DEUXIÈME PARTIE
Comme il est de la foi que la grâce, qui est le principe du mérite, doit par conséquent précéder
SUR LE CHOIX MUTUEL DE DIEU
en nous tout mérite, aussi est-ce pareillement un point de foi , que le choix que Dieu fait de nous , doit, par une absolue nécessité, précéder le choix que nous faisons de Dieu. Et voilà pourquoi saint Bernard, instruisant une épouse de Jésus-Christ, et lui donnant une juste idée de sa vocation , en concluait toujours pour elle Tobligation indispensable où elle était de marcher saintement devant Dieu, et de se tenir dans une profonde humilité, accompagnée d*une vive reconnaissance, par ce raisonnement invincible : Nisi enim prius quxsUa, non qUœreres ; sicut nec eligeres , nisi etecta ( Beb- NÀED. ) : car, lui remontrait-il , quelque fidèle et quelque fervente que vous puissiez être dans la voie de Dieu, vous ne chercheriez pas Dieu, si Dieu le premier ne vous avait cherchée ; et vous n'auriez pas l'avantage de l'avoir choisi, s'il n'avait eu auparavant la bonté de vous choisir lui-même, en vous prévenant par sa grâce, et en vous attirant à son service. Appliquons-nous, mes chères sœurs, cette grande vérité; et remontant jusqu'à la source des miséricordes de notre Dieu , entrons dans les desseins de son aimable providence sur nous quand il nous a appelés à la religion. Les voici. Dieu nous a choisis, afin que nous soyons dans le monde , je dis dans le monde chrétien , son peuple particulier : Et Dominus elegit te hodiCy ut sis ci populus pecuUaris. Qu'est-ce à dire, son peuple particulier ? saint Paul nous l'apprend en deux mots, dans ce beau passage de i'épitre aux Éphésiens ; Elegii nos in ipso , ut essemus sancti et imniaculati in conspectu ejus, {Ephes,, 1.) J'avoue que saint Paul parlait là des chrétiens en général; mais, du reste, il est évident qu'il parlait des chrétiens parfaits, et qu'ainsi sa proposition convenait encore mieux à ceux et à celles qui, dans la suite des temps , devaient renoncer au monde , pour embrasser la profession religieuse , puisque c'est dans la profession religieuse que se trouvent plus communément les parfaits chrétiens. C'était donc vous et njoi , mes chères sœurs , que l'apôtre de Jésus-Christ avait surtout en vue, lorsqu'il disait : Elegit nos, ut essemus sancti et immacula fi. Entre les élus mêmes , Dieu nous a élus , afin que nous soyons saints ; il nous a élus , afin que nous soyons irrépréhensibles; et j'ajoute, suivant la même pensée : Il nous a élus , afin que nous servions d'exemples aux chrétiens du siècle ; il nous a élus , afin qu'au milieu d'eux nous paraissions comme la lumière du monde et comme le selde la terre. Définition très-naturelle et très-vraie de l'état religieux. C'est le peuple saint du Seigneur : en comparaison des mondains, c'est le peuple sans tache et sans reproche ; c'est le peuple suscité et prédestiné pour être le modèle des chrétiens ; c'est le peuple établi 4e Dieu pour confondre les erreurs et l'infidélité du
siècle, et pour en arrêter la corruption : en un mot , c'est le peuple de Dieu particulier, dont les Israélites n'ont été que la figure. Voilà, dis-je, âmes religieuses , à quoi se termine le choix que Dieu a fait de nous. Encore quelques moments de votre attention.
