‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 196 sur 408 · PRÉCEPTE DE LA PRIÈRE · texte numérisé non relu

PRÉCEPTE DE LA PRIÈRE

les besoins qui , dans le cours des choses humaines , se succèdent sans interruption les uns aux autres ; d*où il s'ensuit qui! nous faut donc du secours, et un prompt secours , et un secours puissant, et un secours continuel qui est le secours de Dieu et de la grâce. Mais ce secours, par où Tobtiendronsnous? par la prière. C'est ainsi que le Fils de Dieu nous Fa déclaré, et qu'il s'en est expliqué dans les termes les plus formels : Si vous demandez quelque chose à mon Père , et que vous le demandiez en mon nom, Uvousledomtera. (Joàn., 14.)Cequi nous fait entendre, par une règle toute contraire, que si nous oe demandons pas , Dieu ne nous donnera pas. Or, li Dieu ne nous donne pas , nous manquerons de secours ; si nous manquons de secours, nous ne nous soutiendrons pas , nous succomberons *, si nous succombons, nous périrons, et nous périrons par notre fiaute, puisqu'il ne tenait qu'à nous de prier, et par conséquent de ne pas périr. Dieu donc , qui ne veut pas qu'aucun périsse, et qui , par la loi de la charité que nous ne pouvons sans crime nous refuser à nousmêmes, nous ordonne de n'omettre aucun moyen nécessaire pour éviter notre perte, veut que nous ayons recours à la prière, et nous en fait un précepte. Précepte qui nous marque deux choses les plus dignes de notre étonnement , Tune de la part de Dimi , l'autre de la part de l'homme. Quelle providence dans Dieu , quelle bonté , quel excès de miséricorde et de libéralité nous fait voir ce commandement ! Tout ce que nous pouvons attendre des maîtres de la terre , et en quoi consiste auprès d'eux notre plus haute faveur, c'est que, par une affection particulière et qui ne s'étend qu'à un petit nom> bre de favoris , ils soient disposés à écouter nos demandes et à nous les accorder. Mais ils s'en tiennent là , et ils ne nous font point une obligation étroite de leur demander quoi que ce soit : ils nous laissent là-dessus dans une liberté entière. Vous, mon Dieu, père tout-puissant et tout bon , vous ne vous contentez pas d'une telle disposition de votre cœur à notre égard. C'est trop peu pour vous, et vous ne nous dites pas seulement : Demandez et vous recevrez (Id., 16) : mais vous nous ordonnez de demander, mais vous nous faites un devoir de demander, mais vous nous reprochez comme un crime, et un crime capital , de ne pas demander. Hé ! que TOUS importent, Seigneur, tous les vœux que nous formons et que nous vous adressons ? Que dis-je? ù mon Dieu ! vous nous aimez , et cela sufQt. Votre amour veut se satisfaire; il veut s'exercer, et que nous nous mettions en état d'attirer sur nous vos dons et d'en profiter. Point d'autre intérêt qui vous touche que le nôtre.

D'ailleurs œ que nous découvre dans l'homme ce

^ ffénie précepte de la prière, n'est pas moins sur-

Cest Vstfng\etMnt le plus prodigieux ,

et la plus mortelle insensibilité pour nous intmes. Quoi ! nous avons continuellement besoin fba, lecoars de Dieu ; sans cette assistance et œ secourt d'en haut nous ne pouvons rien; qu'il vienne un moment à nous manquer, nous sommes perdus : et cependant , pour exciter notre zèle et notre vigilance à l'implorer, ce secours du ciel dont noas ne pouvons nous passer. Dieu a jugé qu*il follalt un commandement exprès! D'où nous devons conclure combien sur cela il nous a donc connus aveugles et insensibles. Or une telle insensibilité , un tel aveuglement ne tient-il pas du prodige?

Oui sans doute, c'est un prodige; mais toute prodigieuse qu'est la diose, voici néanmoins , fosê le dire, un autre prodige plus inconcevable : et quoi ? c'est qu'après même et malgré le eommandement de Dieu, nous recourions encore si peu à la prière , et nous en fassions si peu d'usage.

