‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 124 sur 408 · DE. — T. III · texte numérisé non relu

DE. — T. III

quel temps et en quelles conjonctures il est à propos de les répandre sur nous.

Confions-nous en la bonté de notre Dieu , et laissons agir sa providence, sans entreprendre de lui prescrireaucunterme.S'il tardeà nous répondre, demeurons en patience, et réprimons les mouvements précipités de notre cœur. Voilà le grand principe, et en quoi [nous devons au moins imiter la conduite de'Dieu même à notre égard. Nous nous plaignons qu'il y a tant d'années que nous lui demandons telle grâce, et que nous ne l'avons pu encore obtenir; mais lui-même, combien y a-t-il d'années qu'il nous sollicite , qu'il nous appelle , qu'il nous presse, intérieurement de renoncer à cette passion, de lui sacrifier cette inclination, de nous défaire de cette habitude, de changer de vie , et de travailler à one . sainte réformation de nos mœurs? combien de fois s'est-il fait entendre là-dessus au fond de notre âme, et combien de fois nous a-t-il fait entendre la voix et les exhortations de ses ministres? lui avons-nous accordé ce qu'il voulait de nous ? n'avons-nous point différé, ne différons-nous pas tous les jours? et néanmoins se rebute-t-il? cesse-t-il ses poursuites? nous abandonne-t-il à nous-mêmes? ne devrait-il pas être plus fatigué de nos retardements , que nous des siens? Car enfin les siens ne tendent, selon les vues de sa sagesse, qu'à notre bien et à notre salut; mais les nôtres, par une obstination opiniâtre et presque insurmontable, ne vont qu'à le déshorer et à nous perdre. Réglons-nous sur ce modèle. Soyons patients envers Dieu comme il l'est envers nous. Dès que nous persévérons, il n'y a rien que nous ne puissions espérer de sa miséricorde.

§ III. Comment Jésus-Christ rallume la charité des deux disciples.

De l'affaiblissement de la foi et de l'espérance, suit enfin le relâchement de la charité. Ces deux disciples avaient aimé Jésus-Christ; c'était à eux, comme aux autres, que cet Homme-Dieu avait dit : Afon Père vous aime, parce que vous m'aimez, (JOÀN., 16.) Ils avaient dans les rencontres montré du zèle pour ce Dieu sauveur : mais ce zèle, autrefois si ardent, paraissait tout refroidi. Ils étaient tristes : cette tristesse n'était qu'un dégoût qui leur avait pris de son service , qu'un chagrin secret de s'être engagés à le suivre, qu'une sécheresse de cœur, qu'un abattement d'esprit; et rien de plus opposé qu'une pareille désolation à la ferveur de l'amour de Dieu et de la piété chrétienne. État malheureux , quand on ne prend pas soin de s'en relever, qu'on ne fait nul effort pour cela. L'on y succombe lâchement , et l'on quitte tout. État dangereux pour les âmes lEaibles et peu expérimentées

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dans les choses de Dieu : c*est la tentation la pins commune et la plus forte dont se sert le démon pour attaquer les personnes qui commencent à marcher dans la voie du salut, et pour les renverser. État pénible pourune âme fidèle qui veut s*y soutenir ; mais aupsi état d'un très-grand mérite pour elle, lorsque ,.renvisageant comme une épreuve, et s^estimant heureuse d'avoir cette occasion de marquer à Dieu son attachement inviolable, elle porte avec eouragetoutes lesaridités, tousies ennuis, et avance toujours du même pas et avec la même résolution. Comment le Fils de Dieu ranime-Ml ces disciples affligés et tout abattus? comment rallume-t-il dans leur cœur le feu de son amour? En trois manières et par trois moyens.

