‹ Œuvres de Bossuet. Tome III, SermonsChapitre 94 sur 273 · ISI · texte numérisé non relu

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Sauveur, est-il pas capable d'attirer sur elle une bénédiction parUcnIlére pour sanctifier sa conception? Si , en qualité de mère de Dieu , elle est choisie par la sagesse divine pour faire quelque chose de singulier dans la conception de Jésus, n’était-il pas juste, fidèles, que Jésus aussi réciproquement fit quelque chose de singulier dans la concepion de Marie? et de là ne s'ensuit-ll pas que la conception de cette Princesse est séparée de toutes les autres , puisque le fils de Dieu s'y est réservé une opération extraordinaire? O .Marie, je vous reconnais séparée; et votre bienheureuse séparation est un ouvrage de la Sagesse : parce que c’est un ouvrage d’ordre. Comme vous avez avec votre fils une liaison particulière , aussi vous fait-il part de ses privilèges.

La sainte Vierge [est] séparée; et dans sa séparation [elle a] quelque chose de commun avec tous les hommes , quelque chose de particulier. Pour renteiidre , il faut savoir que nous sommes séparés de la masse , parce que nous appartenons à Jésus-Christ, et que nous avons alliance avec lui. Deux alliances de Jésus-Christ avec la sainte Vierge ; l’une comme Sauveur, l’autre comme fils : comme Sauveur, commune avec tous les hommes ; Jésus-Christ est un bien commun : mais sur ce bien commun , la Vierge y a un droit particulier : peeuliari munere sola possides, • vous le • possédez seule par votre alliance particulière en « qualité de fils. » L'alliance avec Jésus-Christ comme Sauveur fait qu’elle doit être séparée de la masse ainsi que les autres; l’alliance particulière avec Jésus-Christ comme fils fait qu'elle en doit être séparée d’une façon extraordinaire. Sagesse divine , je vous appelle ; vous avez autrefois démêlé la confusion des éléments , il y a encore ici de la confusion à démêler. Voilà une masse toute criminelle , de laquelle il faut séparer une créature pour la rendre mère de son créateur. Jésus est son Sauveur; elle doit être séparée comme les autres ; mais Jésus est son fils; il y a une alliance particulière , elle doit être même séparée des autres. Si les autres sont délivrés du mal, il faut quelle en soit préservée, que l'on en empêche le cours. Et comment ? Par une plus particulière communication des privilèges de sou fils. Il est exempt du péché, et Marie aussi en doit être exempte. O Sagesse , vous l'avez séparée des autres ; mais ne la confondez pas avec son fils, puisqu'elle doit être infiniment au-dessous. Comment la distinguerons-nous d’avec lui, s'ils sont tous deux exempts du péché? Jésus-Christ l’est par nature, et Marie, par grâce ; Jésus-Clirist, de droit, et Marie, par privilège et par indulgence. La voilà séparée. Frcit mihi magna qui poletis est : ■ Le Tout-Puissant a fait en mol de grandes

SUR LA COA'CEPTIO.N

> choses. • C'en est assez : voyons maintenant comment nous sommes aussi séparés. C’est ma troisième partie , A laquelle Je passerai , chrétiens, après vous avoir fait remarquer qu'encore que nous ne soyons pas séparés aussi excellemment que la sainte Vierge, nous ne laissons pas que de l’étre.

Car qu'est-ce que le peuple fidèle? C'est un peuple séparé des autres , tiré de la masse de perdition et de la contagion générale. C’est un peuple qui habite au monde , mais néanmoins qui n'est pas du monde. Il a sa possession dans le ciel , il y a sa maison et son héritage. Dieu lui a imprime sur le front le caractère sacré du baptême, aRn de le séparer pour lui seul. Oui , chrétien , si tu t'engages dans l'amour du monde, si tu ne vis comme séparé, tu perds la grice du christianisme. Mais comment se séparer, direzvous? Nous sommes au milieu du monde, dans les divertissements, dans les compagnies. Fautil se bannir des sociétés? faut-il s'exclure de tout commerce ? Que te dirai-je ici , chrétien , sinon que tu sépares du moins le cœur? Cest par le cœur que nous sommes chrétiens : Corde crediluri ; c’est le cœur qu’il faut séparer. Mais c'est là, direz-vous, la difllcnlté. Ce cœur est attiré de tant de côtés, c'est à lui qu'on en veut. Ije monde le flatte , le monde loi rit. La il voit des honneurs , là des plaisirs. L’un lui présente de l’amour, l’autre en veut recevoir de lui. Comment pourra-t-il se défendre? Et comment nous ditesvous donc qu'il faut du moins séparer le cœur? Je le savais bien , chrétiens, que cette entreprise est bien diffleile, d'être toujours au milieu du monde , et de tenir son cœur séparé des plaisirs qui nous environnent. Et Je ne vois ici qu’un conseil. Mais que voulez-vous que je dise? puis-je vous prêcher un autre Évangile à suivre? De tant d’heures que vous donnez inutilement aux occupations de la terre, séparez-cn du moins quelques-unes pour vous retirer en vous-mêmes. Faites- vous quelquefois une solitude, ou vous méditiez en secret les douceurs des biens éternels et la vanité des choses mortelles. Séparezvous avec Jésus-Christ, répandez votre âme devant sa face ; pressente de vous donner cette grâce dont les attraits divins puissent vous enlever aux plaisirs du monde , cette grâce qui a séparé la très-sainte Vierge, et qui l'a tellement remplie, que la colère qui menace les enfants d'Adam n’a pu trouver place en sa conception, parce qu'elle a été prévenue par un amour misérieordieux.

THOISIÉME POIXT.

Si nous voyons dans les Eerilures sacrées que

le Fils de Dieu prenant notre cliair a pris aussi toutes nos faiblesses , a l'exception du pécbé ; si le dessein qn'il avait conçu de se rendre semblable a nous , a fait qu'il n’a pas dédaigné la faim ni la soif, ni la crainte , ni la tristesse , ni tant d'autres infirmités qui semblaient indignes de sa grandeur : a plus forte raison doit-on croire qn’il a été vivement touché de cetamonr si juste et si saint, que la nature Imprime en nos cœurs pour ceux qui nous donnent le vie. Cette vérité est très-claire ; mais je prétends vous faire voir aujourd'hui que c'est cet amour qui a prévenu la très-sainte Vierge dans sa conception bienheureuse ; et c’est ce qui mérite plus d'explication.

Je considère en deux états cet amour de fils que le Sauveur a eu pour Marie; je le regarde dons l’incarnation et devant l'incarnation du Verbe divin. Qu’il ait été dans l'incarnation, chrétiens, il est aisé de le croire. Car comme c’est par l’incarnation que Marie est devenue la mère de Dieu , c'est aussi dans cet auguste mystère que Dieu prend des sentiments de (ils pour Marie..Mais que cet amour de fils se rencontre en Dieu pour sa sainte Mère devant qu'il soit incarné , c'est ce qui parait assez diffleile ; puisque le Fils de Dieu n'est son fils qu’à cause de l'humanité qu’il a prise. Toutefois remontons plus haut, et nous trouverons cet amour qui a prévenu la très-sainte Vierge par In profusion de ses dons. Comprenez cette vérité, et vous verrez l’amour de Dieu pour notre nature.

Pour entendre cette doctrine, remarquons que la sainte Vierge a cela de propre qui la distingue de toutes les mères, qu’elle engendre le dispensateur de la grâce ; que son (Us, en cela dilTérent des autres, est capable d’agir avec force dès le premier moment de sa vie : et ce qu'il y a de plus extraordinaire, c’est qn'elle est mère d’un (Ils qui est devant elle. De là suivent trois beaux effets en faveur de la très-heureuse Marie. Comme son (Ils est le dispensateur de la grâce , il lui es fait part avec abondance ; comme il est capabli d'agir dès le premier instant de sa vie. Il n’attend pas le progrès de l’âge pour être libéral envers elle : et le même instant où il est conçu voit commencer ses profusions. Enfin comme elle a un (Us qui est devant elle , elle a ceci de miraculeux , que l'amour de ce dis peut la prévenir jusque dans sa conception. C'est ce qui la rend innocente : car il lui doit servir d’avoir un (Us qui soit devant elle. Mais éclaircissons cette vérité par une excellente doctrine des Pères ; et voyons quel a été, dès l'éternité, l'anwur du Fils de Dieu pour la sainte Vierge.