S'il nous survient quelque affaire fâcheuse; si nous craignons quelque disgrâce temporelle dont nous sommes menacés; si nous avons quelque intérêt à ménager dans le monde et quelque avantage à obtenir, que faisons-nous d'abord, et quelle est notre ressource? On pense à tous les moyens que peut suggérer l'industrie, l'intrigue, la prudence du siècle ; on cherche des patrons en qui l'on met sa confiance, et dont on tâche de 8*appuyer; on intéresse, autant qu il est possible, les. hommes en sa faveur : mais de s'adresser à Dieu avant toutes choses; de lui recommander les desseins qu'on a formés, afin qu'il les bénisse; de lui représenter dans une fervente prière les dangers où Ton se trouve, et les calamités ddtii on est afDigé., c'est ce qui ne vient pas à l'esprit, et à quoi Ton ne £ût nulle attention : conime si Dieu n'entrait point dans tous les événements humains; comme s*il n'y avait aucune part , et qu'il n'étendît pas jusque-là sa providence; comme si nos soins, indépendamment de lui, pouvaient nous sufQre, et qu'il y eût moins à compter sur les secours qu'il nous a promis, que sur ceux qu'on attend d'un ami, ou de quelque autre personne que ce soit, qui veut bien s'employer pour nous. Outrage dont Dieu se tient et doit se tenir grièvement ofifensé.

De là qu'arrive-t-ii ? le Saint-Esprit nous rapprend : Malheur à celui qui se confie dans Ut créature aux dépens du Créateur, et qui prend pour son soutien tm bras de chair. ( Jbrem., 17.) Dieu permet que nos projets échouent, que nos mesures deviennent inutiles , que nos espérances soient trompées, que tous les maux dont on voulait se garantir viennent fondre sur nous, que des parents des amis , de prétendus protecteurs manquent , ou de pouvoir pour nous soutenir, ou de bonne volonté pour y travailler. Dieu, dis-je, le permet; et c'est alors que , forcés par une dure nécessité , et n'ayant

SECHERESSES ET ARIDITES DAJNS LA PRIÈRE.

lus (l*autre refuge, nous commençons à lever les MÛDs vers lui , et à réclamer son assistance. Or, en de pareilles conjonctures , qu*aurait-il droit le nous répondre? S'il pensait et s'il agissait en lomme, il nous rejetterait de sa présence, il refilerait de nous écouter, il nous renverrait à ces faux lieux que nous lui avons préférés, il nous abanlonnerait à nous-mêmes, il insulterait à notre misère et il s*en ferait un triomphe, bien loin d'y ;ompatir en aucune sorte et de la soulager. Mais ;'est ici le miracle et le comble de sa miséricorde. Miracle que nous ne pouvons assez admirer, et qui mérite toute notre reconnaissance. Quoiqu'il soit le dernier à qui nous allions , et que nous n'allions même à lui que par une espèce de contrainte, il veut bien néanmoins encore nous entendre; il veut bien nous ouvrir son sein , et prêter l'oreille à nos prières ; il veut bien y condescendre et devenir notre appui , notre consolateur, notre restaurateur ; il veut bien pour nous rétablir et nous relever, nous tendre les bras et répandre sur nous ses dons. Voilà ce qui n'appartient qu'à une bonté souveraine. C'est être miséricordieux et bienfaisant en Dieu. ^

SÉCHEBESSBS ET ARIDITÉS DANS LA. PBIBRE, ESPRIT DE PBIÈBE.

Quelle misère, mon Dieu! quelle contradiction! Vous êtes pour moi la source de tous les biens : dans réternité vous serez toute ma béatitude, et dès cette vie je ne puis prétendre de plus solide bonheur que d'approcher de vous , que d'être en votre présence et devant vous , que de converser et de m'entretenir avec vous : je le sais , j'en suis instruit , la foi me l'enseigne , la raison me le donne à connaître, Texpérience me l'apprend et me le fait sentir. Toutefois , Seigneur, comment est-ce que je vais à la prière, où je dois vous parler, vous écouter, vous répondre? comment est-ce que je vais et que je demeure à l'oraison , qui ne doit être autre chose qu'un commerce intime entre vous et moi ? Je dis entre vous, tout grand que vous êtes, ô souverain maître de l'univers! et moi, tout méprisable, tout néant que je suis, vile et abjecte créature.

A peine ai-je plié 'le genou, à peine suis-je resté quelques moments au pied d'un oratoire pour vous offrir mes hommages , que je pense à me retirer. Mon esprit volage et sans arrêt m'abandonne, et se porte partout ailleurs. Mon cœur, commeune terre sans eau, ou comme une herbe fanée et sans suc, n'a ni goût, ni sentiment, ni mouvement. D'où il arrive que je tombe dans une indifférence et une langueur qui me rend un des plus saints exercices insipide et onéreux. J'en devrais faire mon plaisir le plus doux , mais il me devient un fardeau et une peine.

