AVEC SON ÉPOUSE
Il De fiiit que toucher en pasœnt la cime de notre entendonent ; comme un éclair, dit aalot Grégoire de Nazianze, qui passe devant nos yeux ; partageant ainsi notre esprit entre les ténèbres et la lumière, afin que ce peu que noos connaissons soit un charme qui nous attire, et que ce que noos ne connaissons pas soit un secret qui nous ravisse d'étonnement ; en aorte que l’admiratkm excite nos désirs , et que nos désirs purifient nos coeurs , et que nos cœurs se déifient par la familiarité que noua contractons avec Dieu dans cette aimable privauté.
Les vents qui secouent les branches des arbres les nettoient ; les orages qui agitent l'air le purifient : les tempêtes qui ébranlent et renversent la mer, lui font jeter les corps morts sur le rivage : de même l'agitaÜOD du cœur, ému par ces saintes inquiétudes , contribue beaucoup à sa pureté , et l’exempte de beaucoup de taches et d’ordures , qui s’amassent au fond de l’âme pendant qu’elle est dans le calme, et qu’elle jouit d’un repos tranquille. L’eau qui croupit dans un étang se corrompt et devient puante : le pain qui cuit sous la cendre se brûle si on ne le tourne , comme dit le prophète' : les corps qui ne font point d’exercice amassent beaucoup de mauvaises humeurs, qui sont des dl^tositions à de grandes maladies ; et ainsi le cœur qui n’est point exercé par ces épreuves, et par ces mouvements alternatifs de douceur et de rigueur, s’évapore au feu des consolations divines, se corrompt par le repos, et se charge de mauvaises habitudes. C’est pourquoi le Fils de Dieu qui l’aime et qui prend soin de le cultiver, lui procure de l’exercice ; ne voulant pas qu’il demeure oisif, ou qu’il se relâche par une trop longue jouissance de ses faveurs et de tes caresses.
Il semble qu’il se joue avec les hommes, dit Richard de Saint-Victor', comme un père avec ses enfants : tantût ils se figurent qu’ils le tiennent; et puis tout â coup il leur échappe : tantôt il se montre comme un soleil avec beaucoup de lumière, et puis en un moment il se cache dans les nuages. Il s’en va, il revient; il fiiit, il s’arrête; il les surprend, il se laisse surprendre, et tout aussitôt il se dérobe : et puis après avoir tiré quelques larmes de leurs yeux, et quelques soupirs de leurs cœurs, il retourne; enfin il les réjouit de la douceur de tes visites.
• Je m’en vais pour peu de temps, et je vous « reverrai bientôt’ : > souffrez mon absence pour un moment. O moment et moment I ô moment de longue durée I Mon doux maitre, comment
• Ouf. TII V S.
• t)e gmé. Ckarii. cap. tl , p- 3»I.
1 /«fil IVI. 16, M.
dites-vous que le temps de votre absence est court? Pardonnez-moi, si j’ose vous contredire; mais il me semble qu’il est bien long et qu’il dure trop. Ce sont les plaintes de l’épouse , qui s’emporte par l’ardeur de son zèle, et se laisse aller â la violence de ses désirs. Elle ne considère pas ses mérites : elle n’a pas égard â la majesté de Dieu ; elle ferme les yeux à sa grandeur, et les ouvre au plaisir qu’elle sent en sa présence. Elle rappelle l’Époux avec une sainte liberté ; elle redemande celui qui fait toutes ses délices , lui disant amoureusement : • Retournez,
• mon blen-aimé; revenez promptement, • hâtez-vous de me secourir ; « égalez la vitesse des
• chevreuils et des daims >
Au reste ne pensez pas que ces larmes soient stériles, ni ces soupirs inutiles : cet état de privation est très-avantageux â qui sait s’en prévaloir. C’est là que no^ amour-propre, qui est aveugle , trouve des yeux pour sonder l’ablme de ses misères, et reconnaître son indigence : c’est là que notre cœur apprend à compatir aux antres , par l’expérience de ses propres peines ; c’est là qu’il trouve un torrent de larmes pour noyer ses crimes, et un trésor si précieux qu’il suffit non-seulement pour payer ses dettes , mais encore celles du prochain. (Test une fournaise d’amour, où l’épouse échauffe son zèle , et lui donne des ailes de feu , pour voler à la conquête des âmes, aux dépens de son contentement et de son repos : c’est une école de sagesse, où elle apprend les secrets de la vie intérieure : c’est une épreuve où elle se fortifie par la pratique des vertus chrétiennes ; comme les plantes jettent de profondes racines durant les rigueurs de l’hiver. C’est là qu’elle goûte cette importante vérité , qu’il faut interrompre les délices de la contemplation par les travaux de l’action ; qu’elle doit laisser les secrets baisers de l’Époux , pour donner les mamelles à ses enfants ; que l’amour effectif est préférable à l’amour alTectif; et que personne ne doit vivre pour lui seul , mais que chacun est obligé d’employer sa vie à la gloire de celui qui a voulu mourir pour tous les hommes. C’est le creuset où elle met sa charité à l’épreuve, poursavoirsi elle est de bonaloi. C’est la balance où elle pèse les grâces de Dieu, pour en faire un sage discernement, et préférer l’auteur des consolations à tous ses dons. C’est un exil passager, qui lui fait sentir, par précaution , combien c’est un grand mal d'être abandonné de Dieu pour jamais ; puisque une absence de peu de jours lui parait plus insupportable que toutes les peines du monde ; mais surtout, e’est une excellente
' Canl. Il, 17.