N'avez-vous jamais admiré, messieurs, comme Dieu parle dans les saintes Lettres; comme il af-

DE LA SAHSTE VIERGE

iccte, ponr ainsi dire, d’agir en bomme; comme ii imite DOS actions, nos moeurs, nos coutumes, nos mouvements et nos passions? Tantôt il dit, par la bouche de ses prophètes , qu'il a le cœur saisi par la compassion ; tantôt qu'il l'a enflammé par la colère, qu'il s'apaise, qu'il se rcpent, qu'il a de la joie ou de la tristesse. Chrétiens, quel est ce mystère ? un Dieu doit-il donc agir de la sorte? Si le Verbe incarné nous parlait ainsi , je ne m'en étonnerais pas : car il était homme. Mais que Dieu, avant que d’étre homme, parle et agisse comme font les hommes , il y a siyct de le trouver étrange. Je sais que vous me direz que cette Majesté souveraine veut s'accommoder à notre portée. Je le veux bien : mais j'apprends des Pères qu'il y a une raison plus mystérieuse. C'est que Dieu ayant résolu de s’unir à notre nature, il n’a pas jugé indigne de lui d'en prendre de bonne heure tous les sentiments. Au contraire, il se les rend propres, et vous diriez qu'il s’étudie à s’y conformer.

Pourrions-nous bien expliquer un si grand mystère par quelque exemple familier? Un homme, veut avoir une charge de robe ou d'épée ; il ne l'a pas encore, mais il s’y prépare, il en prend par avance tous les sentiments , et il commence a s'accoutumer , ou é la gravité d'un magistrat , nu i la brave générosité d'un homme de guerre. Dieu a résolu de se faire homme; il ne l'est pas encore du temps des prophètes , mais il le sera , c'est une chose déterminée : tellement qu'il ne faut pas s’étonner s’il parle , s’il agit en homme avant que de l'étre, s’il prend en quelque sorte plaisir d'apparaitre aux prophètes et aux patriarches avec une figure humaine. Pour quelle raison? Que Tertullfen l'explique admirablement I Ce sont, dit très-bien cet excellent homme, des préparatib de l'incarnation. Celui qui doit s’abaLsser jusqu’à prendre notre nature, fait, pour ainsi dire , son apprentissage en se conformant a nos sentiments. • Peu à peu il s’accoutume à

• être homme ; et il se plaft d'exercer , dés l’ori-

• gine du inonde, ce qu'il sera dans la fin des < temps, ■ ediscens jam indc aprimordio,jam indu hominem, quoderat fulurus in fine '.

Ne croyez donc pas, chrétiens, qu'il ait attendu sa venue pour avoir un amour de fils pour la sainte Vierge. C’est assez qu’il ait résolu d'étre homme , pour en prendre tous les sentiments. Et s'il prend les sentiments d'homme, pcut-il oublier ceux de fils qui sont les plus naturels et les plus humains ? Il a donc toujours aimé Marie comme mere, il l'a considérée comme telle dès le premier moment qu’elle fut conçue. Et s'il est ainsi,

* Lib II, ‘tdv. Mttreion n" 27-

chrétiens, peut-il la regarder en colère? Le péché s'accordera-t-il avec tant de grâces, la vengeance avec l'amour, l'inimitié avec l’alliance? Et Marie ne peut-elle pas dire avec le psalmiste : In Deo Iransgrediar murum • : « Je passerai - par-dessus la muraille au nom de mon Dieu? > Il y aune muraille de séparation que le péché a faite entre Dieu et l’homme, il y a une inimitié comme natureiie. Mais, dit-elle, je passerai pardessus, jen'y entrerai pas: je passeraipar-dessns, Iransgrediar *. Et comment? Au nom de mon Dieu , de ce Dieu qui , étant mon fils, est à moi par un droit tout particulier; de ce Dieu qui m’a aimée comme mère dés le premier moment de ma vie ; de ce Dieu dont l'amour tout-puissant a prévenu en ma faveur la colère qui menace tous les enfants d'Eve. C'est ce qui a été fait en la sainte Vierge. Finissons eu vous faisant une image de cette grâce dans tous les fidèles, et reconnaissons aussi, chrétiens, que l’amour de Dieu nous a prévenus contre la colère qui nous poursuivait, et qu'il nous prévient tous les jours. Que ce soit là le fruit de tout ce discours, comme c'est la vérité la plus importante de la religion chrétienne.

Oui certainement, chrétiens, c’est le fondement du christianisme de comprendre que nous n'avons pas aimé Dieu , mais que c’est Dieu qui nous a aimés le premier, non-seulement avant que nous l'aimassions, mais lorsque nous étions ses ennemis. Ce sang du Nouveau Testament, versé pour la rémission de nos crimes, rend témoignage à la vérité que je prêche. Car si nous n’eussions pas été ennemis de Dieu , nous n'eusshms pas eu besoin de médiateur pour nous réconcilier avec lui , ni de victime pour apaiser sa colère , ni de sang pour contenter sa justice. C’est donc lui qui nous a le premier aimés , en donnant son Fils unique pour l’amour de noos. Mais peutêtre que cette grâce est trop générale, et que notre dureté n'en est pas émue : venons aux bienfaits particuliers par lesquels son amour nous prévient.

Que dirons-nous , chrétiens , de notre vocation au baptême? Avions-nous imploré son secours, l'avions-nous prévenu par quelques prières, afin que sa miscricorde nous amenât aux eaux salutaires où nous avons été régénérés? N’est-ce pas lui au contraire qui s'est avancé et qui nous a aimés le premier? Mais peut-être que ce bienfait est trop ancien , et que notre ingratitude ne s’en souvient plus : disons ce que nous éprouvons tous les jours. Te souviens-tu , pécheur, avec ipielle ardeur tu courais au crime? la vengeance ou le plaisir t’emportait : combien de fois Dieu

I ' /'l. XVII , 33.

I ■ rrminlxtm, Hieronvmus.

SUR LA DÉVOTION

a-t-il parlé à tun cœur, pour te retenir sar ce penchnnt I Je ne sais si tu as écouté sa voix ; mais je sais qu'il s'est présenté souvent. L'invitais-tu , quand tu le fuyais? I'appelai»-tu , quand tu t’armais contre lui? Cependant H est venu à toi par sa gréce ; il a frappé , il a appelé , et ainsi ne t'a-t-il pas prévenu et ne t’a-t-il pas aimé le premier?

Mais, fldèlcs, j’en vois un autre qui ne court pas au péché; il est déjé engagé dans sa servitude. Il s'abandonne aux blasphèmes, aux médisances et A l'impudicité. Il n'épargne ni le bien ni l’honneur des autres , pour satisfaire son ambition; il ne respire que l'amour du monde. Jésus-Christ descendra-t-il dans cet abîme? descendra-t-il dans cet enfer? .Autrefois il est allé aux enfers , mais il y était appelé par les cris et par les désirs des prophètes, qui soupiraient après sa venue. Ici on rejette ses inspirations, on le fuit, un lui fait la guerre. Il vient toutefois , il s'approche ; dans une fête, dans un jubilé, dans quelque sainte cérémonie, il fait sentir ses terreurs à une conscience criminelle, il l’excite intérieurement à la pénitence. Le pécheur fuit, et Dieu le presse ; il ne sent pas , et Dieu redouble ses coups pour réveiller cette âme endormie. N’est-ce pas IA prévenir les hommes par un grand excès de miséricorde?

Mais vous , 6 justes , 6 enfants de Dieu , je sais que vous aimez votre Père : est-ce vous qui ï’avezaimé les premiers? ne confessez-vous pas avec l’apétre ■ que <• la charité a été répandue en vos « cœurs par le Saint-Esprit qui vous est donné ? > et Dieu vous ferait-il un si beau présent , si avant que de le faire il ne vous aimait? C’est donc iui qui nous prévient, n’en doutons pas; c’est lui qui fait toutes les avances. Mais apprenez qu’il ne nous prévient qu’afln que nous le prévenions. Que dites- vous? cela se peut-il? Oui, fidèles, nous le pouvons. Écoutez le psalmiste qui nous y exhorte ; • Prévenons sa face , » dit-il ; Prœoccupemus faciem ejvs'. Que faut-il faire pour le prévenir? Il y a deux attributs en Dieu tpii regardent particulièrement les hommes , la miséricorde et la justice. On ne peut prévenir la miséricorde : au contraire, c'est elle qui prévient toujours; mais elle ne nous prévient qu’afin que noos prévenions la justice. Tu ne dois pas ignorer, pécheur, que tes crimes t'amassent des trésors de colère. S'ils sont scandaleux , Dieu en fera justice devant tout le monde ; et quand même ils seraient cachés , Dieu les découvrira devant tout le monde. Préviens cette juste fureur : venge-les, et il ne les vengera pas ; découvre-les,

* Kom. T , 8.