Dieu nous a choisis, afin qu'en qualité de religieux nous soyons son peuple saint : Elegit nos, ut essemus sancti. Choix adorable , qui nous a séparés du inonde profane , pour nous associer, si j'ose m'exprimer de la sorte, à la sainteté de Dieu même : Sancti estote, quia ego sanctus sum. Car Dieu, dans le fond de son être, étant saint et le Saint des saints, il voulait, dit saint Chrysostôme, et il devait être servi par des saints. Or c'était l'état religieux qui, par une divine fécondité, devait produire ce nombre de saints que Dieu voulait former pour la perfection de son culte. C'était l'état religieux qui , dans la retraite et dans l'éloignement du monde, devait élever cette multitude de saints éprouvés, de saints mortifiés, de saints consommés en toute sorte de vertus , de saints victorieux du monde et d'eux-mêmes , tels qu'il les fallait à Dieu pour être servi en Dieu. David se plaignait autrefois, et gémissait de ce qu'il n'y avait plus de saints dans le monde. Sauvez-moi , Seigneur, s'écriait-il, touché des progrès que faisait le vice, et des désordres qu'il voyait croître de jour en jour : sauvez-moi , parce qu'il n'y a plus de saints dans le monde. Or qu'est-ce que le monde, sinon un enfer, du moment qu'il n'y a plus de saints ? Salvum me faCy Domine y quoniam defecit sanctus. ( Psalm. 11.) Telle était la prière de ce saint roi, dans l'ardeur de son zèle, a la vue des iniquités du monde. Mais par un sentiment bien contraire, je me console aujourd'hui de ce que , malgré les iniquités du monde , il y a encore des saints dans le monde. Car tandis que je vois des communautés de vierges consacrées à Dieu, et uniquement appliquées à remplir les devoirs de leur vocation , des communautés qui se distinguent par leur inviolable et constante régularité, qui édifient l'Église, et qui sont de celles que saint Cyprien appelait la plus noble portion du troupeau de Jésus-Christ; tandis que je vois des maisons religieuses de ce caractère ( or il y en a ), je dis hardiment sans crainte : Non, la main du Seigneur n'est pas raccourcie; et, malgré l'envie du démon, il ne laisse pas d'y avoir encore des saints. Comme il y en a dans le ciel que Dieu glorifie, il y en a sur la terre qui glorifient Dieu, et ce sont au moins, mes chers auditeurs, ces chastes épouses du Sauveur, qui se vouent à lui comme à leur unique époux; ces âmes pures, qui, possédées de l'esprit de Dieu, font un divorce éternel et solennel avec le monde; ces élues rachetées d'entre les hommes , pour être , dans les familles où elles sont nées ,
ET DE L'AME RELIGIEUSE
comme les prémices offertes au Dieu qu^elIes adorent ; ces vierges dont les vêtements blanchis dans le sang de Tagneau , n'ont jamais été souillés , et qui , tout innocentes qu'elles sont , s'imposent tout le joug de la pénitence. Voilà les saintes de Dieu sur la terre : Sanctis qux sunt in terra ejus, ( Psalm,, 15.) Tout le reste du monde, si vous voulez, est corrompu : et je consens qu'indignés des scandales dont le monde est plein , vous disiez avec le prophète : Tous se sont égarés ; Omnes declinaverunt : Tous, en quittant Dieu, se sont livrés aux plus abominables désirs; Abominahiks facti sunt in studiis suis : Il n'y en a pas un qui ne vive dans le dérèglement , pas un qui ne fasse de ses passions de secrètes idoles ; Non est quifaciat bonum , non est usque ad unum. Oui , je consens que vous parliez de la sorte, pourvu que vous en exceptiez ces saintes filles, qui suivent des voies si opposées à celles du monde , et qui par là , se préservant de sa contagion , ne peuvent avoir aucune part à cet égarement universel : pourvu que vous reconnaissiez que dans leurs personnes Dieu s'est réservé des servantes fldèles, qui n'ont point fléchi le genou devant Baal; de sincères adoratrices qui le servent en esprit et en vérité, et qui, jour et nuit occupées du soin de lui plaire, lui font aux dépens d'elles-mêmes des sacrifices dont il n'y a que lui seul qui sache le prix et le mérite. Car voilà toujours , mes chères soeurs , la fin pour laquelle Dieu vous a choisies.
