‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 147 sur 408 · DIEU, ETC · texte numérisé non relu

DIEU, ETC

nitence. Tels sont, encore une fois, les effets salutaires de l'assurance où je dois être d'une volonté réelle et véritable dans Dieu de ma sanaification et de mon salut.

Mais, par une règle toute contraire, du moment que ma foi viendra à chanceler sur ce principe incontestable; du moment que cette volonté de Dieu touchant mon salut, et touchant le salut de tout autre homme, me deviendra douteuse et incertaine, où en serai-je? Tout mon zèle s'amortira, toute ma ferveur s'éteindra : plus de pénitence, plus de bonnes œuvres : et pourquoi ? parce que je ne saurai si ma pénitence et toutes mes bonnes œuvres me pourront être de quelque avantage et de quelque fruit devant Dieu.

Est-il rien en effet qui doive plus déconcerter tout le système d'une vie chrétienne, que cette pensée : Dieu peut-être veut me sauver, mais peutêtre aussi ne le veut-il pas. On m'exhortera à servûr Dieu , à m'acquitter fidèlement des devoirs de la religion; mais moi je dirai : Que sais-je si tous les soins que je me donnerai pour cela , si toutes les violences que je me ferai, si toute ma fidélité et mon exactitude ne me seront point inutiles, puisque je ne sais si Dieu veut me sauver? On me représentera la gloire du ciel , le bonheur des saints, leur récompense éternelle; mais moi je dirai : Que sais-je si je suis appelé à cette récompense, puisque je ne sais si Dieu veut me sauver? On me fera une peinture terrible des jugements de Dieu , de ses arrêts , de ses vengeances , de tous les tourments de l'enfer ; mais moi je dirai : Que sais-je s*il est en mon pouvoir de l'éviter, cet enfer, et si mon sort n'est pas déjà décidé , puisque je ne sais si Dieu veut me sauver? A l'heure de ma mort , on me montrera le crucifix, et l'on mè criera : Voilà, mon cher frère , votre Seigneur, confiez-vous en ses mérites et dans la vertu de son sang; mais moi je dirai : Que sais-je si ce sang divin , ce précieux sang , a été répandu pour moi ? que sais-je si c'est le prix de ma rançon , puisque je ne sais si Dieu veut me sauver.

Je le dirai , ou du moins je le penserai. Or, quel goût peut-on alors trouver dans toutes les pratiques du christianisme? Avec quelle ardeur peut-on s'y porter? à quelle tentation n'est-on pas exposé de quitter tout, d'abandonner tout au hasard, et de se laisser aller à sa bonne ou à sa mauvaise destinée? Hélas! de ceux-là même qui croient, comme l'Église, la vocation générale de tous les hommes au salut, il y en a tant néanmoins qu'on ne saurait déterminer à en prendre le chemin et à y persévérer! que sera-ce de ceux qui ne voudront pas reconnaître cette vocation, qui douteront si Dieu s'est souvenu d'eux, ou s'il ne les a point oubliés?

Non , dit le Seigneur, je n'ai point oublié mon

peuple, non plus qu'une mère n'ovblie point l'enfant qu'elle a mis au monde, et à qui elle a donne ' la vie. (ISAi., 49.) Dieu ne dit pas en particulier qu'il n'a point oublié celui-ci ni celui-là, parmi son peuple; mais il marqae son peuple en général. Or, tout indigne que j'en puisse être, je suis de ce peuple de Dieu; je dis même de ce peuple choisi dont Dieu autrefois , et dans un sens plus étroit, disait : f^ous serez mon propre peuple. Les Juifs en étaient la figure; et comme entre toutes les nations ils furent la nation spécialement chérie du Seigneur, et appelée à la terre promise par une préférence de prédilection, c'est ainsi que Dieu, par une fa* veur singulière, a formé de nous un peuple chrétien, c'est-à-dire un peuple qu'il a distingué de tous les autres peuples, et sur qui il paraît avoir des vues de salut plus efficaces et plus expresses. Quand donc, ce qui n'est pas , et ce que je ne pourrais penser que par une erreur grossière ; quand, dis-je, il y aurait quelque iieu de douter que Dieu voulût le salut de tant d'infidèles qui n'ont jamais reçu les mêmes lumières ni les mêmes dons que moi, dès là qu'il a plu à la Providence de me faire naître de parents chrétiens , et comme dans le sein de la foi ; dès là qu'au moment de ma naissance j'ai eu l'avantage, par la grâce du baptême, d'être régénéré en Jésus-Christ, et que je suis devenu, par un droit spécial, l'héritier de son royaume; dès là même que, par une prérogative qui me sépare de tant d'hérétiques sortis de la voie droite et engagés dans une voie de séduction , je me trouve au milieu de l'Église, en qui seule est la vérité, la vie, le salut : tout cela ne sont-ce pas , de la part de Dieu , des témoignages certains d'une volonté bien sincère de me sauver?

Il le vent ; mais ce salut si important pour moi , le veux-je? II est bien étrange que, dans une affaire qui me touche de si près, et qui m'est si essentielle, on puisse être en doute si je la veux véritablement , ou si je n'y suis pas insensible. Quoi qu'il en soit, parce que Dieu veut mon salut et le salut de tous les hommes, que n'a-t-il pas fait pour cela? S'estil contenté d'une volonté de simple complaisance , sans agir et sans en venir aux moyens nécessaires? Du ciel même, et du trône de sa gloire, il nous a envoyé un Rédempteur: ce Fils unique, ce Dieu-Homme, il l'a livré à la mort, et à la mort de la croix. Où n'a-t-il pas communiqué les mérites infinis de cette rédemption surabondante ? A qui a-til refusé le sang de Jésus-Christ ? et pour descendre encore à quelque chose de moins commun et de personnel par rapport à moi , dans son Église où il m'a adopté et dont je suis membre, quels secours ne me fournit-il pas? que d'enseignements pour m'instruire, que de ministres pour me diriger, que de sacrements pour me fortifier, que de grâces inté-

POSSiBlUTÉ DU SALUT.

rieures, que de pieuses pratiques pour mo sanctifier ! Voilà comment Dieu m'a aimé , voHà par où il me fait évidemment connaître qu'il veut mon salut , et qu'il le veut sincèrement. Or, encore une fois , est-ce ainsi que je le veux ? je n'en puis mieux juger que par les effets : car si je le veux comme Dieu le veut, je dois par proportion y travailler comme Dieu y travaille ; c'est-à-dire que je dois user de tous les moyens qu'il me présente , et n'en omettre aucun ; que je dois éviter tout le mal qu'il me défend , et pratiquer tout le bien qu'il me commande; que je dois être dans une vigilance et dans une action continuelle , pour profiter de toutes ses grâces, et pour mériter le saint héritage qu'il me destine , non point seulement comme un don de sa pure libéralité, mais encore comme la récompense de mes œuvres. J3ire sans cela que je veux mon salut, c'est une contradiction ; car vouloir le salut et ne vouloir rien faire de tout ce qu'on sait indispensablement requis pour parvenir au salut, ne sont-ce pas dans une même volonté deux sentiments incompatibles, et qui se. détruisent l'un l'autre? Hé! nous tromperons-nous toujours nous-mêmes, chercherons-nous toujours à rejeter sur Dieu ce que nous ne devons imputer qu'à nous-mêmes , et qu'à la plus lâche et la pku profonde négligence ?

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