» xav, 1.

et il ne les découvrira pas : Præveniatmu faciem ejtu in con/etsione.

Je sais que confession en ce lien veut dire louange, c'est-A-dire , confesser la grandeur de Dieu. Mais je ne croirai pas m'éloigner du sens naturel si je le fais servir A la pénitence. Car peut on mieux confesser la grandeur de Dieu , que d’humilier le pécheur et le confondre devant sa face? Donc , fidèles , confondons-nous devant Dieu , de peur qu'H ne nous confonde en ce jour terrible. Prévenons sa juste fureur par la confusion de nos crimes. Descendons au fond de nos consciences où nos ennemis sont cachés. Descendons-y le Qambeau à une main , et le glaive à l'autre : le flambeau , pour rechercher nos péchés par un sérieux examen ; le glaive , pour les arracher jusqu’A la racine pur une vive douleur. C'est ainsi que nous préviendrons la colère de ce grand Dieu , dont la miséricorde nous a prévenus. O Marie , miraculeusement dispensée, singulièrement séparée, miséricordieusement prévenue, secourez nos faiblesses par vos prières; et obtenez-nous cette grâce, que nous prévenions tellement par la pénitence la vengeance qui nous poursuit, que nous soyons A la fin reçus dans ce royaume de paix étemelle avec le Père, le Fils , et le Saint-Esprit

TROISIÈME SERMON

roim U ptiE

DE LA CONCEPTION DE LA Stb VIERGE, pRÊoaè À U cooB.

" Fondemmb de la dévotion k la Virrae , m coopération t la aanctiücaUon dca imea. Rèatea qui doivent diriger rriercice de celle dévoUoo. Dira , principe et On du culte que nous rendons k la Vierge et aux aainta ; les iiniler pour leur plaire et se les rendre propices. Fansses dévoUons qui déshonorent le chrlsUanlSDie ; Illusions de la plupart des chrétiens.

Fedt mihi magna qui potens eat.

Le Toui-Pulstant a/alt en moi de grandes choses. Luc.

Dans le dessein que je me propose de vous donner aujourd'hui une instruction chrétienne tonchant la dévotion envers la Vierge bienheureuse, et de vous découvrir A fond les utilités infinies que vous en pouvez tirer, aussi bien que les divers abus qui en corrompent la pratique, j'entrerai d'abord en matière , et sans vous ennuyer par on long exorde je partagerai mon discours en deux parties. La première établira les solides et inébranlables fondements de cette dévotion. La seconde vous fera voir les règles Invariables

A LA SAINTE VIERGE

qui doivent en diriger l'exercice. Cette doctrine nous servira à honorer chrétieDnement la trèssainte Vierge , non-seulement dans la fête de sa conception, mais encore dans toutes celles que la sainte succession de l'année ecclésiastique ramène de temps en temps à la piété des fldeles. I.a conception de Marie , étant le premier moment dans lequel nous commençons de nous attacher à cette divine mère , pour de lé l'accompagner persévéramment dans tous les mystères qui s'accomplissent en elle ; je veux tâcher de vous inspirer, dés ce premier pas , des sentiments convenables à la piété chrétienne , et de former vus dévotions sur les maximes de l'Evangile.

Ne me dites pas , chrétiens , que cette Idée est trop générale et que vous attendiez quelque chose qui fût plus propre et plus cotivenable à une si grande solennité. L'utilité des enfants de Dieu est la loi suprême de la chaire; et je vous accorderai sans peine que je pouvais prendre un sujet plus propre à l%féte que nous célébrons , pourv u aussi que vousm'accordiez qu'il n'y en a point de pins salutaire ni de plus propre à l'instruction de ce royal auditoire. Ecoutez donc attentivement ce que j'ai à vous exposer touchant la dévotion pour la sainte Vierge : voyez quel en est le fondement , et quel en est l'exercice.

PREMIEB POIVT.

• Personne, dit le saint apôtre ', ne peut poser

• d'autre fondement que celui qui a été mis, c'est-

• à-dire, Jésus-Christ. •SoitdonccedivinSauveur le fondement immuable de notre dévotion pour la sainte Vierge ; parce qu'en effet tout le genre humain oe peut assez honorer cette vierge racre depuis qu'il a reçu Jésus-Christ par sa bienheureuse fécondité. Élevez vos esprits, mes frères , et considérez attentivement combien uraude, combien éminente est la vocation de Marie, que Dieu a prédestinée avant tous les temps pour donner par elle Jesus-Christ au monde. Mais il faut encore njouter que , Dieu l'ayant appelée, à ce glorieux ministère, il ne veut pas qu'elle suit un simple canal d'une telle grâce, mais un instrument volontaire qui contribue à ce grand ouvrage, non-seulement par ses excellentes dispositions, mais encore par un mouvement de sa volonté. C'est pourquoi le Père éternel envoie un ange pour lui proposer le mystère, qui ne s'achèvera pas tant que Marie sera incertaine ; si bien que ce grand ouvrage de l'incarnation , qui tient depuis tant de siècles toute la nature en attente, lorsque Dieu est résolu de l'accomplir demeure encore en suspens, jusqu'à ce que la di-

' I r„r. ni, II.

làô

vine Viergey ait consenti : tant il a été nécessaire aux hommesque Marie ait désiré leur salut. Aussitôt qu'elle a donné ce consentement, les deux sont ouverts , le Fils de Dieu est fait iionune, et les hommes ont un Sauveur. La charité de Marie a donc été en quelque sorte la source féconde d'oii la grâce a pris son cours, et s'est répandue avec abondancesur toute la nature huniaiiie. Et comme dit saint Ambroise, et apres lui saint Thomas, « c'est de scs bcnites entrailles qu'est sorti avec

• abondance cet espritde saintcfcrveurqul, étant < premièrement survenu en elle, a inondé toute « la terre ; • Vterus üariœ, Spiritu ferventi qui supervenU in cam rnplevit orbcni terrarum , cum peperit Sulvatorem '. • Elle a reçu , dit cn-

• core saint Thomas, une si grande plénitude de

• grâce, qu'elle est parvenue à une uuion trés-

• intime avec l'auteur de la grâce, et a mérité

• de recevoir en elle celui qui est rempli de toutes

• les grâces : en l'enfantant elle a, en quelque

• manière , fait découler la grâce sur tous les

• hommes : » Tantum gratiœ ohtinuit ptenitudincm,qfessct propinguissima auctori graliœ; ila quod eum qui est pirnuf omni gratin, in se reciperel, et eum pariendo, quodammodo gratiam ad umnrs derivaret ’.

Il a donc fallu, cliréticus, que Marie ait coucouru, par sa charité, à donner au monde son libérateur. Comme cette vérité est connue , je ne m'étends |)ns a vous l'expliquer; mais je ne vous tairai |Kis une consérpicnce que pc\it-étro vous n'avez pas assez méditée : c'est que Dieu , ayant une fois voulu nous donner Jésu.s-Cbrist par la sainte A ierge, cet ordre ne se cliange plus; et

• les dons de Dieu sont sans re[M'utance A - Il est et sera toujours véritable, qu’ayunl reçu [Mir elle une fois le principe universel de la grâce, nous en recevions encore , par son entremise , les diversT'S applications dans tous les états différents qui composent lu vie chrétienne. Saclinrilé miitcrnelle ayant tant contribue à notre salut dans le mystère de l'iiicariiation, qui est le principe universel de la grâce , elle y contribuera éternellement dans toutes les autres opératluiis, qui n'en sont que des dépendances.

La théologie reconnaît trois opérations principales de la grâce de Jésus-Christ. Dieu nous appelle; Dieu nous justifie; Dieu nous donne la persévérance. Iji vocation, c'est le premier pas ; la justification fait notre progrt>s; la persévérance conclut le voyage, et unit dans In patrie , ce ()ui ne se trouve pas sur la terre , le repos et la gloire.

« s. ^mhr. de [net. f'trç. c.ip. xll, I. Il, col. S67.

» s. TA. III fhirl. e^hueat. xxvil, .Sri. v, iij. i.

* Km». XI, S'J,

SUR LA DÉVOTION

Vous savez qn’en ces trois états rinfluence de Jésus-Christ nous est nécessaire ; mois il fant vous taire voir, par les Écritures, que la charité de Marie est associée à ces trois ouvrages : et peutêtre ne croyez-vous pas que ces vérités soient si claires dans l'Évangile que j’espère de les y montrer en peu de paroles.