Je dis plus : Dieu nous a choisis, afin que dans le monde chrétien nous soyons irrépréhensibles : Ut essemus sancti et immaculati. Car dans l'état religieux, une sainteté ordinaire ne nous suffit pas; il nous faut une sainteté irréprochable, une sainteté à l'épreuve de toute censure, une sainteté où le monde critique ne puisse découvrir aucune tache, j'entends de ces taches honteuses qui déshonorent notre profession : pourquoi? parce qu'il nous faut une sainteté propre à confondre le libertinage du monde et son impiété. Or, jamais notre sainteté ne sera telle, si ellene monte jusqu'à ce degré d'irrépréhensibilité. Et en effet , c'est par ce motif que saint Pierre engageait les premiers fidèles à se conduire parmi les gentils d'une manière qui les mît à couvert, non-seulement de tout blâme, mais de tout soupçon, afin, leur disait-il, mes frères, que vous fermiez ainsi la bouche aux hommes ignorants et insensés, c'est-à-dire, aux ennemis de la foi : Ut bene fadentes y obmutescere faciatis imprudendum hominum ignorantiam. C'est par cette même raison que saint Paul conjurait les ministres de l'Église d'être des hommes sans reproche, afin, reprenait-il, que nos adversaires, qui étaient les païens et les idolâtres , n'ayant aucun mal à dire de nous, soient forcés de nous respecter et de glorifier Dieu dans nous : Ut is qui ex adverso est, verea-
BOVRDALOCE. — T. IH.
tw, nihil habens malum dicere de nobis. Or voilà justement , mes chères sœurs , ce que Dieu demande de vous et de moi : car les mondains, au milieu desquels nous vivons, ne sont pas moins attentifs à nous observer, ni moins déterminés à nous censurer, que l'étaient alors les païens et les idolâtres à l'égard des premiers fidèles; et nous ne sommes pas moins obligés , comme religieux, à confondre, par l'intégrité de notre vie, l'injuste et maligne critique des libertins d'aujourd'hui, que l'étaient les chrétiens de ce temps-là à confondre celle du paganisme : comme religieux, la cause de Dieu et de son service n'est pas moins entre nos mains, et j'oserais bien dire qu'elle y est encore plus. C'est donc à nous de la soutenir par l'excellent moyen que je vous marque, et le voici. L'erreur des mondains, par exemple , est de se figurer que la piété , dans les vues secrètes de la plupart de ceux qui la pratiquent, n'est qu'un raffinement spécieux d'intérêt ou de vanité : c'est à nous de les convaincre d'ignorance, en leur faisant voir dans la religion des âmes solidement humbles, qui, bien loin d'y chercher l'éclat, font leurs plus chères délices de s'y ensevelir, et d'y mener une vie cachée avec Jésus-Christ en Dieu ; des âmes plus que désintéressées , ou dont l'unique intérêt est de n'avoir plus dans le monde nul intérêt : Ut obmutescere faciatis imprudentium hominum ignorantiam. La malignité des impies et des libertins est de décrier les serviteurs de Dieu par certains endroits faibles qu'ils leur reprochent, et dont ils font contre eux le sujet de leurs railleries : c'est à nous d'éviter ces faibles, et pour l'honneur de la religion, duquel nous devons personnellement répondre, de ne donner sur nous aucune prise : Ut nihil habeant malum cUceredenO" bis. Ainsi en usaient ces premiers chrétiens révérés par les païens mêmes, et à qui, comme religieux, nous avons dd succéder. Capite nos , disaient-ils , ou plutôt disait en leur nom le grand apôtre, en faisant aux gentils un saint défi : Capite nos; ne* minem Ixsimus, neminem circumvenimus. Examinez-nous bien : nous n'avons fait tort à personne, nous n'avons ni offensé, ni trahi personne : qu'avez-vous à nous objecter qui puisse nous faire rougir, ou qui soit indigne de nous? voilà de quoi ils se piquaient : l'irrépréhensibilité de leur conduite était la gloire, tout ensemble, et de leur Dieu et de leur profession ; par là ils désarmaient l'impiété et par là ils triomphaient de la calomnie. Or, grâces au Seigneur, l'Église chrétienne est encore aujourd'hui en possession du même avantage. Mais à qui est-ce surtout qu'elle en est redevable? A ces ferventes communautés dont je viens de vous parler, à ces monastères où règne l'esprit de Dieu , car sans chercher des exemples ailleurs que dans cette satnti maison, quel droit ces vierges qui m'écoutent, n*au-
i« SUR LE CHOIX MUTUEL DE DIEU, ETC. .
