‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 225 sur 408 · PENSÉES DIVERSES SUR LA CHARITÉ ET LES AMITIÉS · texte numérisé non relu

PENSÉES DIVERSES SUR LA CHARITÉ ET LES AMITIÉS

iiirpreiiaiitqa*une amitié trop sensible et trop tendra d^énère bientôt , entre des mondains et des mondaines y ^dans Tamour le plus passionné, et qnTelle se termine enfin aux derniers excès où peut emporter l'aveuglement de Tesprit et le dérèglement du coeur. Mais ce qui doit nous saisir d'étonnem«it et nous remplir de frayeur, (^est que des gens élevés dans TÉglise de Dieu aux ordres les plus sacrés, employés à la célébration des plus augustes mystères, revêtus du sacerdoce de Jésus-Christ, ses vicaires, ses substituts; que des personnes adonnées à toutes les bonnes œuvres , et regardées comme des modèles de sainteté, en viennent quelquefois, par des chutes éclatantes, aux mêmes extrémités. Les exemples en sont connus , et les âmes zélées ont souvent gémi de voir parmi le peuple fidèle et dans le lieu saint, de si déplorables renversements, et une si affreuse désolation.

O vous qui feniez entre les Anges du Seigneur le premier rang , vous qui brilliez avec tant d'éclat! comment étes-vous tombé du ciel? (Isai. . 14.) Vous faisiez fond sur vous-même, et considérant la dignité de votre caractère, Texcellence de votre vocation, Tardeur qui vous animait dans la pratique de vos devoirs , vous disiez avec confiance : JemofUerai à la perfection la plus sublime. Je m'assiérai sur la montagne de l'alliance. Je me placerai au-dessus des nuées, au-dessus même des astres. Je serai semblable au Très- Haut ( Id. ) , ou je tâcherai d*acquérir toute la ressemblance que je puis avoir avec ce Dieu des vertus et ce Saint des saints. Vous le disiez et vous le vouliez : mais vous voilà tout à coup déchu de cette gloire, et plongé dans l'abîme le plus profond. On le sait, et Ton en est dans une surprise qu*on ne peut exprimer. Est-ce là cet homme? sont-ce ces personnes pour qui Ton était prévenu d'une si haute estime? Quel prodigieux changement! et d'où estil arrivé ? Hélas ! il n'a fallu pour cela qu'une inclination mutuelle , dont ils ne se défiaient en aucune sorte. De là est venue une fréquentation très-réservée dans ses commencements, et très-circonspecte. L'Ange de Satan s'est transformé à leurs yeux en Ange de lumière ( 2. Cor. ,11), pour leur justifier une amitié qui paraissait n'être que selon Dieu, et ne tendre qu'à Dieu.

Cependant le feu s'allui^ait. C'était un feu caché ; mais souvent un feu caché n'en est que plus vif. Il prenait toujours de nouveaux accroissements d'un temps à l'autre, et une fatale occurrence l'a fait éclater. Dieu l'a permis, et leur présomption leur a attiré ce châtiment. Si leur vigilance ne s'était point reHIchée , s'ils avaient su se modérer et user des préservatifs qu'une prudence chrétienne leur suggérait; s'ils avaient mieux reçu iSs conseils qu'on a voulu quelquefois leur donner, ou qu'ils

eussent écouté ce que leur propre conscience leur dictait dans les rencontres , Dieu les eût aidés de sa grâce, je dis d'une grâce spéciale, et les eût fortifiés contre l'occasion. Mais îlsn'enont voulu croire, qu'eux-mêmes, et Dieu aussi les a livrés à eux-mêmes. Us se sont oubliés, et jusques à quel point? Or si une amitié tendre etsensible est si contagieuse et si pernicieuse pibur les plus justes , combien le doit-elle être encore plus pour les pécheurs , je veux dire pour ceux que leur condition engage dans le monde, et dans un certain monde où les passions dominent avec plus d'empire, et où la loi du Seigneur a moins de pouvoir, et est tous les jours violée a vec pi us d'i mpuni té.

Quoi qu'il ensoit, la sensibilité du cœur n'est point un crime en elle-même; mais c'est le principe de bien des crimes : car aisément elle se change en sensualité. Il y a néanmoins une sensibilité qui est toute, pour ainsi dire, dans la raison, et celle-là ne porte à aucun désordre : on est sensible sur ce qui concerne un ami , on ressent ses prospérités et ses adversités, ses avantages et ses disgrâces ; mais ce sentiment est tout spirituel. La sensibilité n'est donc si pernicieuse que lorsque les sens y ont part; mais comme souvent il est difficile de démêler quelle part ils y ont, et s'ils y en ont en effet quelqu'une, le plus sûr et le meilleur est de tourner toute la sensibilité de notre cœur vers Dieu; de n'aimer que Dieu dans nos amis, et de n'aimer nos amis qu'en Dieu et par rapport à Dieu. Telle est l'amitié chrétienne. Amitié d'autant plus pure que Dieu en est le sacré lien, et d'autant plus solide, que la mort ne la peut rompre, et qu'elle doit durer éternellement par cette charité consommée qui unit ensemble tous les bienheureux.

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