La grâce de la vocation nous est flgnrée par la soudaine illumination que reçoit le saint Précurseur dans les entrailles de sa mère. Considérez ce miracle; vous y verrez une image des pécheurs que la grâce appelle. Jean est ici dans l'obscurité des entrailles maternelles : où êtes-vous, 6 pécheurs? dans quelle nuit I dans quelles ténèbres I Jean ne peutni voir ni entendre : pécheurs, quelle surdité semblable à la vôtre, et quel aveuglement pareil ; puisque le ciel tonne en vain sur vous par tant de menaces terribles, et que la vérité ellemême , qui vous luit si manifestement dans l'Évangile , n'est pas capable de vous éclairer? Jésus vient à Jean sans qu'il y pen.se; Il le prévient, il parle a son coeur, il éveille et il attire ce coeur endormi, et auparavant insensible : pensiez- vous à Dieu, ô pécheurs, quand il a été vous émouvoir par une secrète touche de son Saint-Esprit? Dans ces ténèbres où vous vous cachiez, quelle soudaine lumière vous a paru tout à coup comme un éclair I quel nouvel instinct a touché vos coeurs ! Vous ne le cherchiez pas, et il vous appelait à la pénitence. [C’est lui qui inspire ces] dégoûts secrets , ces amertumes cachées, qui vous font regretter la paix et vous rappellent à la pénitence. Vous fuyiez, et il a bien su vous trouver. Mais s’il nous montre dans le tressaillement de saint Jean l'image des pécheurs prévenus, il nous fait voir aussi que Marie concourt avec lui à ce grand ouvrage. Si Jean-Baptiste ainsi prévenu semble s’efforcer pour sortir de la prison qui l'enserre, c'est à la voix de Marie qu’il est excité : <■ Votre voix n'a

• pas plutôt frappé mon oreille lorsque vous m'a-

• vez saluée, que mon enfant a tressailli de Joie

• dans mon sein '. » • C’est Marie , dit saint Am-

• braise, qui a élevé Jean- Baptiste au-dessus de

■ la nature ; et cet enfant, touché de sa voix ,

■ avant que d’avoir respiré l'air, a attiré l'esprit - de la piété : • Levavil {iVaria) Joannem in utero comtlitulum, qui ad vocem ejus exsilivit... prias sensu devolionis quant spirilus infusions vitalis animatus Et selon le même saint Ambroise, • la grâce dont Marie fut rem-

■ plie était si grande , qu’elie ne conservait pas

• seulement en elle le don de la virginité , mais

■ qu'elle conférait encore â ceux qu’elle visitait

■ Luc. I, U.

’ Dt ilM(. S'irf. up. XIII , I. U , col. M7.

• la marque de l'innocence; ■ Cujus tanta qratia, ut non solum in se virginitatis graiiam reservarel ; sed etiam his quosviseret, integritatis insigne con/erret.... « C’est à sa voix que « l'enfant tressaille dans le sein de sa mère, obeis-

• sant avant que d’être engendré. Il n'est pas « étonnant qu’il ait persévéré dans une intégrité

• parfaite, lui que la mère du Sauveur oignit pen-

• dant trais mois comme de l’huile de sa présence

• et du parfùm de sa pureté ? ■ Ad voeem Maries exuttavit infantutus, oôseeutus aniequatn genitus. Nec immerito mansit integer corpore, quem oleo quodam sua prœsenliæ et integritatis unguento, Domini mater exerçait '.

La justification est représentée dans les noces de Cana en la personne des apôtres. Car écoutez les paroles de l’évangéliste : Jésus changea l’eau en vin. « Ce fut là le premier des miracles de

• Jésus , qui fut fait à Cana en Galilée; et il fit « paraître sa gloire ; et ses disciples crurent en

• lui ’. • Les apôtres étaient d^ appelés , mais ils ne croyaient pas encore assez vivement pour être justifiés. Vous savez que « la justification « est attribuée à la foi ^ ; • non qu'elle sufllse toute seule , mais parce qu’elle est le premier principe , et, comme dit le saint concile de Trente*, • la racine de toute grâce. ■ Ainsi le texte sacré ne pouvait nous exprimer en termes plus clairs la grâce justifiante ; mais il ne pouvait non plus nous mieux expliquer la port qu'a eue la divine Vierge à ce merveilleux ouvrage.

Car qui ne sait que ce grand miracle, sur lequel a été fondée la foi des apôtres , fut l’effet de la charité et des prières de Marie? Lorsqu'elle demanda cette grâce , Il semble qu'elle ait été rebutée. » Femme, lui dit le Sauveur, qu’y a-

• t-il entre vous et moi ? mon heure n’est pas en- ■ core venue - Quoique ces paroles paraissent rudes, et qu'elles aient un air de refus bien sec, Marie ne se croit pas refusée. Elle connaît les délais miséricordieux , les favorables refus , les fuites mystérieuses de l'époux sacré. Elle sait tous les secrets par lesquels son amour ingénieux éprouve les âmes fidèles , et sait qu’il nous rebute souvent afin que nous apprenions â emporter par l’humilité, et par une conflance persévérante, ce que la première demande n'a pas obtenu. Marie ne fut pas trompée dans son attente. Que ne peut obtenir une telle mère â qui son fils accorde tout , lors même qu'il semble qu'il la traite ie plus rudement? et que ne lui donnera-t-il pas, quand l'heure sera venue de la glorifier avec

* De inJt. Firg. cap. vil , col. S6I , 363

* Joan. Il, II.

* Hom. IV, 6.

* Sets. VI, cap. 8.

* JtMin. Il, 4.

A LA SAINTE VIEBGE.

lui pur toute lu terre; puisqu'il avance en sa faveur, comme dit saint Jean-Chrysostâme l'heure qu'il avait résolue? Jésus, qui semblait l'avoir refusée, fait néanmoins ce qu'elle demande.

Mais , messieurs , qui n'admirera que Jésus n'ait voulu faire son premier miracle qu'à la priere de la sainte Vierge? ce miracle en cela différent des autres : miracle pour une chose non nécessaire. Quelle grande nécessité qu'U y eût du vin dans ce banquet? Marie le désire, c'est assez. Qui ne sera étonné de voir qu'elle n'intervient que dans celui-ci, qui est suivi aussitût d'nne image si expresse de la Justification des pécheurs? cela s'est-ii fait par une rencontre fortuite? Ou plutôt ne voyez- vous pas que le Saint- Esprit a eu dessein de nous faire entendre, ce que remarque saint Augustin en interprétant ce mystère , que • la vierge incomparable , étant

• mère de notre chef, selon la chair, a dû être

• selon l'esprit la mère de tous ses membres, en « coopérant par sa charité à la naissance spiri-

• tuelle des enfants de Dieu , > carne mater capitis nosiri, spirilu mater membrorum ejus, quia cooperata est charitate ut filii Dei nascerentur in Ecctesia • ? Vous voyez que nous entendons ce mystère comme l'ont entendu, dès les premiers siècles , ceux qui ont traité avant nous les Écritures divines. Mais, mes frères, ce n'est pas assez qu'elle contribue à la naissance des enfants de Dieu ; voyons la part que Jésus lui donne dans leur fidèle persévérance.

Paraissez donc, enfants de miséricorde et de grâce , d'adoption et de prédestination éternelle , fidèles compagnons du sauveur Jésus, qui persévérez avec lui Jusqu'à la fin ; accourez à la sainte Vierge, et venez vous ranger avec les autres sons les ailes de sa charité maternelle. Chrétiens , Je les vob paraître , et le disciple chéri de notre Sauveur nous les représente au Calvaire. Puisqu'il suit avec Marie Jésus-Christ Jusqu'à la croix, pendant que les autres disciples prennent la fuite ; puisqu’il s’attache Constamment à ce bois mystique , qu’il vient généreusement mourir avec lui, il est la figure des fidèles persévérants , et vous voyez aussi que Jésus-Christ le donne à sa Mère :

« Femme, lui dit-il, voilà votre fils’. > • Elle

• est, dit saint Ambroise , confiée à Jean l’évan-

• géiiste, qui ne connaît point le mariage. Aussi

• Je ne m’étonne pas qu’il nous ait révélé plus de 1 mystères que tous les autres , lui à qui le trésor « des secrets célestes était toujours ouvert ; > Eademque postea Joannievangelistceesttradita

■ Im /mu. Nom. xxil . t. vill . p. 177.

’ Detastcfa. f^irg d* 6» t VI , ool. 34$.