raient-elles pas de dire aux mondains, comme saint . quecces qu'en tireraient les mondains, n'autorise-
Paul : CapUenos; Informez- vous de notre vie tant qu'il vous plaira, et toute votre malignité n'y trouvera rien dont elle puisse se prévaloir contre la profession que nous faisons d'être les épouses de notre Dieu. Mais parce que leur humilité ne leur permettrait pas peut-être de tenir ce langage, quoique vrai, quel droit, mes chers auditeurs , n'aurais-je pas moimême de vous le produire , pour vous faire un défi pareil à celui de saint Paul, en vous disant : Considérez bien ces servantes de Dieu ; et sans leur faire aucune grâce, ce que je n'ai garde de vous demander pour elles , rendez-leur la justice qui leur est due , et confessez qu'elles sont au-dessus de la plus rigide censure. Et en effet, qui de vous les accusera d'ambition? qui de vous les soupçonnera d'hypocrisie? qui de vous les reprendra d'aucun de ces vices par où la vertu tous les jours devient si douteuse et même si odieuse dans le monde? Il n'y a, dans toute leur conduite, ni artifice, ni déguisement, ni affectation, ni ostentation, ni politique, ni intrigue : quel reproche auriez-vous donc à leur faire, et par quel endroit pourriez-vous éluder ou affaiblir l'argument que saint Paul tirait de là pour la condamnation de notre vie lâche et mondaine? Or voilà, mes chères sœurs, à quoi vous et moi nous devons aspirer dans la religion; à être de ces sujets irrépréhensibles. H y a plus encore. Dieu nous achoisis afinqu^en qualité de religieux, nous servions de modèle aux chrétiens du siècle ; c'est-à-dire, afin que les chrétiens du siècle apprennent de nous ce qu'ils sont, ou plutôt ce qu'ils doivent être; afin qu'ils aient toujours dans nos personnes une idée sensible de la perfection à laquelle ils sont appelés; afin qu'en nous voyant, ils se souviennent, pour ainsi dire, de quelle tige ils sont sortis , et qu'en se mesurant à nous ils reconnaissent qu'autant qu'ils se sont éloignés de cette tige, autant ils ont dégénéré du christianisme qu'ils professent. Car quelque différence qu'on suppose entre leur état et le nôtre, qu'est-ce qu'un vrai religieux , sinon un chrétien parfait ; et comment un chrétien peut-il espérer d'être parfait chrétien , si dans le siècle même où Dieu l'engage, il n'est religieux d'esprit et de cœur ? Je serais infini si je voulais approfondir cette pensée, mais je manquerais au devoir de mon ministère, si je ne concluais de là, mes chères sœurs, combien nous sommes spécialement obligés d'être réguliers et fervents dans la pratique de nos devoirs. Car puisque , en qualité de religieux , nous sommes choisis pour être les modèles des chrétiens du siècle, je dis les modèles vivants de la sainteté de leur profession , que serait-ce si nous-mêmes nous venions à négliger la nttre, et à nous oublier? jusqu'à quel point nos ÎÉUéÛtét et nos tiédeurs, parles funestes consé-
raient-elles pas leurs désordres, et jusqu'à quel point leur libertinage ne se prévaudrait^il pas de nos moindres relâchements? Si le sel se corrompt, disait Jésus-Christ, avec quoi empéchera-t-on tout le reste de se corrompre ; et si dans l'Église de Dieu, ce qui devait être lumière devient ténèbres, que sera-ce des ténèbres mêmes ? Or c'est vous , ajoutait notre divin maître, en parlant à ceux qui avaient tout quitté pour lui , c'est vous qui êtes ce sel de la terre : f^os estis sal terrœ. C'est vous qui , destinés pour éclairer et pour édifier, êtes la lumière du monde : f^os estis lux mundL Sel de la terre qui n'est plus bon à rien dès qu'une fois il a perdu sa force : lumière du monde qui , venant à s'éteindre ou à s'obscurcir, selon la parabole du Sauveur, laisse tout le corps obscur et ténébreux. Ma consolation est de parler aujourd'hui à des vierges prudentes, zélées, vigilantes, qui sont bien à couvert de ce reproche; à des épouses du Fils de Dieu, dont la sainte vie est dans la maison du Seigneur un flambeau ardent et luisant, un sel pur et incorruptible, dont la vertu est à l'épreuve de toute l'iniquité du siècle.
