu'il se proportionne aux petits, qu’il se rapetisse avec eux , qu’il porte les faibles, qu’il soutienne ceux qui sont tentés; qu’il soit l’homme, non-seulement de Dieu, mais encore de tous les autres hommes qu'il est chargé de conduire; qu’il s'oublie , qu’il se compte pour rien , qu’il perde la liberté pour devenir, par la charité, l’esclave et le débiteur de scs frères; qu'en un mot il sc fasse tout à tous pour les gagner tous. Jugez , jugez si ce ministère est pénible, et s'il vous convient, comme dit l’apôtre ■ , d'être cause, par votre indocilité, que les supérieurs l’exercent avec angoisse et amertume.

Mais, direz-vous, les supérieurs sont imparfaits , et il faut souffrir leur caprice ; c’est ce qui rend l’obéissance rude. J’en conviens; il» sont imparfaits , Us peuvent abuser de leur autorité : mais s’ils en abusent, tant pis pour eux; il ne vous en reviendra que des biens solides. Ce qui est caprice dans le supérieur par rapport aux règles de son ministère, est, par rapport A vous, selon les Intentions de Dieu, une occasion de vous humilier, et de mortifier votre amour-propre trop sensible. Le supérieur fait une faute, mais il ne la fait qu'à cause que Dieu l’a permis ; pour votre bien. Ce qui est donc en un sens la volonté injuste et capricieuse du supérieur, esten un autre sens plus profond et plus important, la volonté de Dieu même sur vous.

Cessez donc de considérer le supérieur, qui n'est qu’un instrument indigne et défectueux d'une très-parfaite et trés-miséricordieuse Providence. Regardez Dieu seul , qui se sert des défauts des supérieurs pour corriger les vôtre». Ne vous irritez pas contre l’homme, car l'homme n’est rien ; ne vous élevez point contre celui qui vous tient la place de Dieu même , et en qui tout est divin pour votre correction, même jusqu’aux défauts par lesquels II exerce votre patience. Souvent les défauts des supérieurs noos sont plus utiles que leurs vertus ; parce que nous avons encore plus de besoin de mourir à noos-mêmes et A notre propre sens, que d’être éclairés, édifiés, consolés par des supérieurs sans défauts.

De plus : quelle comparaison entre ce qu'on souffre dans une communauté , des préventions , ou, si vous voulez, des bizarreries des supé-

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rieurs, et ce qu’il faudrait souffrir dans le monde d’un mari brusque, dur et hautain, d’enfants mal nés , de parents épineux , de domestique» indociles, infidèles, d'amis ingrats et injustes, de voisins envieux, d’ennemis artificieux et implacables , de tant de bienséances gênantes , de tant de compagnies ennuyeuses, de tant d'affaires pleines d'amertume? Quelle comparaison entre le joug du siècle et celui de Jésus-Christ , entre les sujétions innombrables du monde et celles d’une communauté?

Dans la communauté , la solitude, le silence, l’obéissance exacte A la règle et aux constitution», vous garantissent presque de tout ce qu'il y aurait A souffrir des humeurs, tant des supérieurs que de vos égaux. Tout est réglé : en le suivant, vous en êtes quitte. La règle et lesconstitntions ne sont point des fardeaux (^outrà nu joug de l'Evangile : [ mais elles ne sont proprement que l'Évangile] expliqué en détail, et appliqué A la vie de communauté. Si la règle n'est que l’explication de l'Evangile pour cet état, les supérieurs ne sont que Us surveillants pour faire pratiquer cette règle évangélique : ainsi tout se réduit A l'Évangile.

Lors même que les supérieurs , passant au delA des bornes, traitent durement leurs inferieurs, que peuvent-ils contre eux , A le bien prendre ? Ce n’est presque rien : ils peuvent mortifier leur goôt dans de petites choses , leur retrancher quelque vaine consolation, les critiquer un peu sèchement. Mais cela ne peut aller loin : comme les affaires du monde , ici tout est réglé , tout est écrit , tout a ses bornes précises. Les exercices journaliers ne laissent rien A décider : il n'y a qu'A chanter les louanges de Dieu, travailler, se trouver ponctuellement A tout , ne se mêler jannais des choses dont on n’est point chargé, se taire, se cacher, chercher son soulien en Dieu , et non dans les amitiés particulières. Le pis qui vous puisse arriver, c’est de n'être jamais dans les emplois de confiance, qui sont pénibles et dangereux , qu’on est fort heureux de n’avoir jamais, et qu'on est obligé de craindre. Le pis qui vous puisse arriver, c'est que les supérieurs vous humilient et vous mettent en pénitence ; comme si vous ne deviez pas y être toujours I comme si la vie chrétienne et religieuse n'était pas on sacrifice d’amour, d’humiliation et de pénitence continuelle !

Où est-il donc , ce joug si dur de l’obéissance? Hélas I je dois bien plus craindre ma volonté propre que celle d'autrui. Ma volontés! bonne, si raisonnable, si vertueuse qu'elle soit , est toujours ma propre volonté, qui me livre A moi-mêiiie, qui me rend indépendant de Dieu , et propriétaire de ses don», si peu que je m'y arrête. la volonté

SOSSCKT. — T. III.