* /MW. XIX t

confugium nescienti. Unde non mirorpræ cœteris locutum mysteria divina, cxU prœsto eral aula calestium sacramentorum '. Chrétiens , J’ai tenu parole. Ceux qui savent considérer combien l’Écriture est mystérieuse , connaîtront , par ces trois exemples, que Marie est par ses pieuses intercessions la mère des appelés , des Justifiés , des persévérants; et que sa charité féconde est un instrument général des opérations de la grâce. Par conséquent réjouissons-nous de sa conception hienheureuse; le ciel noos forme aujourd'hui une protectrice*. Car quelle autre peut parler pour nous , plus utilement que cette divine mère? C'est à elle qu’il appartient de parler au cœur de son fils, où elle trouve une si fidèle correspondance. Les sentiments de la nature sont relevés et perfectionnés, mais non éteints dans la gloire; ainsi elle ne craindra pas d'étre refusée. • L'amour du fils parle pour les vœux de la < mère , la nature elle-même le sollicite en sa fa- « veur : on cède facilement aux prières , quand « on est déjà gagné par son amour même : ■ Affectas ipse pro te orat, natura ipsa tibi postulat cito annuunt qui stto ipsi amore su-

perantur *.

Par conséquent, mes frères, nous avons appuyé la dévotion envers la Vierge bienheureuse, sur un fondement solide et inâtranlable. Puisqu'elle est si bien fondée , anathème à qui la nie , et Ôte aux chrétiens un si grand secours. Anathème à qui la diminue, il affaiblit les sentiments de la piété. Dirai-Je anathème à qui en abuse ? Non, mes frères, ils sont enfants de l’Église; soumis à ses décrets , quoique ignorants de ses maximes : ne les soumettons pas à nos anathèmes , mais instruisons-les de ses règles. Car quel serait notre aveuglement , si , après avoir posé un fondement si solide, nous bâtissions dessus de vaines et superstitieuses pratiques? Après donc que nous avons fondé nos dévotions , apprenons à les rectifier, et réglons-en l’exercice par les maximes de l’Église. Je vous dirai , chrétiens ,

* S. Ambr. de In$t. Vtr^. câp. vn, t il, col. 303.

* Je veux croire avec tous , messieurs , qu’elle o’a jamais eu de péché , elle qui , comme dit Pierre Chry sologue , était en^sagte au saureur Jésus, et marquée pour lui par le Saiiu* Esprit, dès le premier roomeot de soo être. Provoiat ad sponiom /estinus interpra t ut kumanœ dfsponsionis arceat et suspendat effectum ; neque au/eratab Joseph pirçinem, sedreddat Christo cui est pignoratacum

Peir. Chrysol. Seno. cxL, de Amumtiat *

Nous aroDS cru devoir mettre en note ce passage , comme l'a fait D. Déforis , parce qu’en oet endroit, ou U est placé dans le manuscrit, Il Interrompt le fil du discours, et ne se Ile point avec ce qui soit. Il faut cepeodant observer que le latin n'est pas dans le corps du senaon, mais à la marge. ( tdU. de fer-saHlet. )

* Salv. Ep. IT, p. 109.

sua LA DÉVOTION

lis

en peu de paroles, quel culte nous devons a Dieu , à la sainte Vierge, à tous les esprits bienheureux ; et c’est ma seconde partie.

SECOND POINT

La règle fondamentale de l'honneur que nous rendons à la sainte Vierge et aux bienheureux esprits, c’est que nous le devons rapporter tout entier à Dieu et à notre salut étemel. Car s’il n’était rapporté & Dieu , ce serait un acte purement humain , et non on acte de religion ; et nous savons que les saints , étant pleins de Dieu et de sa gloire, ne reçoivent pas des civilités purement humaines. Ita religion nous unit à Dieu ; c’est de là qu’elle prend son nom , comme dit saint Augustin , et c'est par là qu’elle est définie : Religio, quod no» religet omnipotenti Deo '. Ainsi toute notre dévotion pour la sainte Vierge est inutile et superstitieuse, si elle ne nous conduit à Dieu pour le posséder éternellement , et Jouir de l’héritage céleste. Voilà la règle générale du culte religieux, c’est qu'il dérive de Dieu, et qu’il y retourne en se répandant sur ses saints , sans se séparer de lui.

Mais, pour descendre à des instructions plus particulières, je remarquerai quelques différents entre le culte des chrétiens et celui des Idolâtres ; et quohiu’ll semble peu nécessaire de combattre les anciennes erreurs de l’idolâtrie, dans cette grande lumière du christianisme , toutefois la vérité paraîtra plus claire par cette opposition. Donc , mes frères , pour toucher d’abord le principe de tout le mal ; les anciens ne connaissant pas la force du nom de Dieu , qui ue conserve sa grandeur et sa majesté que dans l’unité seule, ont divisé la divinité par ses attributs et par ses fonctions différentes, et ensuite par les cléments et les autres parties du monde , dont ils ont fait un partage entre les aînés et les cadets comme d’une terre et d’un héritage : le ciel comme le plus noble et le principal domicile étant demeuré à leur Jupiter, et le reste étant échu à ses frères et à sa sœur, comme si la possession du monde pouvait être séparée en lots , et n’était pas solidaire et indivisible; ou que Dieu eût été obligé d'aliéner son domaine, et d'en laisser à d’autres le gouvernement et la jouissance. Après qu’on eut commencé de violer la sainte unité de Dieu par l’injurieuse communication de ce nom Ificommunicabic , on en vint successivement à une multiplication sans ordre et sans bornes, jusqu’à reléguer plusieurs dieux aux foyers, aux cheminées et aux écuries , ainsi que saint Augustin le reproche aux Bomains et aux Grecs. On

* i)e f'er. Rel. D« 1 13 , 1. 1 « oui. De Civil. Dei. Ub. X ,

cap. Ul , U TU , ool. ’iiO.

en mit trois à la seule porte ; et ■ ou lieu , dit ce

• saint évêque, qu’un seul homme suffit pour

• garder la porte d’une maison, les Grecs ont

• voulu qu’il y eût trois dieux ; ■ IJnum guisr/ue domui suœ ponit ostiarium ; et quia homo est, omnino sufficit : très deo» isti posuerunt A quel dessein tant de dieux, sinon pour déshonorer ce grand nom et en avilir la majesté? Ne pensez pas, chrétiens, que ce soit une inutile curiosité qui me fasse remarquer ces choses. Considérez combien le genre humain, qui a pu donner créance durant tant de siècles à ces erreurs insensées , était livré avant Jésus-Christ à la puissance des ténèbres ; et de quel prodigieux aveuglement nous a tirés le Sauveur, par la lumière de son Évangile. « Bendons grâces à Dieu pour son . Ineffable don : « Grattas Deo super inenarrabili dono rjus •.

Pour nous, nous n'adorons qu'un seul Dieu tout-puissant , créateur et dispensateur de toutes choses , au nom duquel nous avons été consacrés par le saint baptême ( ft grâce mal conservée ! 6 foi violée trop facilement!) et en qui seul nous reconnaissons une souveraineté absolue, une bonté sans mesure, et la plénitude de l’être. Nous honorons les saints et la bienheureuse Vierge , non par un culte de servitude et de sujétion ( car nous sommes libres pour tout autre , et ne sommes assujettis qu'à Dieu seul dans l’ordre de la religion ) ; mais • nous les honorons , dit saint . Ambroise ’ , d'un honneur de charité et de so- « ciété fraternelle : » Honoramus eos charitate, non serritute, comme dit saint Augustin et nous révérons en eux les miracles de la main du Très-Haut, la communication de sa grâce, l'épanchement de sa gloire , et la sainte et glorieuse dépendance par laipielle ils demeurent éternellement assujettis à ce premier être , auquel seul nous rapportons tout notre culte comme au seul principe de tout notre bien , et nu terme uniijue de tous nos désirs. Ne soyons donc pas de ceux qui pensent diminuer la gloire de Dieu et de Jésus-Christ, quand ils prennent de hauts sentiments de la sainte Vierge et des saints.

Telle est la vaine appréhension des ennemis de f Église. Mais , certes , c’est attribuer à Dieu une faiblesse déplorable que de le rendre jaloux de ses propres dons et des lumières qu’il répand sur ses eréatures : car que sont les saints et la sainte Vierge , que l’ouvrage de sa main et de sa grâce ? Si le soleil était animé, il n’aurait point déjà-

■ De Fer. Rel. n* 113, L I. ool. 788. De Civil. DeL Ub. IV, cap. VIII, t TU, col. 94.

MI. Cor. IX, 15.

* Ub. de Vid. tom. Il . ool. 30n.