Delà, mes chères sœurs. Dieu nous a choisis, afin que nous soyons dans la loi de grâce son peuple particulier, comme les Israélites l'étaient dans l'ancienne loi. Car c'est par là qu'on les distinguait, et qu'entre tous les peuples de la terre on les regardait comme le peuple de Dieu : pourquoi ? parce que c'était à eux, dit saint Paul, qu'appartenait l'adoption des enfants, la gloire, l'alliance, le culte, la loi, les oracles de Dieu et ses promesses. Quorum adoptio estftUorum, et gloria, et testamentum, et legislatio, et obsequium, et promissa, [Rom., 9.) Or, après le choix que Dieu a fait de nous par la vocation religieuse, tout cela nous convient encore plus qu*à eux. L'adoption des enfants, puisque, en qualité de pauvres volontaires, nous sommes sans contestation les héritiers primitifs du Père céleste. . La gloire, puisque, en vertu du sacrifice que nous lui faisons de nous-mêmes, nous possédons dans la religion toute la dignité, aussi bien que la sainteté du sacerdoce royal de Jésus-Christ. L'alliance, puisque, étant vierges par état, vous êtes, par un titre solennel, les épouses de cet Homme-Dieu. La loi , puisque pour l'embrasser dans toute son étendue, non contentes d'en accomplir les commandements, vous y ajoutez les conseils, et les conseils de la plus éminente perfection. Le culte, puisque, libres et dégagées des emplois profanes du siècle , vous êtes uniquement occupées des choses de Dieu. Les promesses, puisque c'est expressément pour vous que le Sauveur du monde a dit : Quiconque aura tout quitté, et s'attachera à me suivre, recevra le centuple et en cette vie, et dans la vieéter-
SUR LE RENONCEMENT RELIGIEUX
nelle. Noas ayons donc, comme religienx, tous les
dons et tous les avantages qu'on peut avoir, pour
être dans le christianisme le peuple de Dieu particulier : et au lieu que dans rÉcriture , Dieu dit aux
mondains, yo$ nonpoptUus meus. Vous n'êtes point
mon peuple , et vous êtes indignes de Têtre ; si nous
sommes fidèles à la grâce de notre vocation, Dieu
nous dit au contraire. C'est vous qui, séparés du
monde, méritez de porter cette glorieuse qualité;
c'est vous qui, dévoués à mon service, êtes nonseulement mon peuple, mais Télitede mon peuple;
c'est vous qui , rachetés de la terre , êtes ce peuple
conquis que j'ai choisi pour publier mes grandeurs ,
et pour chanter éternellement mes louanges : Po-
jmlus acquisitionis, utvirtutes annuniietis ejus
qui de ienebris vos vocavU in admirabile lumen
suum. (1. Pbtb., 2.) Or c'est à ce peuple particulier, ma chère sœur,
que vous allez être associée. Dieu vous a choisie,
afin que, par le plus spécial de tous les titres, vous
deveniez sa créature. Comme chrétienne, vous l'é*
tiez déjà, mais vous ne l'étiez pas encore aussi parfaitement, aussi pleinement, aussi absolument que
vous pouviez l'être; et Dieu, par la prédilection
qu'il a eue pour votre personne , a voulu que vous
le fussiez dans la même étendue de perfection qu'il
est votre Dieu. Comme chrétienne, vous n'étiez
qu'un commencement , qu'un essai , et , si j'ose user
de ce terme, qu'une ébauche de sa créature : car
c'est ainsi que le saint Esprit même s'en explique :
GenatU nos verbo veritatis, ut simus initium aU-
quod cretUurœeJus {JjLCOB. ^ 1) : Il nous a engendrés comme chrétieifk par la parole de la vérité ,
afin que nous soyons au moins un commencement
de cette créature parfaite que sa grâce est capable
de former en nous : Ut simus initium aiiquod.
