‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 213 sur 408 · DANGER D'UNE GRANDE REPUTATION · texte numérisé non relu

DANGER D'UNE GRANDE REPUTATION

pntation. On ne dit point d*eux , comme on le dit de quelques autres : C'est un grand homme, un giand magistrat, un grand politique, un grand théologien, un grand écrivain, un grand orateur, on grand prédicateur : noms fastueux et brillantes qualités qui éblouissent et dont on est souverainement jaloux. Ainsi la grande réputation est au-dessus de la bonne réputation. Or, en matière de réputation et dlionneur, dès qu'on n'est pas au plus haut point, on compte communément assez peu tout le reste. Mais moi je prétends que dans ces glandes réputations il y a souvent bien de l'illusion. Je prétends, lors même qu'elles sont le plus justement acquises, comme quelques-unes peuvent l'être , qu'il y a du moins bien du danger, et qu'il est infiniment à craindre que, par les sentiments qu'elles inspirent, elles ne deviennent plus pernicieuses qu'elles ne sont glorieuses et avantageuses. Je n'avance rien sans preuves; et , de toutes les preuves, la plus sensible, c'est la connaissance que nous avons du monde , et ce que l'usage de la vie nous apprend. I. Illusion : car si nous observons bien sur quoi sont établies ces réputations qui font tant de bruit, nous trouverons que la plupart n'ont pour fondement que l'occasion et le hasard , que la conjoncture favorable des temps, que le défaut de compétiteurs et de gens de mérite , que le caprice et le mauvais goût du public, que quelques dehors spécieux , accompagna de beaucoup de confiance et de présomption , que des secours étrangers et cachés , que la distinction de la naissance et du rang, que rinclination^ la faveur, et particulièrement l'intrigue. Gardonsnous de blesser personne : ce n'est pas mon dessein , à Dieu ne plaise. Je parle en général, et quiconque voudrait élire là-dessus des applications odieuses ne doit les imputer qu'à lui-même , et ne peut m'en rendre responsable.

Mais cette déclaration faite de ma part , et sans entrer dans aucun détail , je reprends ma proposition , et ,de bonne foi , je demande combien on a vu de ces prétend us grands hommes qui devaient toute leur réputation à un succès où je ne sais quelle heureuse aventure avait eu plus de part que le génie et l'habileté. Tel dans les armes est devenu célèbre par une victoire qu'il a remportée, ou plutôt qu'on a remportée pour lui et en son nom. Elle lui est attribuée, parce qu'il avait le commandement, et il en a rhonneur, sans en avoir, à bien dire, ni soutenu le travail, ni couru le péril.

11 en est de même dans le maniement des affeires , de même dans la magistrature et la dispensation de la Justiee, de même dans les lettres et les sciences, soit divines, soit humaines ; de même (le croirait-on, si Texpérience ne nous en convainquait pas?) dans le ministère évangélique , dans la direction des conicienees, dans la pratique de la perfection et de la

sainteté chrétienne. L'un est regardé comme un esprit supérieur, comme un homme intelligent, sage dans ses entreprises, solidedans ses vues , juste dans ses mesures. Il réussit; et, parce qu'il est ordinaire de juger par les événements, de là vient la haute estime qu'on en fait. On ne cesse point de l'admirer et de l'exalter. Mais ces lumières si pures , mais ces vues si droites, ces mesures si justes, est-ce de son fonds qu'il les tire, ou ne sont-ce pas peutêtre des amis qu'il consulte, des subalternes aux* quels il se confie, qui, secrètement et quelquefois sans qu'il l'aperçoive lui-même, le guident dans toutes ses démarches, et l'éclairent dans toutes ses délibérations et toutes ses résolutions? L'autre se fait écouter comme un maître, tant il parait avoir acquis de connaissances, et être versé en tout genre d'érudition. On le met entre les savants au premier rang; et il est vrai qu'il n'y a point de matière sur quoi il ne s'explique d'une manière à imposer. Je dis à imposer : car tout cet appareil de doctrine n'est souvent autre chose qu'une belle superficie, sous laquelle il y a beaucoup de vide et fort peu de substance. A force de tout savoir, ou de vouloir tout savoir, il arrive assez qu'on ne sait rien. On se fait néanmoins valoir par une facilité de s'énoncer et une abondance de paroles qui ne tarit point, par un ton décisif et assuré, qui semble ne pas permettre le moindre doute et prévenir toutes les difQcultés, par un étalage de termes, de noms, de raisonnements, de faits qui ne peuvent guère être contredits, parce que la plupart de ceux qui les entendent n'y comprennent rien , et que n'étant pas en état d'en voir le faible, ils deviennent adorateurs de ce qu'ils ignorent.