* De Fer. Relig. d* 110,1. i, col. 787, lib. xxi, con/. Fatal. t Ull, col. 347.

A LA SAINTE VIERGE

lousie en voyant • la lane qui préside à la nuit , > comme dit Moise ' , par ane lumière si elaire , parce que toute sa clarté dérive de lui ; et que c’est lui-méme qui nous luit et qui nous éclaire , par la réOexion de ses rayons. Quelque haute perfection que nous reconnaissions eu Marie , Jésus- Christ pourrait-il en être jaloux , puisque c’est de lui qu’elle est découlée , et que c'est à sa seule gloire qu’elle se rapporte? C’est une erreur misérable. Mais iis sont beaucoup plus dignes de compassion lorsqu'ils nous accusent d'idolétrie dans la pureté de notre culte , et qu’ils en accusent avec nous les Ambroise, les Augustin et les Chrysostéme , dont ils confessent eux-mémes, Je n’impose pas, que nous suivons la doctrine, la pratique et les exemples. 1 1 ne faut pas que des reproches si déraisonnables , qu'ils font avec tant d’aigreur à l'Église catholique, nous aigrissent nous-mêmes contre eux; mais qu'ils nous fassent déplorer les excès où sont emportés les esprits opiniâtres et contredisants, et nous inspirent, par la charité , un désir sincère de les ramener et de les instruire.

Comme nous n’avons qu’un seul Dieu , aussi n'avons-nous qu’un médiateur universel ; et c'est celui qui nous a sauvés par son sang. Quelques philosophes païens estimaient que la nature divine était inaccessible aux mortels , qu’elle ne se mêlait pas immédiatement et par elle-même dans les affaires humaines , ou sa pureté , disaient-iis, se serait souiliée ; et que , ne voulant pas que des créatures si faibles que nous pussent aborder son trône , elle avait disposé des médiateurs entre elle et nous , qu’ils appelaient pour cela des dieux mitoyens. Nous rejetons cette doctrine , puisque le Dieu que nous servons nous a créés de sa propre main à son image et ressemblance. Nous croyons qu'il nous avait faits dans notre première institution pour converser avec lui ; et si nous sommes exclus de sa bienheureuse présence et d’une si douce communication , c’est parce que nous sommes devenus pécheurs. Le sang de Jésus-Christ nous a réconciliés , et ce n’est qu’au nom de Jésus que nous pouvons désormais approcher de Dieu. C’est en ce nom que nous prions pour nous-mêmes; c’est en ce nom que nous prions pour tous les fidèles : et Dieu , qui aime la charité et la concorde des frères , nous écoute favorablement les uns pour les autres. Ainsi ihnis ne doutons pas que les saints, qui régnent avec Jésus-Christ, ne soient des intercesseurs agréables, qui s’intéressent pour nous. Parce que nous sommes chers à Dieu , tous ceux qui sont avec Dieu sont des nôtres : oui , tous les esprits bien-

* Gtne$ If 16.

heureux sont nos amis et nos frères ; nous leur parlons avec confiance , et , quoiqu’ils ne paraissent pas à nos yeux , notre foi nous les rend présents : leur charité aussi en même temps nous les rend propices , et ils concourent à tous les vœux que la piété nous inspire. Mais écoutez, chrétiens , « une doctrine pins utile et plus excel- « lente : > ÀdJtue exceUentiorem nam vohis demottitro '. Les idolâtres adoraient des dieux coupables de mille crimes. On ne pouvait les honorer sans profanation , parce qu’on ne pouvait les imiter sans honte. Mais voici la règle du christianisme, que Je vous prie de graver en votre mémoire. Le chrétien doit imiter tout ce qu’il honore : tout ce qui est l’objet de notre culte doit être le modèle de notre vie ’.

Le psalmiste , après avoir témoigné son zèle contre les idoles muettes et insensibles que les païens adoraient , conclut enfin en ces termes :

• Poissent leur ressembler ceux qui les servent

• et qui mettent en elles leur confiance I • Similet eis fiant qui faciunt ea ’ I II voulait dire, messieurs, que l’homme se doit conformer à cequ’U adore ; et ainsi que les adorateurs des idoles raé ritent de devenir sourds et aveugles comme elles. Mais nous qui adorons un Dieu vivant , noos devons être vivants comme loi d’une véritable vie. Il faut que • nous soyons saints, parce que le X Dieu que nous servons est saint *. • Il faut que nous • soyons miséricordieux, parce que notre

• Père céleste est miséricordieux ‘ ; • et que nous pardonnions comme il nous pardonne • [ Il > fait lever ] son soleil sur les bons et sur les

• mauvais > ; • nous [ devons étendre de même J notre charité sur nos amis et sur nos ennemis. Il faut que nous • soyons des adorateurs spirituels ,

• et que nous adorions en esprit , parce que Dieu « est Esprit '. » Enfin • nous devons nous rendre « parfaits , dit le Fils de Dieu , parce que celui « que noos adorons est parfait »

Quand nous célébrons les saints , est-ce pour augmenter leur gloire? ils sont pleins, ils sont comblés : c'est pour nous inciter à les suivre. Ainsi, â proportion, quand noos les honorons pour l’amour de Dieu, noos nous engageons à les imiter. C’est le dessein de l’Église dans les fêtes qu’elle célèbre â leur honneur ; et elle déclare son intention par cette belle prière ; • O Seigneur!

• donnez-nous la grâce d'imiter ce que nous ho-

' I. Cor. XII, 31.

• S. Aug. de CiviU Dei, llb. Tiü.cap. Xtii, t. Til.col. 'iûfi.

• Ps. OUI, 10.

• Levit. XI, 44.

• Lw. Tl, 36.

• Tl, 14.

I ^ Ibtd. V , 4&.

I ■ Jm». T, 24.

I • Matth. V, 48.

' Utﻑ

SUR LA DÉVOTION

• DoroDS ' . > • Autant de fêtes que nous célébrons,

1 dit saint Basile de Séleucie , autant de tableaux

• nous sont proposés pour nous servir de modè-

• les. > • Les solennités des martyrs, dit saint « Augustin * , sont des exhortations au mar-

• tyre : • • Les martyrs, dit le même Père ne

• se portent pas volontiers à prier pour nous,

X s'ils n’y reconnaissent quelques-unes de leurs « vertus. > C'est donc la tradition et la doctrine constante de l'Église catholique, que la partie la plus essentielle de l'honneur des saints c’est de savoir profiter de ieurs bons exemptes. En vain nous célébrons les martyrs , si noos ne tâchons de nous conformer à leur patience. Il faut être pénitent et mortifié comme les saints confesseurs , quand un célèbre la solennité des saints confesseurs; il faut être humble, pudique et modeste comme les vierges , quand on honore les vierges, mais surtout quand on honore la Vierge des vierges.

Vous donc, â enfants de Dieu, qui désirez d'être heureusement adoptés par la mère de notre Sauveur soyez ses fidèles imitateurs, si vous voulez être ses dévots. Vous récitez tous ies jours cet admirable cantique que la sainte Vierge a commencé en ces termes : Magnificat anima mea Dominum, et exuUavit spiritus meus in Deo salutan meo* ; « Mon âme glorifie le Sei-

• gneur, et mon esprit est ravi de joie en Dieu « mon Sauveur. » Quand nous récitons son cantique, imitons sa piété, dit excellemment saint Ambroise ^ : ■ Que l'âme de Marie soit en nous ■ tous pour glorifier le Seigneur; que l'esprit de

• Marie soit en nous pour nous réjouir en Dieu : > SU in singulis Mariœ anima, ut magnificet Dominum; sitin singulis spiritus Mariœ, ut exulletin Deo. Nous admirons tous les jours cette pureté virginale qui l’a rendue si heureusement féconde , qu'elle a conçu le Verbe de Dieu en ses entrailles. « Sachez, dit le même Père‘, « que toute âme chaste et pudique qui conserve

• sa pureté et son innocence , conçoit ia Sagesse

• éternelle en elle-même, et qu'elle est remplie

• de Dieu et de sa grâce , à i'imitation de Marie : > Omnis enim anima accipit Dei Verbum, si tamen , immaculata et immunis a vitiis, intemeralo castimoniam pudore cuslodiat.

Souffrez, mesdames, que je vous propose comme le modèle de votre sexe celle qui en est la gloire. On aime à voir les portraits et ies caractères des personnes illustres. Qui me donnera

I ColUct. m dU S. Stfph.

> jippend. Serm. ccxzT, o* i, t. T , col. 370

> Ibid. Serm. ccxcii , n* I . t. T « col 4««.

