‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 224 sur 408 · ABATTES SENSIBLES ET PRETENDUES INNOCENTES · texte numérisé non relu

ABATTES SENSIBLES ET PRETENDUES INNOCENTES

occupé, mîHe retours et mille réflexions sur un entretien qu'on a eu avec elle, sur ce qu'on lui a dit et ce qu'elle a répondu, sur quelques mots obligeants de sa part, sur une honnêteté , une marque d'estime qu'on en a reçue; sur ses bonnes qualités , ses manières engageantes, son humeur agréable, son naturel doux et condescendant; en un mot , sur tout ce qui s'offre à une imagination frappée de Tobjet qui lui plaît et qui la remplit : ce sont, en présence de la personne, certaines complaisances du cœur, certaines sensibilités où l'on s'arrête, et qui flattent intérieurement, qui excitent et qui répandent dans l'âme une joie (oujours nouvelle; ce sont , dans toute la conversation , des termes de tendresse, des expressions vives et pleines de feu , des protestations animées et cent fois réitérées, des assurances d'un dévouement parfait et sans réserve ; ce sont, dans toutes les façons d'agir, des airs, des démonstrations, des attentions, des soins, de petites libertés, ou, pour les mieux nommer, des ' badineries et des puérilités, souvent indignes du caractère des gens, et dont ils devraient rougir. Or,' je demande si l'on peut croire raisonnablement que, dans les impressions que tout cela fait et doit faire sur l'esprit, sur le cœur, sur les sens, il n'y ait rien qui puisse blesser la plus délicate de toutes les vertus , qui est la pureté chrétienne ? Comment si près de la flamme, n'en ressentir nulle atteinte? comment, dans un chemin si glissant, ne tomber jamais? comment, au milieu de mille traits, demeurer invulnérable? Est-il rien qui nous échappe plus vite que notre esprit , rien qui nous emporte avec plus de violence que notre cœur, rien qu'il nous soit plus difficile de retenir que nos sens? A peine une vertu angélique y sufHrait-elle. Du moins les âmes les plus retirées et les plus pures , malgré la solitude où elles vivent , malgré leur vigilance continuelle, malgré toutes leurs austérités et toutes leurs pénitences , ont encore de rudes combats à soutenir, et craignent en bien des moments de s'être laissé vaincre : que faut-il conclure des autres? Mais ces âmes si timorées se font une conscience trop scrupuleuse. Voilà ce que disent des mondains séduits par la fausse prudence de la chair, et qui se conduisent par les principes les plus larges, dans un point où la religion est plus resserrée et moins indulgente. Car, selon la morale du christianisme, c'est assez d'une pensée , d'un sentiment , d'un consentement passager pour corrompre l'âme et pour lui imprimer une tache mortelle. Ce qui, posé comme une vérité constante , nous apprend de combien de péchés , qu'on ne connaît pas et qu'on refuse de connaître, une amitié telle que je viens de la représenter, est la source inépuisable.

Mais nous résistons à toutes ces idées , nous désarouons tous ces sentiments, nous renonçons à 1

toutes ces impressions qui préviennent la raison et qui sont dans nous malgré nous. Si vous y renonciez réellement et sincèrement , vous renonceriez au sujet qui les fait naître, vous l'éloigneriez , vous observeriez ce grand précepte du Fils de Dieu : y/rrachez votre œil y coupez*votre bras, votre pied, sHlsvousscandcUisent. {MkTTK., 18.)Quanddonc vous prendrez de telles mesures pour vous préserver, quand vous vous tiendrez à l'écart, et que, par une sage précaution, vous vous priverez dû vain contentement que vous cherchiez dans une liaison trop naturelle et trop intime, alors, si la tentation vient vous assaillir jusque dans votre retraite , et que vous vous efforciez de la surmonter, vos résistances ne me seront plus suspectes, et je ne douterai point que vous ne soyez dans une n^ie volonté de repousser les attaques de l'ennemi qui vous poursuit. Mais autrement je dirai que vous résistez à peu près comme saint Augustin confesse lui-même qu'il priait, avant qu'il se fût tout à fait dégagé de ses habitudes et converti à Dieu. Il demandait au ciel d'être délivré d'une passion qui l'arrêtait, mais en même temps, il craignait que le ciel ne l'exauçât. C'est-à-dire que ce qu'il demandait, il ne le voulait qu'à demi : or, ne le vouloir qu'à demi , c'était, quant à l'effet, ne le point vouloir du tout. Voilà de quelle manière on résiste, et c'est une des plus subtiles illusions. On a encore, à ce qu'il paraît, assez de conscience, d'une part, pour ne vouloir pas entretenir une société où l'on crût qu'il y a de Toffense de Dieu; d'autre pari, on n'a pas assez de résolution pour quitter cette personne avec qui l'on est actuellement engagé. Cependant on entre quelquefois en inquiétude surtout ce qu'on ressent dans le cœur. Mais à quoi a-t-on recours pour se tranquilliser? oh se répond à soimême qu'on ne consent à rien de mauvais; que tous ces fantômes dont on est troublé , que toutes ces images , toutes ces sensibilités , ne sont point dans la volonté. On le pense, ou l'on veut ainsi le penser; mais Dieu, qui sonde les cœurs, n'en juge pas comme nous. Le? deux mêmes ne sont pas purs devant lui, et il a trouvé de la corruption jusqtte dans ses Anges. La vertu se forme difGcilement, mais elle s'altère très-aisément. Raisonnons tant qu'il nous plaira , il sera toujours certain que de ne pas remédier aux principes , lorsqu'on le peut, et qu'on le doit , c'est vouloir toutes les suites où ils sont capables de porter.

rv. Amitiés criminelles par les extrémités où elles entraînent et les chutes funestes où elles précipitent. Gardons-nous de descendre ici dans un détail qui pourrait troubler les âmes vertueuses et chastes, et ne révélons point des horreurs qui ne serviraient qu'à décréditer les plus saintes professions , et qu'à déshonorer la religion. Il est moinsi

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