OANGEB D'UNE GRANDE RÉPUTATION
neur au corps, et qu'il en est un des premiers ornements; de là il ne peut souffrir que, dans les mêmes fonctions et le même emploi , qui que ce soit ose s'égaler à lui. Il trouverait même fort étrange que quelqu'un entreprit d'en approcher, voulant qu'il ne soit parlé que de lui, et concevant pour autrui la même jalousie qu'il excite dans les autres à son égard. Enfants des hommes, que vous êtes vains, en recherchant comme vous faites la vanité, et qu'il y a d'erreur et de mensonge dans ce que vous poursuivez avec plus d'ardeur!
Ceci, au reste, ne regarde pas seulement ces grandes réputations que j'ai dit être mal fondées, mais celles mêmes qui sont le plus solidement et le plus justement établies. Car il y en a , il y a de ces hommes singuliers et rares, qui emportent avec raison tous les suffrages , et à qui la plus maligne envie est forcée de rendre une espèce d'hommage par son silence et par son estime; elle plie devant eux, et elle se tait. On en fait mention de tous cêtés; partout on les reçoit avec agrément : grands et petits, tout le monde leur témoigne du respect et de la vénération. Or par là ils sont exposés à la même tentation que les autres; et, quoique quelques-uns peut-être, par le bon caractère de leur esprit, se préservent de ce danger, il n'y en a que trop qui y succombent.
Et à dire vrai , il en est d'une grande réputation comme d'une grande fortune : il est également difficile de bien soutenir l'une et l'autre, et de ne s'y point oublier. Quand on se voit dans un certain degré d'élévation, et de distinction, il semble qu'on ait été tout à coup métamorphosé dans un nouvel homme. Ce sont des pensées, des affections, des sentiments tout différents; c'est une conduite tout opposée à celle qu'on avait tenue jusque-là. On était d'un commerce aisé, commode, honnête ; on se familiarisait avec des amis : mais les temps sont changés, et 11 s'est fait le même changement dans lecceur ; on est devenu homme trop important, pour entretenir désormais de pareilles liaisons; on a pris son vol bien plus haut, et l'on ne s'associe plus qu'avec les grands : comme si , à l'exemple de ces phûrisieos qui se séparaient du peuple, on disait au reste du monde : Tenez-vous loin de moi. On le dit, non pas de vive voix, ni d'une façon si grossière, mais on le donne assez à entendre par un visage froid et composé, par une réserve affectée, par une conversation sérieuse, par mille témoignages qui se font tout d'un coup apercevoir. Pitoyable faiblesse, où se laissent aller les meilleurs esprits! Il n'est point de poison plus subtil que l'orgueil. Il a corrompu jusque dans le ciel les plus sublimes intelligences : ne nous étonnons pas que sur la terre il puisse pervertir les âmes d'ailleurs les mieux constituées et les plus fermes. Encore si ce n'était là qu'une de ces faiblesses hu-