SUR I.ES OBUIGATIONS

d'aulrui , qui a autorité sur moi , quelque Injuste ((u'elle soit, est à mon égard la volonté de Dieu toute pure. Le supérieur commande mal , mais moi j'obéis bien, heureux de n’avoir plus qu’à obéir. De tant d'affaires, ii ne m’en reste qu’une; qui est de n’avoir plus ni volonté ni sens propre , de me laisser mener comme un petit enfant , sans raisonner, sans prévoir, sans m’informer : tout est fait pour moi , pourvu que Je ne fasse qu’obéir. Dans cette candeur et cette simplicité enfantine, je n’ai qu'à me défendre de ma vaine et curieuse raison , qu’à n'entrer point dans les motifs des supérieurs, qu'à me décharger de tous mes soins sur leur soliicitude.

O douce paixl A heureuse abnégation desoiméme! 6 liberté des enfants de Dieu, qui vont comme Abraham , sans savoir où I O pauvreté d'esprit; par laquelle on se dépouille de sa propre sagesse et de sa propre volonté, comme on se dépouille de son argent et de son patrimoine I Par ià tocs les voeux , pris dans leur vraie perfection , se réunissent : le même pur amour, qui fait qu'on se renonce soi-même sans réserve, rend l’ême vierge aussi bien (jue le corps, appauvrit l'homme jus(|u’à lui ôter son esprit et sa volonté , enfln le met dans une désappropriation de lui-même où ii n'a plus de quoi se conduire , et où il ne sait plus que laisser faire autrui. Heureux qui fait ces choses, heureux qui les goûte, heureux même qui commence à les entendre et à leur ouvrir son cœur I

Qu'un ne dise donc plus que l’obéissance est rude : au contraire, ce qui est rude, c'est d'être livréà soi-mèmc et à ses désirs. Malheur, dit l'Kcriture', à celui qui marche dans sa voie, qui se rassasie du fruit de ses propres conseils. Malheur à celui qui se croit libre quand il n'est point déterminé par autrui , qui ne sent pas qu'il est entraîné au dedans par un orgueil tyrannique, |iar des passions insatiables; et même par une vaine sagesse, qui, sons une apparence pompeuse , est souvent pire que les passions mêmes I Mon , (|U'on ne dise plus que l’obéissance est rude : au contraire il est doux de n’être plus à soi , à ce m;dtre aveugle et injuste. Que volontiers je m’écrie avec saint Bernard : Qui me donnera cent supérieurs , au lieu d'un , pour me gouverner? Ce n'est pas une gêne, c’est un secours : plus je dépendrai de mes supérieurs, moins je serai exposé à moi-même, il en est des supérieufs comme des clôtures : ce n’est pas une prison qui tienne en captivité, c’est un rempart qui défend Time faible contre le monde trompeur, et contre sa propre fragilité. A-t-on jamais pris la garde d’un

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prince pour une troupe d'hommes qui lui Ateut laliberté ? Celui qui se renferme dans une citadelle contre l’ennemi , conserve par là sa liberté , loin de la perdre.

Mais II est temps de Unir ; hétons nous de considérer le dernier engagement de cette maison, qui est ceiui d'instruire et d’élever saintement de jeunes demoiselles.

TnOISiÈUE POIHT.

Saint Benoit n'a point cru troubler le silence et la solitude de ses disciples , en les chargeant de l'instruction de la jeunesse. Ils étaient moines , c'est-à-dire , solitaires , et ne laissaient point que d’enseigner les lettres saintes aux enfants qu’on voulait élever loin de la contagion du siècle. Eu effet on peut s'occuper au dedans d’une solitude de cette fonction de charité , sans admettre le monde chez soi : ii suffit que les supérieurs aient avec les parents un commerce inévitable , qui est assez rare quand on le réduit au seul nécessaire. Tout le reste de la communauté jouit tranquillement de la solitude : on se tait toutes les fois qu’on n’est pasobUgéd’enseigner ; on ne parle I que par obéissance , pour le besoin et avec règle : ce n’est ni amusement, ni conversation dissipante; c’est sujétion pénible, c’est travail réglé. Ce travail doit être mis à la place du travail des mains, pour les personnes qui sont si chargées de l’instruction, qu’elles ne peuvent travailler à aucun ouvrage ; ce travail demande une patience infinie ; il y faut même un grand recueillement : car si vous vous dissipez en instruisant , vos instructions deviennent inutiles; vous n’êtes plus qu’un airain sonnant, comme dit l’npAtre', qu’une timbale qui retentit vainement ; vos paroles sont mortes , elles n'ont plus l’esprit de vie ; votre cœur est déréglé, il n’a plus ni force, ni action, ni sentiment do vérité, ni grâce de persuasion , ni autorité ; tout y languit, rien ne s’exécute que par forme.

Me vous plaignez donc pas que l’instniction vous dessèche et vous dissipe : mais au contraire ne perdez jamais un moment pour vous recueiliir et vous remplir de l’esprit d’oraison : afin que vous puissiez résister, dans vos fonctions , à la tentation de vous dissiper. Quand vous vous bornerez à l’instniction simple, familière, charitable, dont vous êtes chargées par votre état, votre vocation ne vous dissipera jamais ; ce que Dieu fait faire n’éloigne jamais de Dien ; mois il ne le faut faire qu’autant qu’il y détermine, et donner tout le reste au silence, à la lecture et à l’oraison. Ces heures précleusesqui vous resteront, pourvu que vous les ménagiez fldclement , seront le grain de

‘ 1. Cor. MH . I.

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