Voilà , Seigneur, le triste état où je me vois , et dont j'ai bien sujet de m'humilier. Quoi ! mon Dieu, vous daignez me recevoir auprès de vous, vous me promettez de vous exposer humblement et avec une espèce de familiarité mes pensées , vous trouvez bon que je vous adresse mes vœux , vous prêtez l'oreille pour m'entendre , et mon âme stérile et aride ne m'inspire rien , ne produit rien , ne vous dit rien ! Si c'était par une crainte respectueuse, qui tout à coup me saisît à la vue de vos grandeurs , et qui m'interdît; si c'était par un principe de religion, par une vive impression de votre adorable majesté, je ne laisserais pas de vous honorer alors, et mon silence même vous parlerait. Mais je dois , à ma condamnation et à ma honte, le confesser, c'est par une froideur mortelle, c'est par une lenteur oisive et paresseuse, c'est par un assoupissement que rien ne réveille. Ah! Seigneur, ne finira-t-il point? il y a longtemps que je me le reproche, et que je souhaite d'en sortir : mais ce ne sera qu'avec votre grâce, et de moi-même je ne le puis. Or cette grâce , je vous la demande. Je viens à vous pour cela, j'ai recours à vous ; et dans la prière que je vous èiis , tout le fruit que je me propose, est d'obtenir de vous l'esprit de prière.

Don précieux que votre prophète nous a promis de votre part et en votre nom. C'est par sa bouche que vous avez dit : Je répandrai sur Jérusalem un esprit de prière (Zach., 12); et c' es^à-dire que TOUS répandrez sur l'âme fidèle un esprit d'intelligence , un esprit de recueillement , un esprit de piété. Un esprit de lumière et d'intelligence, qui, dans la prière , lui découvrira vos éternelles vérités, les lui fera creuser et approfondir jusqu'à ce qu'elle en soit remplie et toute pénétrée. Un esprit de recueillement, qui, pendant la prière, effacera de son souvenir toute idée du monde, la dégagera de toute vue humaine, la détournera de tout objet étranger et profane; en sorte que des yeux de la foi elle ne voie que vous, et que toutes ses puissances intérieures ne soient occupées que de vous. Un esprit de piété, qui lui donnera un attrait particulier à la prière, qui l'y affectionnera, qui lui en facilitera la pratique; tellement qu'elle en fasse sa nourriture, son repos, sa joie, ses plus chères délices.

Tel était l'esprit qui animait vos saints dans ces longues et ferventes oraisons où descendaient sur eux les plus purs rayons de votre clarté cé< leste, où vous les éleviez aux plus hautes connaissances de vos adorables et innombrables perfections, où ils vous contemplaient comme face à face, où ils s'abîmaient et se perdaient amoureusement en vous, où leurs cœurs s'embrasaient du I feu le plus ardent, et ou ils goûtaient des dou- I ceurs ineffables. Aussi avec quel empreeeemeni allaient-Ils à la pnere, avec quel zèle et qiitUt

SÉCHERESSES ET ARiDlTÉS DANS LA PRIËRE.

assiduité! Cétait leur entretien le plus ordinaire; c*était, pour ainsi parler, leur pain de tous les jours et leur délassement le plus agréable dans les fonctions laborieuses qui les occupaient.

Par votre grâce, ô mon Dieu! cet esprit de prière ne s'est point retiré du christianisme. 11 y est encore et il agit parmi ce petit nombre de justes que vous vous êtes réservés sur la terre. C'est lui qui , selon le langage de votre apôtre , soutient leur infirmité, {Hom,, 8.) Cest lui qui prie dans eux et pour eux, avec des gémissements qui ne se peuvent exprimer: et vous, Seigneur, qui sondez le fond des cœurs, vous savez ce qu'il leur inspire. Vous voyez leurs larmes t vous entendez leurs soupirs, vous êtes témoin de leurs secrets élancements vers vous , de leurs désirs enQammés, de leurs saints transports. Hélas I malgré toute mon indignité, voilà où je pourrais aspirer et parvenir moi-même, si j'apportais à la prière plus de soin, plus de préparation, et si j'apprenais à me faire plus de violence pour recueillir mes sens , pour fixer Tattention de mon esprit, et pour exciter les affections démon cœur.

