‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 142 sur 408 · ESTIME DU SALUT · texte numérisé non relu

ESTIME DU SALUT

i'avoir quelque chose en effet de pompeux et de brillant, quelque chose de grand et de magnifique; et c'est par où il me semble non-seulement qu'il est permis , mais qu'il peut être très-utile à un chrétien de les envisager, pourvu qu'on les envisage chrétiennement. Donnons jour à cette pensée.

Les cieux, dit le prophète royal (Psalm, 18), nous annoncent la gloire de Dieu, et le firmament dont il est Tauteur nous fait connaître l'excellence de l'ouvrier qui l'a formé. Aussi est-ce en conséquence de ce principe, et conformément à cette parole du prophète, que Tapôtre saint Paul reprochait aux sages de l'antiquité de n'avoir pas glorifié Dieu selon la connaissance qu'ils en avaient par ses ouvrages. Car toutes les choses visibles , ajoutait ce docteur des gentils, tous les êtres dont nos sens sont frappés, et qui se présentent a nos yeux avec leurs perfections , nous découvrent les perfections invisibles du souverain Maître qui les a créés : tellement que les philosophes mêmes du paganisme ont été inexcusables de ne pas rendre à ces perfections divines , qu'ils ne pouvaient ignorer, le juste tribut de louanges qui leur était dû. Or voilà, par proportion et suivant la même règle, à quoi nous peut servir la vue de ce que nous appelons grandeurs et pompes du monde. Ce sont des images, quoique imparfaites , des grandeurs célestes , et de cette gloire qui nous est promise sous le terme de salut Ce sont des ébauches où nous est représenté, quoique très-légèrement, ce que Dieu prépare à ses élus dans le séjour de la béatitude. Ce sont, pour ainsi parler, comme des essais de la magnificence du Seigneur, qui nous donne à juger quelles ridiesses immenses il versera dans le sein de ses prédestinés, de quel éclat il les couronnera, de quelles délices et de quels torrents de joie il les enivrera (PscUm. 35) , quand il lui plaira de les retirer de cette région des morts où nous sommes, et de les introduire dans la terre des vivants; quand il les fera sortir de ce désert où nous passons , et qu'il les recevra dans la bienheureuse Jérusalem ; quand il fera finir pour eux cet exil où nous languissons, et qu'il les établira dans leur glorieuse patrie; quand il leur ouvrira ses tabernacles éternels, qu'il en étalera à leurs yeux toutes les beautés, tous les trésors, qu'il les revêtira de sa divine clarté et les élèvera dans les splendeurs des saints ; enfin , quand il les mettra en possession de ce salut qu'ils ne voyaient auparavant que sous des figures énigmatiques et comme dans un miroir (1. Cor.^ 13), mais dont ils connaîtront alors le prix, parce qu'ils le verront et qu'ils commenceront à en jouir.

Voilà , dts-je , de quoi les pompes et les grandeurs du siècle nous tracent quelque idée , et une idée asses forte poar exciter tout notre zèle à la poursuite do salut, et à la conquête du royaume de Dieu.