Mais, comme religieuse, vous allez être cette créature parfaite, cette créature à qui rien ne manquera
pour être totalement à Dieu, pour être uniquement à Dieu, pour être irrévocablement à Dieu; puisqu'il est vrai qu'on ne peut être plus h Dieu , quen se consacrant à la religion. Il ne me reste donc qu'à conclure par les paroles de mon texte , et qu'à vous dire, ma chère sœur : Mémento et ne obliviscaris; Souvenez-vous-en, et no l'oubiiez jamais. Souvenez-vous-en dans les occasions importantes, où il s'agira de remplir les devoirs pénibles de votre état. Souvenez-vous-en dans les épreuves que Dieu voudra faire de vous, quand il sera question de lui donner des marques de votre persévérance. J'ai choisi le Seigneur, et le Seigneur m'a choisie : ces deux pensées vous soutiendront et vous fortifieront. Avec cela il n'y aura point de difficulté que vous ne surmontiez, point de tentation que vous ne repoussiez , point de chagrin et de dégoût au-dessus duquel vous ne vous éleviez. J'ai
choisi le Seigneur, et le Seigneur a biçn voulu agréer le choix que j'ai fait de lui; le Seigneur m'a choisie, et par un libre consentement j'ai ratiflé le choix qu'il a fait de moi : ces deux pensées, dis-je, vous feront goûter le bonheur de votre état, vous en adouciront toutes les peines, vous exciteront à en acquérir toute la perfection. Souvenez -vous-en durant le cours de la vie, pour vous maintenir dans l'inviolable fidélité que notre Dieu attend de vous. Vous vous en souviendrez aux approches de la mort, pour vous animer d'une sainte confiance, à la vue de ce jugement si formidable pour les mondains, mais plein de consolation et de gloire pour les âmes vraiment religieuses. C'est la grâce que je vous souhaite, etc.
FROISIÈME SERMON
SDK
L'ÉTAT RELIGIEUX
LE RENONCEMENT RELIGIEUX, ET LES RËCOlfPENSES QUI LUI SONT PROMISES.
DixU Petru» ad Jesum : Bcce not reliquimuM omnia, et aeeuti Mumus ie; quid ergo erit ttobis ? Jésus auiem dixit tilts : Amen dico vobis, guod vos qui secuH estis me, in regenê^ ratione sedebitis et vos super sedes duodecim, Judicanteê duodecim tribus Israël. Et omnis qui reliquerit domum, vel fratres, velsorores, aut patrcm, aut matrem, centuplum accipiet , et vitam œtemam possidebit.
Pierre prenant la parole, dit h Jésas-Christ : Vous voyez, Seignear, que nous avons tout c^ulUé, et que nous vous avons suivi; quelle récompense en recevrons-nous? Jésus-Christ leur répondit : Je vous dis en vérité, qu*au temps de la résurrection , vous qui m*avez suivi , vous serez assis sur des trônes pour Juger les douze trilius d*Israei. Et quiconque aura quitté sa maison , se« frères et ses sœuis, son père ou sa mère, recevra le centuple, et aura pour héritage la vie étemelle. Saimt Matth. , chap. lo.