Que dirai -je de ces orateurs dont la vaine et spécieuse éloquence attire à leurs discours les villes entières? On les suit avec empressement. Le concours croit de jour en jour; ce sont les oracles de tout un pays. Heureux d'avoir eu à se produire dans des temps de décadence et de disette : je veux dire, dans des temps où le goût dépravé du siècle ne discernait ni l'excellent ni le médiocre, mais les confondait ensemble, et négligeait le solide et le vrai pour s'attacher à de fausses lueurs ; dans des temps où le talent se bornait au son de la voix dont l'oreille était flattée , et à certain extérieur qui frappait les ypux ; surtout dans des temps où de secrets intérêts engageaient un puissant parti à soutenir l'orateur, et à le mettre dans un crédit dont l'éclat rejaillît sur le parti même et servît à l'illustrer et à l'autoriser.

Ce n'est pas pour une fois que se sont ainsi formées les plus grandes réputations, non-seulement en matière d'éloquence, mais, l'oserai-je dire? en matière de mœurs, en matière de direction et de conduite des âmes, en matière de piété et de reli*

gion. On transforme en anges de lumière des hommes très-peu éclairés dans les choses de Dieu. On les propose comme les dépositaires de la plus pure morale de l'ÉTangile, comme les seuls guides instruits des voies du salut et capables de les enseigner. On répand leurs ouvrages comme autant de chefsd*ŒUvre et comme le précis de toute la vie spirituelle. Mille esprits aisés à séduire se laissent préoccuper de ces idées. De Tun elles se communiquent à Tautre. Cest bientôt une opinion presque universelle et une réputation hors de toute atteinte.

Du moins si des gens qui se voient préconiser de la sorte rentraient en eux-mêmes , s'ils se rendaient quelque justice, et qu'ils reconnussent de bonne foi combien ils sont au*desso|is de ce qu*on pense d'eux, et combien leur réputation passe leur mérite. C'est ce que l'humilité demanderait, et ce que la seule équité naturelle ne manquerait pas de leur inspirer, s'ils la consultaient. Us seraient peu touchés alors des applaudissements qu'ils reçoivent. S'ils ne se^ tenaient pas toujours obligés de les arrêter au deliors en se déclarant, ils les désavoueraient dans le fond de Pâme ; ils les tourneraient même à leur confusion, bien loin de s'en faire une gloire, parce qu'ils sentiraient combien peu ils leur sont dus, et quelle en est l'illusion. Ils iraient encore plus avant, et, par la comparaison qu'ils feraient d'eux mêmes avec d'autres qui valent mieux qu'eux, et qui demeurent dans l'oubli ,*ils comprendraient que ce ne sont pas toujours les vrais mérites qui éclatent. Us les honoreraient jusque dans leur obscurité; ils les respecteraient et se garderaient bien de leur témoigner le moindre mépris, ni de s'arroger une supériorité dont ils se déporteraient volontiers en leur faveur. Telles sont, dis-je, les dispositions où ils devraient être ; mais , par l'aveuglement et l'encban* tement de notre orgueil, tout le contraire arrive, et voilà , outre l'illusion, quel est encore le danger d'une grande réputation.

II. Danger : car un homme s'enivre de son succès. Il n'examine point comment, ni par où il est parvenu : peu lui importe de le savoir, et même il se platt à en perdre le souvenir. Il jouit de sa réputation , bien ou mal acquise, il en perçoit et en goûte les fruits : c'est assez. Que dis-je? il va même aisément jusqu'à se persuader qu'il y a en effet dans sa personne quelque chose qui le relève , et qui lui donne rang à part. Il l'entend dire si communément, et ce langage lui est si agréable, qu'il n'a] pas de peine à le croire. De là donc les retours sur soi-même, les complaisances secrètes où il aime à s'entretenir; de là les hauteurs d'esprit, les airs impérieux , les paroles sèches et dédaigneuses; de là il s'attend bien qu'on le ménagera , qu'on aura pour lui des éganis , que dans une société , dans une compagnie, OD lui accordera des privilèges, parce qu'il fut hon-

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