Car, d'une part , considérant ces grandeurs moi* telles, et y en ajoutant même encore de nouvelle!, autant que j'en puis imaginer, et, d'autre part, consultant la foi et méditant ces paroles du grand apôtre, que l'œlt n'a jamais rien ru, que l'oreille n'a jamais rien entendu, que le coeur de l'homme n'a jamais rien pensé ni rien compris, qtd égale ce que Dieu destine à ceux qu'il aime, et dont il sera éternellement aimé (1. Cor., 9), quelle conséquence dois-je tirer de l'un et de l'autre .'Je m'attache au raisonnement de saint Chrysostôme, et je dis : Quelque mépris que je fasse de la terre et que j'en doive faire, il m'est toutefois évident que j'y vois des choses merveilleuses ; il ne m'est pas moins évident qu'on m'en rapporte encore d'autres plus surprenantes et plus admirables ; et si je veux laisser agir mon imagination et lui donner l'essor, que n'est-elle pas capable de se figurer audessus même et de tout ce que je vois, et de tout ce que j'entends? Cependant ni tout ce que je vois, ni tout ce que j'entends, ni tout ce que je puis me figurer, non-seulement selon les idées naturelles et raisonnables, mais par les fictions les plus excessives et les plus outrées , n'approche point de ce que j'espère après cette vie, et de ce que Dieu a fait pour moi dans un autre monde que celui-ci. Quand je vois tout cela, quand je l'entends , que je me le figure , j'en suis charmé : mais tout cela néanmoins n'est point la gloire que j'attends; tout cela ne peut être mis en comparaison avec la gloire que j'attends , tout cela n'est rien auprèsde la gloire que j'attends ; et si je multipliais tout cela, si je le redoublais, si je l'accumulais sans mesure , après y avoir épuisé toutes les puissances de mon âme et toutes les forces de mon esprit, tout cela serait toujours infiniment au-dessous de la gloire que j'attends. Qu'est-ce donc, mon Dieu, que cette gloire? qu'est-cequecesaiut ? mais en même temps , Seigneur, qu'est-ce que l'homme? et à qui appartient-il qu'à un Dieu aussi libéral et aussi bon, aussi puis santet aussi grand que vous l'êtes, de nous récompenser de la sorte, et de nous glorifier, non-seu* lement au delà de tous nos mérites, mais au delà de toutes nos connaissances et de toutes nos vues?

C'est ainsi que raisonnait saint Chrysostdme, et c'est ainsi que, par la vue des pompes humaines et des grandeurs du monde, j'acquiers la connaissance la plus sensible et la plus parfaite que je puisse maintenant avoir du salut où j'aspire et de la gloire qui m'est réservée dans le ciel , si je suis assez heureux, pour y parvenir. Ne pouvant connaître présentement cette gloire par ce qu'elle est, je la connais par ce qu'elle n'est pas ; et la connaissance que j'en ai par ce qu'elle n'est pas, me dispose mieux que toute autre à la connaissance de ce qu'elle est.

Il ne s'agit donc point ici de déployer son éloqu

ESTIME DU SALUT, a de vagues et de longues dédamatious sur le à tenir les plus hauts rangs

oéuit de tout ce que nous voyons en ce monde , et ie toutes les grandeurs dont nos yeux sont frappés. Avouons que ces grandeurs, quoique passagères, t du reste en elles-mêmes de quoi toucher nos 9eù8y de quoi attirer nos regards , de quoi piquer notre envie, de quoi exciter nos désirs, de quoi allumer nos passions ; avouons-le, encore une fois, et reconnaissons-le ; mais pourquoi ? afin qu'ensuite, montant plus haut, et nous disant à nous-niéme : Ce n*e8t point encore là le bonheur qui m*est proposé, ee n'est point encore le saint héritage où je prétends , nous concevions de cet héritage céleste et de ee bonheur souverain une idée plus noble et plus excellente. Quandsaint Augustin voyait la cour des empereurs de Rome, si superbe et si florissante ; quand il assistait à certaines cérémonies où ils se montraient avec plus d*appareil et plus de splendeur, il ne disait pas avec dédain , ni d'un air de mépris : Qa'est-ce que ce faste et cette abondance ? qu'est-ce que ee luxe et cette somptuosité ? qu'est-ce que cet imas prodigieux de biens et de richesses ? A s'en tenir au premier aspect, ce spectacle lui remplissait l'esprit, le surprenait et l'attachait; mais dé là bientAt passant plus avant et s'élevant à Dieu : Si tout ceci, mon Dieu, s'écriait-il , est si auguste, qo'est-ce de vous-même ? et si toute cette pompe se voit hors de vous, que verra-t-on dans vous? Telle devrait être la méditation des grands. 11 n'y a personne à qui elle ne convienne ; mais c'est aux grands que ce sujet est spécialement propre , parce qu'il leur est plus présent. Ils sont beaucoup plus souvent témoins et spectateurs de la grandeur et de la majesté royale ; ils la voient de plus près que les antres, et ils la voient dans tout son lustre. Or, il leur serait si utile et si facile tout ensemble de fsdre ce que faisait Moïse au milieu de la cour de Pharaon ! Le tumulte et le bruit du monde , les grandes et différentes scènes qui lui passaient continuellement devant les yeux, ne lui firent jamais perdre de vue l'Invisible , selon l'expression de saint Paul; mais il en conserva toujours l'image aussi vivement empreinte dans son esprit que s'il l'eât vu en effet , ce Dieu d'Israël , qu'il adorait au fond de •on coeur, et vers qui il tournait tous ses désirs eomme vers la source de tous les biens et le dispensateur de tous les dons.

