‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 17 sur 408 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Comme il est de la foi que la grâce, qui est le principe du mérite, doit par conséquent précéder

SUR LE CHOIX MUTUEL DE DIEU

flatter d*étre parvenus à cette prétendue et imaginaire indépendance de Dieu; mais c*est ce qui fait la réprobation de leur état. La béatitude du nôtre est de ne pouvoir être heureux qu*en Dieu , de ne le pouvoir être qu'avec Dieu, de ne Tétre qu*à proportion que nous nous unissons à Dieu : sans Dieu nous serions malheureux. Vous Tavez ainsi ordonné. Seigneur, et la loi que vous en avez faite, n*est pas tant un arrêt de votre justice , qu'une disposition favorable de votre miséricorde iJussisU, Domine, et sic est. ( August.) Sans vous, nous serions malheureux, mais nous le serions encore bien plus, si nous voulions sans vous ne l'être pas, puisque le comble de notre misère serait de chercher hors de vous la véritable félicité. Quoiqu'il en soit, mes frères, poursuivait saint Bernard, en qualité de religieux, nous mettons au nombre des grâces , et des plus précieuses grâces de notre état , le besoin même que nous avons de Dieu; car, selon la parole sainte, plus nous avons besoin de Dieu, plus Dieu se tient obligé à répandre ses dons sur nous; plus nous avons besoin de Dieu , plus il veut que nous ayons droit de recourir à lui, de compter sur lui et de tout attendre de lui. Sans lui , nous ne trouverions dans la religion qu'un vide affreux de toutes les cousolations humaines : mais étant, comme il est, un Dieu fidèle, il sait abondamment remplir ce vide par d'autres consolations toutes spirituelles dont il est lui-même la source. Autant que par la privation de tout le reste il nous devient nécessaire, autant se fait-il un honneur et prend-il soin de ne nous manquer jamais , tandis que nous soutenons par une sainte persévérance le choix que nous avons fait de lui. Aussi aije ajouté, mes chères sœurs, que, quelque séparés du monde que nous soyons, ce choix présupposé, Dieu nous suffit : et c'est la quatrième vérité, encore plus capable de nous faire goûter le bonheur de notre profession. Écoutez-moi ; je n'en dis qu'un mot, mais qui, joint à vos réflexions, pourra vous tenir lieu d'un discours entier.

Les chrétiens du siècle, même les plus réglés dans leurs désirs, ont, malgré eux, mille besoins qui, par l'engagement inévitable de leur condition , les assujettissent au monde, et les mettent par là dans une impuissance morale de parvenir jamais sur la terre à être contents. De combien de choses, et de choses hors de leur pouvoir, leur repos ne dépendil pas; et s'il en manque une seule, quand ils auraient toutes les autres, combien de chagrins et de troubles ce seul défaut ne leur fait-il pas essuyer? Quel malheur, disait un païen , de dépendre de la sorte pour être heureux! Dans la religion, si nous aivons besoin de Dieu, au moins avons-nous l'attntage de n^avoir besoin que de Dieu : car avec IM0Qi nous nous passons sans peine de tout; avec