De tout FÉvangile, voilà les paroles qui conviennent plus naturellement à la cérémonie pour laquelle nous sommes ici assemblés. Car dans la pensée des Pères , la vocation des apôtres a été le modèle de la vocation religieuse; et il est même de la foi, que le Fils de Dieu, par ces paroles, a promis aux âmes religieuses ce qu'il promettait aux apôtres , puisqu'il a conclu généralement et sans exception , que tous ceux qui , poussés de l'esprit de Dieu, renonceraient au monde comme les apôtres, recevraient comme eux le centuple : Et omnis qui reliquerit domum, centuplum aeûipiet. Paroles, s'écrie saint Rernard, qui depuis l'établissement du christianisme, malgré l'iniquité du siècle, ont persuadé 9UX hommes ce que la chair et le sang ne leur avait point révélé, saToir, le mépris du monde et
SUR LE RENONCEMENT REU6IEUX
la pauvreté volontaire. Paroles qui, par une admirable fécondité , ont rempli les déserts de solitaires, les monastères et les cloîtres drames ferventes, rÉglise de Dieu de saints et de florissants ordres. Paroles qui, tous les jours encore, dépeuplent TÉgypte, et lui enlèvent ses plus riches dépouilles : Hœc sunt verba qux jEgyptum spoliant et optima qusBque ^us vasa diripiunt (Bern.) : c'e5t-à-dire , paroles qui tous les jours arrachent au monde tant d^excellents sujets dont le monde aurait pu se faire honneur, mais dont le monde n^était pas digne . et que Dieu s*était réservés , eu les prédestinant pour la religion.
Je ne suis pas venu sur la terre , disait le Sauveur, pour y apporter la paix , mais Tépée , Non veni pacem mittere, sed gladium ( Màtth., 10 ) ; car je suis venu séparer le père d'avec son fils , et la fille d'avec sa mère : yeni enim separare hominem adversus pairem suum, et filiam adversus matreni suam. (Id.) Or quelle est l'épée mystérieuse avec laquelle il fait cette séparation ? La parole que je vous prêche, cette parole vive et efficace, cette parole qui pénètre jusque dans les cœurs, et qui convertit les âmes par l'ardeur qu'elle leur inspire pour la parfaite sainteté, et par la promesse fidèle et solennelle qu'elle leur fait au nom même de celui qui est l'oracle de la vérité : f^ivfu sermo, convertens animas, etfelici asmulaiione sanctitatis, etjideli promissione veritatis, ( Bern.) Eh un mot, cette parole de saint Pierre à Jésus-Christ, Seigneur, nous avbns tout quitté pour vous; et celle de Jésus-Christ à saint Pierre , Vous recevrez le centuple et vous posséderez la vie éternelle, c'est, dans le sens littéral de l'Évangile, l'épée, ou le couteau de division , qui fait dans les familles chrétiennes ce partage si surprenant, par où les uns deviennent volontairement pauvres, tandis qu'on travaille à enrichir les autres; les uns s'humilient et s'anéantissent pour Dieu, pendant que les autres s'élèvent aux honneurs du monde ; les uns embrassent une vie austère et pénitente , lorsque les autres cherchent des établissements commodes. C'est là, dis-je, ce qui sépare tous les jours dans la loi de grâce «eux à qui la naissance avait donné les mêmes prétentions et les mêmes droits. Quel bonheur pour moi si , par la vertu de cette même parole, je pouvais aujourd'hui persuader à ceux qui m'écoutent ce saint renoncement au monde, que la seule obligation du baptême , indépendamment de tout autre voeu, rend indispensablement nécessaire pour le salut, en quelque condition et en quelque état que se trouve l'homme chrétien 1 Cest votre ouvrage, ô mon Dieu! et l'exemple de cette jeune vierge, qui va pour jamais se consacrer à vous, Mt bien plus capable d'y contribuer, que tout ce que j'en pourrais dire. J'ai besoin de votre grâce,
et je la demande par l'intercession de Marie, .^ve. Maria.