Oh! qu'un grand, instruit des vérités du christianisme, et jugeant des choses selon les principes de la religion, ferait de salutaires et de solides réfiexions, quand , dans une cour, comme sur un théâtre ouvert de toutes parts, il voit paraître tant de personnages et de toutes les sortes ; quand il voit tant de mondains et de mondaines que l'ambition rassemble, et qui , tous à l'envi , cherchent à se montrer, à se signaler par la somptuosité et la dépense ,

à jouer les plus beaux rôles ; quand il voit certaines fortunes et tout ce qui les accompagne, tout ce qui les décore; surtout quand , après mille intrigues dont il ne lui est pas difficile de suivre les traces, et dont les ressorts ne peuvent être si secrets qu'il ne les aperçoive bien, il voit l'iniquité dominante, l'iniquité triomphante , l'iniquité honorée , accréditée , toutepuissante ! S'il avait alors une étincelle de foi, ou s'il la consuluit, cette foi où il a été élevé, et qu'il n'a peut-être pas perdue, que penserait-il? que dirait-il ? Il entrerait dans le sentiment de saint Augustin, il admirerait la libéralité de Dieu jusque envers ses ennemis les plus déclarés. Mais , mon Dieu, conclufait-il , si c'est là sur la terre le partage des pécheurs , lors même qu'ils se tournent contre vous , qu'avez-vous donc préparé dans votre royaume pour ces bons et fidèles serviteurs qui ne s'attachent qu'à vous? Cette affluence, ce crédit, cette autorité , ces titres , ces dignités , ces trésors , voilà ceque vous abandonnez indifféremment au vice et au libertinage; voilà ce que vous accordez plus souvent qu'aux autres , et plus abondamment à des réprouvés et à des vases de colère ; voilà , pour m'exprimer ainsi, ce que vous livrez en proie à toutes leurs convoitises et à toutes leurs injustices : ah! mon Dieu, que reste-t-il donc pour la vertu? que reste-t-il , ou plutôt. Seigneur, quenereste-MI point pour ces prédestinés en qui vous avez mis vos complaisances, et que vous avez choisis comme des vases de miséricorde?

Heureux qui sait envisager de la sorte les grandeurs du siècle présent*, et qui de là apprend à estimer les espérances et la gloire du siècle futur! Il n'est point à craindre que ce présent l'attache, puisque c'est même de ce présent qu'il tire de puissants motifs pour porter tous ses voeux vers l'avenir. Quelque sensation que ce présent fasse d'abord sur son cœur, elle ne lui peut être nuisible , puisqu'au contraire elle ne sert qu'à lui donner une plus grande idée de l'avenir où il aspire, et où il ne peut arriver que par un détachement véritable et volontaire de ce présent. Ainsi , tout ce que ce présent étale à sa vue d'éclat, de charmes , d'attraits, bien loin de le détourner du salut , ne contribue qu'à l'affermir davantage dans cette maxime capitale : Que sert-il à l'homme de gagner tout le monde, s'il vient à se perdre hd-méme; et quel échange pourra le dédommager de la perte de son àmet (Matth., 16.)

Maxime sortie de la bouche de Jésus-Christ même, qui est la vérité étemelle; maxime assez connue dans une certaine spéculation , mais bien peu suivie dans la pratique. Car voici l'énorme renversement dont nous n'avons que trop d'exemples devant les yeux, et qui croit de jour en jour dans tous les

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