* Lur.i, 46, 47.

* 5. jdmb. 1U>. Il, n* M, t» Lue. Bvaug. cap. i, 1. 1, col. 1390.

* Jbid.

des traits assez délicats pour vous représenter aujourd'hui les grâces pudiques , les chastes et immortelles beautés de la divine Marie? Les peintres hasardent tous les jours des images de la sainte Vierge, qui ressemblent à leurs idées et non à elle. Le tableau que je trace aujourd’hui et que je vous invite, messieurs, et vous principalement, mesdames, de copier dans votre vie, est tiré sur l'Évangile; et il est fait, si je l'ose dire , après le Saint-Esprit même. Mais remarquez que cette Écriture ne s’occupe pas à nous faire voir les hautes communications de la sainte Vierge avec Dieu , mais les vertus ordinaires , afin qu’elle puisse être un modèle d'un usage commun et familier. Donc le caractère essentiel de la bienheureuse Vierge, c’est la modestie et la pudeur : elle ne songeait ni à se faire voir, quoique belle; ni à se parer, quoique jeune; ni â s’agrandir, quoique noble; ni â s’enrichir, quoique pauvre. Dieu seul lui suffit et fait tout son bien. Combien est-elle éloignée de celles dont on voit errer de tous côtés les regards hardis , et qui se veulent aussi faire regarder par leurs mines et leurs façons affectées! Marie trouve ses délices dans sa retraite ; et est si peu accoutumée à la vue des hommes, qu'elle est même troublée â l’aspect d'un ange. . Elle fut donc

> troublée, dit l’historien sacré', à la parole de

• l’ange; et elle pensait en elle-même quelle pou-

• vait être cette salutation. ■ Mais remarquez ces paroles ; Elle est troublée , et elle pense : elle est toujours sur ses gardes, et la surprise n'étouffe pas en son âme, mais plutôt elle y éveille la réflexion. • Ainsi sont faites lésâmes pudiques ; . on les voit toujours craintives, jamais assu-

• rées ; elles tremblent où il n’y a rien à appré-

> hender, afin de trouver la sûreté dans le péril « même : elles soupçonnent partout des embû-

• ches, et craignent moins les igjnres que les ■ complaisances , moins ce qui choque que ce qui

• plaît, moins ce qui rebute que ce qui attire : . Soient virgines, guœ vere virgines sunt, sentperpavidœ et nunguam esse securœ; et ut caveant limida, etiam tuta pertimescere.... Quidquid novum, quidquid subitum ortum faerit, suspectas habent insidias, totum contra se œstimant machinatum’. [Il n’en est pas ainsi de ces femmes mondaines qui] tendent des pièges où elles sont prises.

Mais , admirez qu’elle pense et qu’elle ne parle pas ; elle n'engage pas la conversation ; elle ne s'épanche pas en discours et en questions curieuses , inutiles. Où sont celles qui se piquent de tirer le

' Lue. t, 20.

* S. Bent. tuper Mietut nt; Homil. lU, 1. 1, col. 747-

A LA SAINTE VIERGE

pins latime secret des cœurs , et de pénétrer ce | qu'il y a de plus caché? Qu’elles apprennent de Marie à être attentives , et non curieuses et inquiètes; à veiller au dedans , plutôt qu'à se répandre au dehors. Elle parle toutefois quand la nécessité l’y oblige , quand le soin de sa chasteté le demande. On lui propose d'étre mère du Fils du Très-Haut; quelle femme ne serait point touchée d’une fécondité si glorieuse? « Com-

• ment, dit-elle, serai-je mère, si j'ai résolu d’être . toujours vierge • ? • Elle est prête à refuser des offres si glorieuses et si magnifiques , que l'ange lui fait de la part de Dieu. Elle n'est point flattée de cette gloire ; et plus touchée de son devoir que de sa grandeur, elle commence à craindre pour sa chasteté. O amour de la chasteté : qui n’est pas seulement au-dessus de tontes les promesses des hommes; mais qui est, pour ainsi dire, à l’épreuve de toutes les promesses de Dieu mêmel L’ange lui explique le divin mystère et le secret inouï de sa miraculeuse maternité. Elle parle une seconde fois pour céder à la volonté divine :

. Voici, dit-elle, la servante du Seigneur; qu’il

• me soit fait selon votre parole >. » Heureuse de n’avoir parlé que pour conserver sa virginité et pour témoigner son obéissance!

Mais admirez sa modestie : dans un état de gloire qui surprend les hommes et les anges , elle ne se remplit pas d'elle-méme ni des pensées de sa grandeur; renfermée dans sa bassesse profonde, elle s’étonne que Dieu ait pu arrêter les yeux sur clic. « Il a, dit-elle, regardé la bassesse

• de sa servante ■ Bien loin de se regarder <v)inine la merveille du monde, auprès de qui chacun se doit empresser, elle va chercher clleméme sa cousine sainte Élisabeth; et plus soigneuse de se réjouir des avantages des autres, que de considérer les siens, elle prend part aux grâces dont le ciel avait honoré la maison de sa parente. Elle célèbre avec elle les miracles qui se sont accomplis en elle-même , paree quelle l’en trouve instruite par le Saint-Esprit. Partout ailleurs elle écoute, et garde un humble silence.

• Elle conserve tout en son cœur » Ainsi elle condamne tous ceux qui ne se sentent pas plutôt le moindre avantage, qu’ils fatiguent toutes les oreilles de ce qu’ils ont dit , de ce qu’ils ont fait , de ce qu’ils ont mérité ; et fait voir a toute la terre, par son incomparable modestie, qu’on peut être grand sans éclat , qu’on peut être bienheureux sans bruit, et qu’on peuttrouverla vraie gloire sans le secours de la renommée , dans le simple témoignage de sa conscience.

' Luc. 1 , 3*.

* Ibid. II. 19.

■Aüinrr. — t. ni.

Telle est , messieurs , cette Vierge dont je vous dis encore une fois que vous ne serez jamais les dévots, si vous n’en êtes les imitateurs. Dressez aujourd’hui en son honneur une image sainte , soyez vous-mêmes son image. « Chacun , dit saint « Grégoire de Nysse ■ , nst le peintre et le sculp- • teur de sa vie. • Formez la vôtre sur la sainte Vierge, et soyez do fidèles copies d’un si parfait original. Réglez donc votre conduite sur ce beau modèle. Soyez humbles , soyez pudiques , soyez modestes ; méprisez les vanités du monde et toutes les modes ennemies de l'honnêteté. Que les habits officieux envers In pudeur cachent fidèlement, mesdames, ce qu’elle ne doit |>as laisser paraître : si vous plaisez moins , par là vous plairez à qui il faut plaire ; et que le visage, qui doit seul être découvert , parce que c’est là que reluit l’image de Dieu , ait encore sa couverture convenable, et comme un voile divin, par la simplicité et la modestie. Marie avouera que vous l’honorez quand vous imiterez ses vertus ; elle priera pour vous, quand vous serez soigneuses de plaire à son fils ; et vous plairez à son fils , quand il vous verra semblables à la mère qu’il a choisie.

Ju.sques ici , chrétiens , j’ai tâché de vous faire voir que la véritable dévotion pour la sainte Vierge et pour les saints , c’est celle qui nous persuade de nous soumettre à Dieu à leur exemple , et de chercher avec eux le bien véritable, c’est-à-dire, notre salut éternel , par la pratique des vertus chrétiennes , dont ils ont été un parfait modèle. Maintenant il sera aisé de condamner, par la règle que nous avons établie , toutes les fausses dévotions qui déshonorent le christianisme. Et premièrement, chrétiens, ce qui corrompt nos dévotions jusqu’à la racine, c’est que, bien loin de les rapporter à notre salut , nous prétendons les faire servir à nos intérêts temporels. Démcntez-moi, mes frères, si je ne dis pas la vérité. Qui s’avise de faire des vœux et de demander du secours aux saints contre ses péchés et scs vices, leurs prières pour obtenir sa conversion? Ces affaires importantes qu’on recommande de tous côtés dans nos sacristies , ne sont-elles pas des affaires du monde? Et plût à Dieu du moins qu’elles fussent justes; et que, si nous ne craignons pas de rendre Dieu et ses saints les ministres et les partisans de nos intérêts, nous appréhendions du moins de les faire complices de nos crimes! Nous voyons régner en nous Sans inquiétude des passions qui nous tuent, et jamais nous ne prions Dieu qu’il nous en délivre. S’il nous arrive quelque maladie, ou quelque affaire fâcheuse dans notre famille, c’est nlorsquc nous