I. Par ses discours. Il se joifat à eux, il se mêle dans leur conversation, il s'accommode à leur disposition présente , il se fait voyageur comme eux , et marche au milieu d'eux ; il leur parle , il les interroge, il leur répond. Cependant sa grâce agit secrètement, il s'insinue peu à peu dans leurs esprits. Autant de paroles qu'il prononce , ce sont autant de traits enflammés qui les toudient, qui les percent, qui les brûlent d'une ardeur toute nouvelle. C'est ce qu'ils témoignèrent bien dans la suite, quand ils vinrent à le reconnaître : Que ne tentionsnous pas? se disaien^ils l'un à l'autre ; et dans quels transporta étions-nous , pendant qu'il nous entretenaitf (Luc, 24.) Ainsi se vérifia ce qu'avait dit à Dieu le prophète royal : P^otre parole. Seigneur, est une parole de feu, et du feu le plus vif et le plus pénétrant. {Psaim, 118.) Ainsi ces deux disciples éprouvèrent-ils par avance ce que tous les saints depuis eux ont éprouvé , et ce que nous a si bien marqué l'un des hommes les plus versés dans la vie intérieure (Gbbson), lorsqu'il nous représente les douceurs que goûte une âme en s'entretenant avec Dieu. Il n'y a point de peine si amèrequi ne s'adoucisse dans ces communications divines, ni d'ennui qui n'y trouve son soulagement et sa consolation.

II. Par la pratique des bonnes œuvres. Quand ils sont arrivés au bourg d'Emmaùs, Jésus-Christ fait semblant de vouloir passer outre , et aller plus loin , et par là il leur présente une occasion d'exercer envers lui Phospitalité. Ils l'exercent en effet : ils le pressent de demeurer avec eux; ils lui remontrent qu'il est déjà tard , et que le jour commence à tomber. Parce qu'il ne se rend pas d'abord , ils lui font de nouvelles instances, et ils vont même jusqu'à lui faire une espèce de violence , tant ils souhaitent de le retenir. Il ne s'était pas encore fait connaître à eux; ils ne le regardaient que comme un voyageur, et ce ne fut pas sans une providence particulière de cet Homme-Dieu, qui voulait épurer leur charité, et qu'elle en devînt plus méritoire. Car s'ils l'eussent connu pour leur maître, ce n'eût pas été propre-

ment une charité de Tarrêter; leur seul intérêt les y eût portés. S'il se fût invité de lui-même, ou que sans nulle résistance il eût accepté leur première invitation, leur charité eût encore moins para. Mais elle éclate tout entière dans Fempressement qu'ils lui témoignent, jusqu'à l'obliger, en quelque sorte malgré lui , de rester. Aussi ne fot-dle pas sans récompense. Lorsqu'il marchait avez eux , remarque saint Grégoire, pape, et qu'il leur expliquait les divines Écritures, ils ne purent découvrir qui il était ; mais dans le repas qu'ils lui avaient offert, et qu'ils firent ensemble, il se déclara enfin, et les combla de joie en se faisant reconnaître.

III. Par l'usage de la divine Eucharistie. Car ee fut dans la fraction du pain, c'est-à-dire, selon le langage de l'Écriture, dans la communion, qu'ils reconnurent Jésus-Christ, (Luc, 24.) Ilslereeoih nurent, dis-je, dans cette sainte action, et en le reconnaissant ils se souvinrent de l'amour qui Pavait engagé à instituer pour eux et pour tous les fidèles l'adorable Sacrement de son corps. Ce souvenir les toucha et réveilla dans leurs cœurs lessen- ; timents d'un amour tendre et affectueux. Mais, | de plus , ils sentirent dans leur âme les opérations salutaires de ce sacrement de vie et ses admirables effets , dont le premier est le renouvellement de la charité de Dieu , la ferveur de ce divin amour, l'onion avec Jésus-Christ. Car il est certain que c'est surtout dans la communion que s'accomplit ce qae disait le Sauveur du monde parlant de lui-même : Je suis venu sur la terre pour y répandre le Jeu. (Id., 12.) Son intention, et le principal dessein qu'il se propose en se donnant à nous dans le sacré mystère , est de nous embraser de son amour, d'entretenir dans nous le feu de son amour, de nous attacher éternellement à lui par l'amour. De là ee zèle et cette sainte précipitation des deux disciples, qoi tout-à-coup se lèvent, retournent à JérusaJem, annoncent aux autres disciples la résurrection de lenr maître, protestent hautement qu'ils l'ont vu euxmêmes, et sont prêts, au péril de leur vie, à en rendre partout témoignage. Or, ce sont ee8 trois mêmes moyens dont nous devons nous servir ponr renouveler en nous la ferveur de notre dévotion et notre amour envers Dieu. Pourquoi y a-t-il parmi nous tant de chrétiens lâches , tièdes et indifférents, n'ayant nul goût pour le service de Dieu, et ne s'affectionnant à aucun exercice de religion? En voici les trois raisons les plus communes.

