‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 143 sur 408 · DÉSIR DU SALUT · texte numérisé non relu

DÉSIR DU SALUT

états du christianisme. Parce que les sens, tout matériels et tout grossiers, ne sont susceptibles que des objets qu'ils aperçoivent et qui leur sont présents, c'est à ce présent que nous nous arrêtons. Au lieu de dire , comme saint Paul : Nous n'avons point ici une demeure stable et permanente , mais nous en attendons une autre dans l'avenir (Hebr.y 18, v. U), à peine concevons-nous quil y ait un avenir au delà de ce cours d'années que nous passons sur la terre, et dont la mort est le terme ; à peine nous laissons-nous persuader qu'il y ait un autre bonheur, qu'il y ait d'autres biens et d'autres grandeurs , que ces grandeurs et ces biens visibles dont nous pouvons jouir dans le temps : d'où il arrive que nous avons si peu de goût pour les choses du ciel , et pour tout ce qui a rapport au salut. On nous en parle, nous en parlons nous-mêmes : mais ce qu'on nous en dit, comment l'écoutons-nons, et nous-mêmes comment en parlons-nous.' avec le même froid que si nous n'y prenions nul intérêt. Et il n'y a rien en cela de surprenant, puisque rhomme sensuel et animal ne peut s'élever aurdessus de lui-même y ni pénétrer avec des yeux de chair dans les mystères de Dieu. ( I . Cor. , 2.)

(Test pour cela que la vue du monde nous devient si dangereuse et si pernicieuse. Non-seulement elle pourrait nous être salutaire, mais elle devrait l'être dans la manière que je l'ai fait entendre. Elle l'a été et elle Test encore pour un petit nombre de chrétiens, accoutumés à juger de tout par les pures lumières de la foi, et non par l'aveugle penchant de la nature. Ils volent la figure de ce monde, ils la considèrent, mais comme une Ogure, et non point Autrement. Car ce n'est dans leur estime qu'une flgure; mais de cette figure ils passent à la vérité qu'elle leur annonce, au bien réel et solide qu'elle leur découvre , à la suprême béatitude , dont elle leur trace comme un léger crayon. Que ne regardonsnous ainsi le monde! que ne nous attachons-nous à contempler dans ce miroir ce qu'il nous représente des beautés inestimables et ineffables d'un autre monde, où sont renfermées toutes nos espérances! C*est l'occupation la plus ordinaire de ces âmes fidèles et intérieures que l'esprit de Dieu conduit, et qui , sans se laisser prendre à ces dehors trompeurs , tournent à bien pour leur perfection et leur sanctification ce qui pervertit le commun des hommes. Car voilà quel est le principe de ce mortel assoupissement , et si je l'ose dire, de cette stupide insensibilité où nous vivons à l'égard du salut.

Le prophète reprochait aux Juifs qu'ils n'avaient tenu nul compte de cette terre promise que le Seigneur leur destinait, parce que dans le désert où ils marchaient ils n'étaient attentifs qu'à ce qu'ils rencontraient sur leur route, et à ce qui pouvait satisfaire leur sensualité. N'est-ce pas là notre état,

et surtout n'est-ce pas là l'état d'une infinité de grands et d'opulents, qui semblent, aies voir agir, n'avoir été faiU que pour cette vie, et y avoir établi leur dernière fin? Ce qui les occupe, ce n'est guère leur destinée éternelle; et pourvu que dans la voie qui leur est ouverte, rien ne leur manque de tout ce qu'ils y souhaitent, soit richesses , soit honneurs , soit douceurs et commodités, ils se mettent peu en peine du terme où ils doivent adresser tous leurs pas. Mais quel est-il donc ce terme, et sommes-nous excusables de ne le pas savoir, quand nous le pouvons apprendre de tout ce qui se présente à nous, et qui nous environne? Il ne faudrait que quelques réflexions; mais l'enchantement de la bagatelle dissipe tellement nos pensées, que, dans une distraction habituelle et perpétuelle, nous oublions sans cesse le seul bien digne de notre souvenir. L'heure viendra, prenons-y garde, l'heure viendra, où nous en connaîtrons l'excellence et ta valeur infinie, non plus par des conjectures ni des comparaisons, mais par une connaissance expresse et directe. Cette connaissance , claire et dégagée des illusions qui nous trompaient, réformera dans un moment toutes nos idées, mais p«it-être, hélas ! pour exciter en même temps tous nos regrets. Regrets d'autanl^lus vifs, que nous commencerons à concevoir une plus haute estime du salut, et que cette estime n'aura d'autre effet que de nous en feire ressentir plus vivement la perte.

DESIR DU SALUT, ET LA PAÉFÉBENCE QUE NOUS LUI DEVONS DONNEE AU-DESSUS DE TOUS LES AUTABS BIENS.

De l'estime naît le désir, et ce désir doit crdtre selon le prix du bien qui nous est proposé, et suivant la mesure de l'estime que nous en devons faire.

Je dois donc, par proportion, désirer le salut, comme je dois aimer Dieu. Parce que Dieu est le souveraih bien , je dois l'aimer souverainement; et parce que le salut est la souveraine béatitude, je ie dois souverainement désirer. Si , dans toute l'éten* due de l'univers, il y a quelque chose que j'aime plus que Dieu , dès là je suis coupable devant Dieu » parce que je déroge à la souveraineté de son être, en lui préférant un être créé : et si, dans tous les biens de la terre, il y a quelque chose que je désire plus que le salut , dès là je manque à la charité que je me dois, et je me rends coupable envers moimême, parce que je me dégrade moi-même , et que je préfère au souverain bonheur de mon âme une félicité trompeuse et passagère. Ce n'est pas assez : si dans tout l'univers il y a même quelque chose que j'aime autant que Dieu , je l'offense , je loi fais ou* trage , et je n'accomplis pas le précepte de Tamoiur de Dieu, parce que Dieu étant par sa nature au-des*

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