Car quoiqu'il soit vrai que, sans égard aux dispositions d'une âme, quelque bien préparée qu'elle puisse être, vous réprouvez quelquefois par des sécheresses où sa volonté n'a point de part, il est certain néanmoins, suivant l'ordre commun de votre providence, qu'à proportion des efforts que nous faisons pour vous chercher dans l'oraison, nous vous y trouvons , et que c'est aux âmes les plus rigilantes , les plus attentives sur elles-mêmes , que vous vous communiquez avec plus d'abondance. De là donc , aussi négligent et aussi lâche que je le suis et que je me connais , dois-je m'étonner que tout le temps de ma prière se passe en des tiédeurs et des égarements continuels, et n'est-ce pas à ma lâcheté et à mon extrême négligence que je dois les imputer?

Du moins, mon Dieu, n'ai-je point encore perdu l'estime dti la prière. Du moins ai-je encore cet avantage d'en comprendre l'excellence, Tutilité, la nécessité. C'est une ressource pour en allumer tout de nouveau dans moi l'esprit , et pour le ressusciter. Je vois quel besoin nous avons tous de ce secours, et quel besoin j'en puis avoir plus que les autres. Je n'ignore pas ce que les disciples de votre Fils bienaimé lui disaient : Â qui irons-nous y Seigneury si ce n'est à vous f vous avez les paroles de la vie étemelle. (Joan.,6.) Etjesaisde plus que pour aller à vous, il n'y a point de voie plus droite que la prière. Je sais que la prière est cette mystérieuse échelle que vit votre serviteur Jacob , laquelle touehait de la terre au ciel , et par où vos anges monitnient et descendaient, pour nous marquer comment on porte vers vous nos vœux , et attire sur

nous vos dons. Je suis persuadé de tout cela, et dans cette persuasion , je regarde comme un des malheurs pour moi' le plus funeste, et comme h ruine entière de mon âme, si , rebuté de la prière, Je venais à l'abandonner. Vous ne l'avez point eocore permis, et vous ne le permettrez point. Quelque éloiguement que j'en puisse avoir par iiioa indolence naturelle et par ma faute, je ne l'ai point après tout quittée jusques à présent, et je ne la veux point quitter. Vous bénirez ma résolution, et vous aurez égard à ma persévérance. Vous m'aiderez à vaincre cette lenteur habituelle qui m'appesantit, et qui rend ma prière si languissante. Vous m'inspirerez vous-même, et vous m'animerez.

Je n'attends pas toutefois, Seigneur, que d'abord vous me traitiez comme tant d'âmes vertueuses, ni que vous me favorisiez des mêmes communications. Ce sont des grâces qu'il faut mériter, et dont vous récompensez notre Gdélité et notre constance. Mais, du reste, ayez pitié, mon Dieu, de ma faiblesse; et pour seconder mes efforts, faites au moins couler sur moi de temps en temps quelques gouttes de cette rosée qui s'insinue dans les cœurs les plus endurcis, et qui les amollit. Sans cette onction divine, je me déGe de ma fermeté et de mon courage. Cependant, qu'il en soit ainsi que vous l'ordonnerez : ce sera toujours le mieux , et pour votre gloire et pour mon bien. A quelques épreuves qu'il vous plaise de me mettre, je les accepte. Vous ne m'y délaisserez pas : mais vous me soutiendrez, aûn que je puisse les soutenir.

Car je l'ai dit, mon Dieu, et souffrez que je m'explique encore devant vous sur un sujet dont il m'est si important de me bien convaincre. II est vrai que les dégoûts de In prière où nous tombons à certains temps, que ces langueurs sensibles et ces désolations qui nous abattent et semblent nous faire perdre tout courage, sont quchpiefois de simples épreuves dont se sert votre providence pour purifier vos élus et les perfectionner. Vous vous éloignez d'eux en apparence, lors même qu'ils vous cherchent avec rintention la plus pure et le zèle le plus sincère. Ils vous parlent, et vous ne leur répondez point. Ils vous réclament , et vous êtes comme insensible h leurs vœux. Ils s'écrient sans tresse, et vous disent comme cet aveugle de l'Évangile : Seigneur, faites que je voie (Luc, 18); mais vous les laissez en d'é paisses ténèbres et dans une nuit obscure qu'ils ne peuvent percer : à peine leur reste-t-il quelque lueur pour se conduire. Situation affligeante et presque accablante : il n'y a que ceux qui passent ou qui ont passé par ce désert qui puissent bien connaître ce qu'il en coûte pour y marcher. Vous avez en cela, mon Dieu, vos desseins toujours adorables et toujours favorables, quoique rigoureux : vous voulez exercer vos élus par de rudes combats, afin de mul

Page 1