1 . De quoi s'eniretient-on communément, de quoi parle-t-on? Nos conversations ont-elles oe caraetèrc que demandait saint Paul , c'es^à-dire , ressentent-elles la piété ? montrent-elles que nous sonunes chrétiens? A nous entendre raisonner et discourir pendant des heures entières , pourrait-on distinguer

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qadle foi nqus professons? Sont-elles, encore une fois, ecs conversations mondaines, telles que les voulait rap6tre, quand il disait aux premiers chrétiois : Qii*on n*entende point entre vous des paroles libres et capables de blesser les oreilles chastes ; ev ees sortes de discours ne conviennent point à la sainteté de votre vocation ; mais que vos paroles soient des paroles d'actions de grâces. Comme si l'apôtre leur eût dit: Entretene»-vouslsouvent des obligations que vous avez à Dieu, des grâces que vous avez reçues de Dieu, des miséricordes dont il TOUS a prévenus , de la patience avec laquelle il vous a supportés; car voilà de quoi doivent parler les sainU. Est-ce ainsi que Ton converse dans le monde? est-ce sur cela que roulent ces longs et fréquents discours où Ton consume les journées et où l'on perd le temps ? Encore si Ton n'y perdait que le temps; mais on y offense le prochain par des railleries piquantes, par des médisances pleines de malignité, quelquefois par de vraies calomnies; mais do moins on s'y dissipe , et Ton s'y remplit rima^nation de mille idées vaines et toutes pro- Êmes, de mille bagatelles et de mille maximes d'autant plus contraires à la religion et au culte de Dien, qu'elles sont plus conformes à l'esprit du

siècle.

Après cela &u^il s'étonner si nous vivons dans one si grande indifférence et une si grande froideur pour Dieu ? Comment l'aimerions nous de cet amour sensible qu'ont eu les sainU, quand on ne pense jamais à lui , qu'on ne parle jamais de lui , qu'on n*en entend jamais parler, qu'on évite même ees sortes d'entretiens comme ennuyeux et importons? Il y aurait bien plus lieu d'être surpris que la ferveur de notre dévotion pût avec cela subsister et ne pas s'étdndre. Car voici l'ordre : comme les mau^ Tais discours corrompent les bonnes moeurs, aussi les pieux entretiens réforment les mœurs les plus corrompues , et raniment les âmes les plus languissantés. Si donc nous nous trouvons dans cet état de langueur où Dieu, par une juste punition, permet que nous tombions, au lieu de nous épancher làdessus en des plaintes inutiles, allons au remède, cherchons quelqu'un avec qui nous puissions nous entretenir de Dieu ; formons de saintes liaisons avec les personnes que nous savons être plus attachées à Dieu, et plus disposées à nous parler de Dieu; ren* doDS-nous assidus à entendre la parole de Dieu, et alors nous sentirons dans le cœur ce que senUrent les disciples d'Emmaiis, et nous nous écrierons comme eux : De quelle ardeur mon âme est-efle embrasée! Cest par là que l'esprit de Dieu se communique; c'est par là que saint Augustin, selon qu'il le rapporte lui-même dans ses Confessions , fut mtérieurementémuetcha6gé.Dcrabondanceducœur la bouche parle; et à mesure que la bouche parle,

le cœur se remplit du sujet qui l'occupe, et sur quoi il s'explique.