Dieu, nous n'envions point au monde ses prospérités; avec Dieu, quoique pauvres, nous sommes riches, et bien plus riches que si nous possédions tout , parce que nous ne désirons rien : Tanquam nihil habentes y et omniapossidenies, (2, Cor,, 6.) Quand on nous dit que Dieu seul fera notre béatitude dans le ciel , et que tout insatiables que nous sommes, au moment que sa gloire paraîtra, nous en serons rassasiés, selon la parole du prophète royal ; quoique ce soit un point de foi , nous avons de la peine à le comprendre, et nous voudrions qu'on nous en donnât une preuve sensible. La voici , mes chers auditeurs : car la preuve sensible de cet adorable attribut de Dieu, qui fait que, dans le séjour de la gloire. Dieu nous suHira, c*est qu'il suffit dès maintenant à l'âme religieuse, qui, fidèle à la grâce de sa vocation , jouit indépendamment du monde d'un solide et parfait contentement. Je m'explique : ce qui montre que les justes dans la gloire trouveront en Dieu seul toute leur félicité, c'est que, par une anticipation de cette gloire , on voit dans la religion des âmes qui ne veulent que Dieu , qui trouvent tout en Dieu, après avoir tout quitté pour Dieu, et qui, contentes de Dieu, renoncent, pour le posséder, à toutes les grandeurs du monde, à tous les héritages du monde, à tous les établissements et à toutes les fortunes du monde. Oui , Ton en voit, et Dieu, par sa miséricorde, nous en met aujourd'hui devant les yeux des exemples vivants. Voilà ce que la grâce de Jésus-Christ opère dans ces âmes ferventes dont je parle et à qui je parle : c'est un miracle incompréhensible pour ces mondains qui n'ont que des vues terrestres et animales; mais ce miracle n'en est pas moins réel ni moins vrai. Le monde, avec tous ses biens , ne suffit pas à un avare; le monde, avec tous ses honneurs, ne suffit pas à un superbe; le monde, avec tous ses plaisirs, ne sufBt pas à un sensuel; et Dieu seul, sans ces plaisirs du monde, sans ces biens, sans ces honneurs, suffit à rame qui le choisit pour son Dieu. Est-il rien de plus convaincant que ce témoignage? Être content de Dieu , et de Dieu seul , voilà ce qu'éprouvent ceux et celles qui , faisant divorce avec le monde, cherchent Dieu dans la religion; et que ne pouve-z-vous là-dessus vous expliquer hautement , mes chères soeurs , et rendre ici à la grâce de votre Dieu toute la gloire qui lui est due? voilà ce que vous éprouvez tous les jours , et voilà ce qu'éprou-^ vent tant d'autres dans l'humble et pauvre condition qu'ils ont, comme vous, choisie. Or quel dé* gagement et quelle liberté de l'âme, lorsqu'on se peut dire à soi-même : Dieu me suffit! Je n'ai ni terre, ni héritages, ni revenus en ce monde, mais Dieu me suffît; fortune, dignités, grandeurs du monde, tout cela n'est point pour moi, mais Dieu me suffit ; d'autres ont toutes les commodités de la

ET DE L'AME RELIGIEUSE

vie, toutes les douceurs que le monde peut leur fournir, et moi je n*en ai aucune, mais Dieu me suffit; il me suffit maintenant, il me suffira jusqu'à mon dernier soupir, il me suffira dans Téternité ; car étant mon Dieu, il est mon tout, et tout ce qui n'est pas mon Dieu , ne m'est rien : Quid mihi est in cobIo, et a te quid vohd super terram f (Psalm, 72.) Enfin , pour cinquième et dernière vérité, je conclus que Dieu , en conséquence du choix que nous faisons de lui par la profession religieuse, devient singulièrement et spécialement notre Dieu, et voilà, heureuse épouse du Sauveur, ce qui doit vous rendre votre vocation également chère et vénérable : en conséquence de l'action que vous allez faire, le Seigneur que vous choisissez, sera votre Dieu avec toute la distinction qu'il peut l'être dans l'ordre de la grâce; pourquoi? parce qu'en conséquence du renoncement que vous faites à tout pour lui , il sera lui-même votre partage, votre héritage, votre possession , et que de cette sorte vous aurez sur lui , pour ainsi dire, tout le droit de propriété qu'une créature peut avoir sur son Dieu. Appliquez-vous à ce que je dis : quand Dieu divisa la terrcpromise entre les tribus d'Israël, il ne donna, remarque l'Écriture , aucun partage à la tribu de Lévi , parce que la tribu de Lévi , toute dévouée à Dieu, ne devait point avoir d'autre partage que Dieu même : Quia ipse Dominus possessio ^us est, {Deut,, 10.) Excellente figure, ma chère sœur, de ce qui va se passer à votre égard; car vous allez être dans la loi de grâce cette âme choisie dont Dieu fera le partage , et à qui Dieu , comme Dieu , appartiendra tout autrement qu'il n'appartient aux chrétiens du siècle. En effet , le chrétien du siècle peut bien dire comme David, Dominus pars hxreditaUs me», {Psalm, 15.) Le Seigneur est une portion de mon héritage; mais il ne peut pas dire absolument dans le même sens que Tâme religieuse, Dominus hœreditas mea, le Seigneur est mon héritage; parce qu'avec Dieu, dit saint Bernard , il possède encore d'autres biens , et qu'en possédant ces autres biens avec Dieu, il en possède moins purement et moins parfaitement Dieu. C'est vous, fervente épouse de Jésus-Christ, qui, désormais ayant renoncé au monde, aurez droit de regarder Dieu comme un bien qui vous est uniquement propre, comme un bien qui vous est affecté, comme un bien d'autant plus votre bien que vous en faites votre seul bien. Au lieu que vos f^res et vos sœurs selon la chair partageront entre eux un héritage temporel que vous leur abandonnez, et dont la mort les dépouillera; vous allez en acquérir un, lequel, quoique immense et infini, sera tout entier à vous , comme s'il n'était que pour vous ; et cet héritage, encore une fois, c'est Dieu même qui vous tiendra lieu de tout. Or vous tenir lieu de tout, c'est être non-seulement Dieu, mais spé-