C'est une question qu'on propose , comment les apôtres , par la bouche et l'organe de saint Pierre qui fut leur chef, purent dire au Sauveur du monde : Seigneur, nous avons tout quitté , et nous vous avons suivi : eux qui, nés pauvres, ne possédaient rien, et qui , pour suivre Jésus-Christ, n'avaient quitté qu'une simple barque. Saint Grégoire , pape, répond que, tout pauvres qu'ils étaient, ils eurent néanmoins droit de parler ainsi , parce qu'en conséquence de leur engagement avec le Sauveur, quoiqu'ils n'eussent rien , au moins était-il vrai qu'ils avaient quitté, pour le suivre, le désir d'avoir, l'espérance d'avoir, la puissance même et la faculté d'avoir. D'où ce saint concluait qu'en suivant le Fils de Dieu, ils avaient donc quitté autant de choses qu'ils en auraient pu désirer, qu'ils en auraient pu espérer, qu'ils en auraient pu même acquérir et posséder, s'ils ne s'étaient pas attachés à lui : (Inde et a sequentibus tanta derelicta sunt, quanta a non sequentibus desiderari potuerunt. (Greg.) Voilà, mes chers auditeurs, ce qui m'a toujours paru un des plus touchants et des plus consolants principes de notre religion. Nous avons affaire à un Dieu qui nous tient compte, non-seulement de nds actions et de nos œuvres, mais de nos intentions et de nos désirs; non-seulement de ce que nous quittons pour lui , mais de ce que nous voudrions quitter. Nous servons un Dieu qui entend, qui agrée et qui récompense, comme dit l'Écriture, la préparation même de nos cœurs; un Dieu qui répond à nos désirs par les magnifiques promesses d'ua royaume qu'il nous destine, d'un centuple qu il nous assure, d'une vie éternelle dont il nous déclare les légitimes possesseurs.
Deux pensées auxquelles je m'arrête, et qui vont partager ce discours : car mon dessein , mes chères sœurs , est de vous montrer, premièrement à quoi nous avons renoncé pour Jésus-Christ , et secondement à quoi Jésus-Christ s'est engagé pour nous : à quoi nous avons renoncé pour Jésus-Christ , et par là vous comprendrez quelle est la grâce essentielle de votre vocation ; à quoi Jésus-Christ s'est engagé pour nous, et par là vous connaîtrez combien cette vocation vous doit être précieuse. Sujet important, non-seulement pour votre édification et pour la mienne , mais pour l'instruction générale des chrétiens du siècle qui vont être témoins de cette cérémonie. En vous faisant voir à quoi nous avons renoncé pour Jésus-Christ, je leur donnerai les justes idées qu'ils doivent avoir des biens de la terre auxquels ils ne renoncent pas : et en vous apprenant à quoi Jésus-Christ s'est engagé pour nous, je leur découvrirai ce qui doit réveiller leur foi , fxciter leur zèle, intéresser leur piété, et les pi-
SUR LE RENONCEMENT RELIGIEUX
quer d'une sainte envie, par la comparaison que je fera* de leur état et du vôtre. Deux points, encore une fois , auxquels il est impossible qu'ils ne prennent part comme chrétiens. Mais voici, mes chères sœurs, le fruit principal qui nous regarde, vous et moi, comme religieux. Avoir tout quitté pour suivre Jésus-Christ , c'est pour nous une grâce inestimable, et le fonds de toutes les grâces dont nous sommes redevables à Dieu dans la religion ; première vérité : avoir droit , comme nous l'avons, aux promesses de Jésus-Christ, c'est déjà pour nous une récompense et une béatitude commencée, mais qui doit être soutenue par notre ferveur, et que nous devons continuellement mériter dans la religion; seconde vérité : voilà, si j'ose m'exprimer ainsi , les deux termes de cette vocation divine qui nous a séparés du monde , ce qu'il nous en a coûté , et ce que nous y avons gagné : ce qu'ji nous en a coûté , non pas pour nous en repentir, mais pour en bénir le Seigneur, et pour nous en féliciter; ce que nous y avons gagné, pour n'en pas perdre le mérite, mais pour en tirer tout l'avantage que Dieu a prétendu nous y faire trouver. Reliquimus omnitty et secuti sumus te : Nous avons tout quitté pour vous, Seigneur; mais qu'avons-nous quitté en quittant tout? c'est ce que j'expliquerai dans la première partie. Quidergo erit nobis? Que nous en reviendra-t-il donc, et quelle sortede recompense en devons-nous attendre? c'est ce qu'il nous importe de savoir, et à quoi je répondrai dans la seconde partie. Donnez à l'une et â l'autre votre attention.