2. Outre qu'on ne s'entretient point assez de Dieu, on ne pratique point assez les bonnes œuvres du christianisme, et propres de la condition où l'on estengagé. Car de même que la foi est morte sans les œuvres , et que les œuvres , pour ainsi dire , sont l'âme de la foi , de même la charité séparée des œuvres s'amortit, et c'est une illusion de croire qu'on la puisse conserver sans en faire aucun acte. Les bonnes œuvres en sont l'aliment; et comme le feu s'éteint dès qu'il n'a plus de matière, et qu'il lui en Êaïut sans cesse fournir, si l'on ne donne a la charité sa nourriture, et qu'on la laisse oisive et dépourvue de saintes pratiques, ellese ralentit et perd bieiftêt toute sa vertu. On entend dire à tant de personnes , qu'ils voudraient avoir plus de dévotion qu'ils n'en ont; mais comment en auraient-ils , ne faisant rien de tout ce qui est nécessaire pour Texciter ? Qu'ils s'adonnent, selon que leur état le permet, aux œuvres de la miséricorde chrétienne; qu'ils soulagent les pauvres, qu'ils consolent les malades, qu'ils visitent les prisonniers, qu'ils soient bienfaisants envers tout le monde, et ils verront si Dieu, touché de leurs aumônes et de leurs soins officieux à l'égard du prochain , ne répandra pas dans leur esprit de nouvelles lumières qui les éclaireront, et dans leur cœur de nouvelles grâces qui les retireront de l'assoupissement où ils étaient. Mais en vain espérons-nous de telles faveurs de la part de Dieu , tandis que nous mènerons une vie paresseuse et inutile, tandis que nous aurons un cœur dur et insensible aux misères d'autrui, tandis que nous manquerons aux devoirs les plus essentiels de la société humaine.

3. Enfin, on n'approche point assez du sacrement de Jésus^hrist et de sa sainte table, et c'est la dernière cause du refroidissement de la piété et de la charité dans les âmes. Ce divin sacrement est le pain qui doit réparer nos forces et nous soutenir; c'est le remède qui doit guérir nos maladies spirituelles et nous rétablir; c'est la source de toutes les grâces, et par conséquent de la dévotion. Pourquoi les premiers chrétiens étaienl-ils si fervents, et d'où leur venait cette intrépidité , cette joie même et cette allégresse avec laquelle ils couraient au martyre et versaient leur sang pour Dieu? C'est qu'ils avaient le bonheur de communier tous les jours. Dans la suite des siècles, ce fréquent usage de la communion a été négligé : par cette négligence si pernicieuse, l'iniquité peu à peu a prévalu dans le monde, et plus l'iniquité s'est accrue, plus la charité s'est relâchée. Il n'y a rien en cette triste décadence que de très-naturel. Si vous refuse» an corps les viandes dont il se nourrit, faute de P^

POUR L'OCTAVE DU TRÈS-SAINT SACREMENT

tien ilii*a plus de vigueur, et tombe dans une mortelle défaillance; et dès que vous ôtez à Fârae cette viande céleste que Jésus-Cbrist lui a préparée, elle doit devenir, pour m'exprimer de la sorte, toute sèche et tout aride. VoUà de quoi nous n'avons que trop de témoignages. On se contente de communier une fois dans l'année; du moins on pense en avoir beaucoup fait , si l'on ajoute à cette commum'on pascale quelques autres communions trèsrares et en très-petit nombre. On est bien aise d'avoir des prétextes pour s*éloigner de l'autel du Seigneur, et l'on porte même l'illusion jusqu'à s'en faire un mérite et une vertu. De là dans l'Ëgfise de Dieu cette désolation presque universelle que nous déplorons, et qui est eu effet si déplorable.

Profitons de l'exemple des deux disciples en qui la présence du Fils de Dieu produisit de si heureux diangements. Prions ce Dieu sauveur qu'il nous ressuscite avec lui , en ressuscitant notre foi , notre espérance, notre charité; car c'est en cela que consiste présentement notre résurrection selon l'esprit ; et c*est cela même qui nous mettra en état d'obtenir un jour cette résurrection glorieuse selon le corps , laquelle doit être la consommation de la béatitude étemelle des élus. Ainsi soit-îl.

INSTRUCTION

POCR L'OCTAVE

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