SUR L’UMüN DE JÉSUS-CHRIST
disposition & l'union intime avec son divin epoux , qui est, à vrai dire, le Ihiit de ses désirs, la lin (le ses travaux et la récompense de toutes scs peines.
Tous les saints Pères qui parlent de l'union qui se fait entre l'dmc et i'époux céleste , dans l'exercice de l'oraison, disent qu'elle est inexplicable. Saint Thomas l'appelle un baiser ineffable; parce qu'on peut bien goûter l'excellence des affections et des impressions divines, mais on ne la peut pas exprimer. Saint Bernard dit que c'est un lien ineffable d'amour ; parce que la manière dont on le voit est ineffable , et demande une pureté de cœur tout extraordinaire. Saint Augustin dit que cette union sc fait d'une manière qui ne peut tomber dans la pensée d'un homme, s'il n'en a fait l'expérience.
On peut dire que le propre de l'amour est de tendre à l'union la plus intime et la plus étroite ({ui puisse être , et qu'il ne se contente pas d'une jouissance superficielle; mais qu'il aspire û la possession parfaite. De la vient que l'ûme qui aime parfaitement Jésus-Christ, après avoir pra tiqué toutes les actions de vertu et de mortilication les plus héroïques; après avoir reçu toutes les faveurs les plus signalées de l'Époux, les visions, les révélations , les extases, les transports d'amour, les vues, les lumières, croit n'avoir rien fait et n'avoir ri^n reçu ; à cause, dit saint Macaire, du désir insatiable qu'elle a de posséder le Seigneur ; à cause de l'amour immense et ineffable qu'elle lui porte, qui fait qu'elle se consume de désirs ardents, et qu'elle aspire sans cesse au baiser de l'Époux.
On peut bien dire encore (pie cette union parfaite, qui est l'objet de ses désirs, n'est pas seulement une simple union , par le moyen de la grâce habituelle qui est commune a tous les justes , ou par l’amour actuel , même extatique et jouissant, qui ne se donne qu'aux grandes âmes; mais c’est le plus haut degré de la contemplation , le plus sublime don de l'Époux, qui se donne lui-même, qui s'écoule intimement dans l'âme , qui la touche , qui se jette entre ses bras , et se fait sentir et goûter par une connaissance expérimentale, où la volonté a plus de part que l'entendement, et l'amour que la vue. D'ou vient que Richard de Saint-Victor dit que • l'amour est un « œil ; > et que • aimer, c'est voir ' : • et saint Augustin : • Qui connaît la vérité, la connaît; et > qui la connaît , connaît l'éternité : c'est la eha- • rité qui la connaît *. »
On pent bien dire avec saint Bernard , que cet embrassement, ce baiser, cette touche, celte
‘ /V ^rad. Ckarif. cap. iii, p. :{M.
* Votif. lU). VII, cap. X, 1. 1, col. 139.
union , n'est point dans l'imagination ni dans les sens : mais ^ns la partie la pins spirituelle de notre être, dans le plus intime de notre cœur, ou l'âme, par une singulière prérogative, reçoit son bien-aimé; non par figure, mais par infusion; non par image, mais par impression. On peut dire avec avec Denis le Chartreux , que le divin Époux , voyant l'âme tout éprise de son amour, se communique â elle , se présente â elle , l'embrasse, Tattire au dedans de lui-même, la baise , la serre étroitement avec un complaisance merveilleuse; et que l'épouse étant tout à coup, en un moment , en nn clin d'œil , investie des rayons de la Divinité, éblouie de sa clarté, liée des bras de son amour, pénétrée de sa présence , opprimée du poids de sa grandeur, et de l'efficace excellente de ses perfections, de sa majesté, de ses lumières immenses, est tellement surprise, étonnée , épouvantée , ravie en admiration de son infinie grandeur, de sa brillante clarté , de la délicieuse sérénité de son visage , qu'elle est comme noyée dans cet abtme de lumière, perdue dans cet océan de bonté , brûlée et consumée dans cette fournaise d'amour : anéantie en elle-même par une heureuse défaillance , sans savoir ou elle est; tant elle est égarée et enfoncée dans cette vaste solitude de l'immensité divine. Mais de dire comment cela se fait, et ce (}ui se passe en ce secret entre l'Époux et l'épouse , cela est impossible : il le faut honorer par le silence; et louer à Jamais l'amour ineffable du Verbe, qui daigne tant s'abaisser pour relever sa créature.
LES DEVOIBS DE l'aME QUI EST ÉPOUSE DE JÉSUS-CBBIST.
Entre les devoirs de l’épouse envers son divin époux, celui de l’amour est le premier; et même l’on peut dire qu’il est unique , parce qu'il contient tous les autres avec éminence. Car il faut considérer que Jésus-Christ prend quelquefois le nom de Seigneur, quelquefois celui de Père, et quelquefois celui d'Époux. Quand il veut noos donner de la crainte , dit saint Grégoire ' , il prend la qualité de Seigneur; lors(iu’il veut être honoré, il prend celle de Père ; mais quand il veut être aimé, il se fait appeler Époux.
Faites réflexion sur l’ordre qu'il garde ; de la crainte procède ordinairement le respect; du respect, l’amour. En cet amour consiste, comme dit excellemment saint Bernard *, la ressemblance de l'âme avec le Verbe , selon cette parole de l'apôtre ^ : • Soyez les imitateurs de Dieu , - comme étant ses enfants bicn-aimés; et niar-
' In Cant. Pnjnm. n’ 8, t. III, psH. Il, roi. 100.
* In Cuii/.Srrm. LXXXUlv D*3,col. IbCi?.
’ £pArs. V, l,S.