cialement votre Dieu. Et voilà le sens littéral de ces belles paroles : Quia ipse Dominus possessio ejus est.

Revenons donc , mes chères sœurs , aux questions que j'ai d'abord proposées. Dieu ne serait-il pas notre Dieu , si nous ne le choisissions pas de la manière que je le viens d'expliquer? Écoutez sur cela saint Basile : Il serait notre Dieu , répond ce saint docteur, mais il ne le serait pas dans cette étendue et cette perfection qui suppose le sacrifice que nous lui faisons de nous-mêmes par les vœux de la religion : c'est-à-dire, il serait notre Dieu par la nécessité de son être, et par le droit inaliénable de sa souveraineté ; mais il ne le serait pas avec ce surcroît de domination et d'empire qu'il a sur nous quand nous nous dépouillons pour lui de notre liberté. Malgré nous, il serait le Dieu de toute la nature; mais il ne serait pas, au point qu'il l'est, le Dieu de notre cœur. Il dépend de nous en ce sens, qu'il soit notre Dieu; comme au contraire, quoique Dieu de l'univers, il n'est pas le Dieu des mondains , parce que les mondains se font volontairement, et de leur choix, d'autres divinités que lui. C'est lui-même qui le leur déclare : Et ego non ero Deus vester. Par conséquent il est plus notre Dieu, qu'il ne Test du reste des hommes, puisqu'il Test plus ou moins , selon que nous nous dévouons plus ou moins à son culte. Or y pouvons-nous être plus dévoués , que nous ne le sommes en qualité de religieux? D'où il s'ensuit qu'en nous consacrant à Dieu, nous ajoutons à tous les autres titres, en vertu desquels il était déjà notre Dieu , celui de notre choix, et celui du choix le plus parfait que nous puissions faire. Quel trésor de grâce pour nous, si nous savons connaître le don de Dieu et en profiter! Ils ont appelé ce peuple heureux, disait David, parce qu'il a des biens en abondance , parce qu'il jouit paisiblement des plaisirs de la vie , parce que le monde le loue et lui applaudit : Beatum dixe^ runt populum cui hœc sunt. (Psalm. 143.) Mais moi , ajoutait ce saint roi , j'ai dit : Bienheureux le peuple qui a le Seigneur pour son Dieu : Beatus popuhis ct^jus Dominus Deus eijus, ( îbid. ) Et voilà , digne épouse de Jésmp^rist , votre vocation : vous avez dioisi le Seigneur, afin qu'il soit singulièrement votre Dieu, Dominum elegisti, ut sit tibi Deus ; et le Seigneur vous choisit aujourd'hui , afin que vous soyez singulièrement sa créature , en vous associant à une communauté de vierges, qui, dans le christianisme, est à la lettre son peuple particulier : Et Dominus elegit te hodie, ut sis eipopulus pecuUaris, C'est le sujet de la seconde partie.

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