1 ' Ut Perf Christmui /orma , t. Hi. p 28fl,

SUn L.\ DÉVOTIOiV

commençons à faire des neuvaiues à tons les autels et à tons les saints, et àcliarser véritablement le ciel de nos vœux ; car cst-il rien qui le fali'.mc davantage et qui lui soit plus à charge (|ue des vœux et des dévotions basses et intéressées? Alors ou commence à se souvenir qu'il y a des malbeureux qui gémissent dans les prisons , et des pauvres délaissés qui meurent de faim et de maladie dans quelque coin ténébreux. Alors, charitables par intérêt et pitoyables par foixre, nous donnons peu à Dieu pour avoir beaucoup ; et tres-contents de notre zèle, qui n’est qu'un empressement pour nos intérêts, nous croyons que Dieu nous doit tout , jusqu'à des miraelcs, pour satisfaire aux désirs de notre amourpropre. O lîternci, tels sont les adorateurs qui remptissent vos églises! sainte Vierge, esprits hienluureux, tels sont ceux qui vous veulent faire leurs iiilerccsscurs! ils vous elinrgent de la sollicitation de leurs affaires, ils prétendent vous engager dans les intrigues qu'ils méditent pourt élever leur fortune , et ils veulent que vomi oubliiez que vous avez méprisé le monde dans lequel ils vous prient de les établir. O Jésus , telles sont les dispositions de eenx qui se nomment vos ilisciples! O que vous pourriez dire avec raison ce que vous disiez autrefois’ : • La foule m’ac- . cable : • Turbœ me comprimunt' ! Tous vous pressent , aucun ne vous touche ; cette troupe qui environne vos saints tabernacles est une tritupe de J ni fs mercenaires qui ne vous demande qu’une terre grasse et des rivières coulantes de lait et de miel , c’est-à-dire , des biens temporels ; commesi noos étions encore dans le désert de Sina , et sur les bords du Jourdain , et parmi les ombres de Moïse, et non dans les lumières et sous l’Évangile de celui qui a prononcé que • son royaume > n’est pas de ce monde : » Ueynum meum non est de hoc mundo’.

Je ne veux pas dire toutefois qu’il nous soit défendu d’employer les saints pour nos besoins temporels; puisque Jésus-Christ nous a enseigné de demander à son Père notre nourriture , et que la sainte Vierge n’a pas dédaigné de représenter à son flis que le vin manquait dans les noces de Cana. Demandons donc avec coniiance notre pain de tous les jours ; et entendons par ce mot , si vous le voulez, non-seulement les nécessités, ntais encore, puisque nous sommes si faibles, les commodités temporelles; je n’y résiste pas : mais du moins n'oublions pas que nous sommes chrétiens , et que nous attendons une vie meilleure.

* Cest Mini Piem^ et les autres disciples qui «lisent à JilisUi'Christ : Pr^rptor, turba U comprimuni. {Édit, dt üfforu.)

' Luc. VIII, 45.

> Juan. XVtU, 30.

Considérez en quel rang est placée cette demande ; elle est placée au milieu de l’Oraison dominicale, au milieu de sept demandes; tout cc qui précède et tout ce qui suit est spirituel. Devant , nous sanctiflons le nom de Dieu ; nous souhailons l'avéncmcnt de son règne , nous nous conformons ù sa volonté : après, nous demandons humblement la rémission des péchés; la protection divine contre le malin, et la délivrance du mal : au milieu est un soin passager des nécessités temporelles, qui est pour ainsi dire tout absorbé par les demandes de l’esprit. Encore ce pain de tous les jours , que nous demandons , at-il une double signilication. Il signifie la nourriture des corps , et il signifie encore la nourriture de l’ilme; c'est-à-dire, l'eucharistie, qui est le pain véritable des enfants de Dieu ; tant Jésus a appréhendé que le soin de ce corps mortel et de cette vie malheureuse ne nous occupât tout seul un moment! tant il a voulu nous tenir toujours suspendus dans l’attente des biens futurs et de la vie éternelle ! Nous , au contraire , nous venons prier quand les besoins humains nous en pressent. A force de recommander à Dieu nos malheureuses affaires , l’effort que nous faisons pour l’engager avec tous scs saints dans nos intérêts fait que nous nous échauffons nous-mêmes dans l’attachement que nous y avons. Ainsi nous sortons de la prière, non plus tranquilles ni plus résignés à la volonté de Dieu , ni plus fervents pour sa sainte loi, mais plus ardents et ple.s échauffés pour les choses de la terre. Aussi vous voit-on revenir, quand les affaires réussissent mal , non avec ces plaintes respectueuses qu’une douteur soumise répand devant Dieu pour tes faire mourir à ses pieds, mais avec de secrets murmures et avec un dégoût cpii tient du dédain.

Chrétiens, vousvousoubliez; le Dieu que vous priez est-il une idole dont vous prétendez faire cc que vous voulez, et non le Dieu véritable qui doit faire de vous cc qu’il veut? Je sais qu’il est écrit que - Dieu fait la volonté de ceux qui le « craignent ' ; • mais il faut donc qu’ils le craignent et qu’ils se soumettent à lui dans le fond du eceur. • L’oraison , dit saint Thomas , est une • élévation de l’esprit à Dieu , > ascensio mentis in Deum *. Par con.séqucnt il est manifeste , conclut le docteur angélique , que celui-là ne prie pas, qui, bien loin de s’élever à Dieu, demande que Dieu s’abaisse à lui , et qui vient à l’oraison non point pour exciter l’homme à vouloir ce que Dieu veut , mais seulement pour persuader à Dieu de vouloir cc que veut l’homme. Qui pourrait supporter cette irrévérence? Aussi, nous, hommes

* Ps. CXIIV, Ï7.

» 2. 2. Quasi. Lwxni . .Sri. I , ad 2.

A LA SAINTE VIERGE

charnels , nous avisous-nous d'un autre artifice : si nous n'osons espérer de tourner Dieu à notre mode, nous croyons pouvoir fiéchir plus facilement la sainte Vierge et les saints, et les foire venir à notre point , à force de les flatter par nos louanges ou à force de les fatiguer par nos prières empressées. Ne croyez pas que J'exagère : nous traitons avec les saints comme avec des hommes ordinaires, que nous croyons gagner aisément par une certaine ponctualité et par quelque assiduité de petits services; et nous ne considérons pas que ce sont des hommes divins',

• qui sont entrés, comme dit David ' , dans les

• puissances du Seigneur, • dans les intérêts de sa gloire , dans les sentiments de sa justice et de sa jalousie contre les pécheurs , aussi bien que dans ceux de sa bonté et de sa miséricorde.

O Dieul les hommes ingrats abuseront-ils toujours des bienfaits divins , et les verrons-nous toujours si aveugles que d'aigrir leurs maux par les remèdes? Car quelle est cette dévotion pour la sainte Vierge, que Je vois pratiquée par les chrétiens? Ils se font des lois, et ils les suivent; ils s'imposent des obligations, et ils y sont ponctuels. Cependant ils méprisent celles que Dieu leur impose, et violent hardiment ses lois les plus saintes ; dignes certes de cette terrible malédiction que Dieu prononce par la bouche de son prophète * ; Malheur à vous « qui cherchez dons

• vos dévotions, non ma volonté , mais la vètre!

• C'est pourquoi , dit le Seigneur, Je déteste vos ■ observances : vos oraisons me font mal au

• c(cur;J'ai peine à les supporter ; • Laboravi suslinens. En effet, quelle religion ! nous croyons avoir tout fait pour la sainte Vierge , quand nous av ons élevé sa gloire au-dessus de tous les chœurs des anges , et porté sa sainteté Jusqu'au moment de sa conception. Mes frères , je loue votre zèie ; et je sais que sa dignité surpasse encore de bien loin toutes vos pensées. Mais si la tache originelle vous fait tant d'horreur, que vous ne pouvez la souffrir en la sainte Vierge, que ne combattez-vous en vous-mêmes l'avarice , l'ambition , la sensualité , qui en sont les malheureux restes? Celui-là est inquiété, s'il n'a pas dit son chapelet et ses autres prières réglées ; ou s'il manque quelque are. Maria, à la dizaine : je ne le bldme pas, à Dieu ne plaise! Je loue dans les exercices de piété une exactitude religieuse. Mais qui pourrait supporter qu'il arrache tous les jours sans peine quatre ou cinq préceptes à l’observance du saint Décalogue , et qu'il foule aux pieds sans scrupule les plus saints devoirs du christianisme? Etrange illusion, dont l'ennemi du genre humain nous

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