‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 227 sur 408 · PENSEES DIVERSES SUR LA CHARITÉ ET LES AMITIÉS · texte numérisé non relu

PENSEES DIVERSES SUR LA CHARITÉ ET LES AMITIÉS

Ce qui cause les plus grandes divisions, et ce qui excite les plus grands troubles , c'est le peu de soin qu'on a de ménager les esprits , et de ne pas aigrir imprudemment les passions d'autrui. Mais faut-il donc ne rien dire à un homme , et n*est-ii pas bon de lui faire coimattre ses défauts et de les lui faire sentir, afin qu'il y prenne garde? Cela est bon en général; mais en particulier, il y h une inflnité d'esprits avec qui l'on n'a point d'autre parti à prendre que celui du silence. Quoi que vous disiez, vous ne les changerez pas : au contraire , vous les porterez à des éclats qui vous donneront de la peine, et TOUS aurez bien plus tôt fait de vous taire sagement et charitablement. Il est vrai , ils pourront abuser de votre facilité et de votre condescendance; mais vous pro6terez devant Dieu de votre patience et de votre charité.

Nous nous faisons de l'amitié une religion, et de la charité nous nous faisons tous les jours un sujet de profanation. Cest une charité, dit-on, d'humilier ces gens-là, de les mortiGer, de leur apprendre leur devoir : beau prétexte dont on s'autorise pour les traiter dans toute la rigueur, pour les poursuivre à outrance, pour les calomnier, les décrier, les confondre ; c'est-à-dire pour venger contre eux ses propres querelles , pour contenter ses ressentiments , 868 antipathies, ses envies. Car voilà souvent où se réduit cette prétendue charité. Or, employer la charité à de tels usages , est - ce la pratiquer ? est-ce la profaner?

Qu'est-ce que ces airs de franchise, de simplicité, de cordialité, que nous affectons quelquefois en parlant au prodiain, et lui disant certaines vérités très - désagréables? Est-ce un adoucissement que nous prétendons mettre aux avis que nous lui donnons , pour en tempérer l'aigreur et pour les luj faire mieux goûter? rien moins que cela : mais tout au contraire , c'est souvent une voie plus subtile , plus adroite, que notre malignité nous inspire, pour mieux contenter, en l'outrageant et l'humiliant, la passion qui nous anime. On dit à une personne les choses les plus dures et les plus piquantes, de la manière, à ce qu'il semble, la plus douce et la plus naïve , et l'on prend plaisir à lui enfoncer le trait dans l'âme d'autant plus avant et plus sensiblement , qu'on parait le faire plus charitablement et plus amiablement.

On se réconcilie au lit de la mort, on fait appeler des personnes qu'on ne voyait point depuis plusieurs années, et qu'on regardait comme ennemis; on se remet en grâce avec eux , on leur pardonne , et on leur demande qu'ils nous accordent le même pardon. On en use ainsi par principe de religion et de con-

science, et l'on ne se croirait pas autrement en état de recevoir les derniers sacrements de l'Église et d'aller paraître devant Dieu. Tout cela est bien : mais du reste, pourquoi attendre si tard? L'obïlgation de ne garder nul inimitié dans le cœur n'est pas moins indispensable pendant tout le cours de la vie qu'à la dernière heure; et n'est-ce pas l'aveuglement le plus étrange de vouloir vivre dans des dispositions et des sentiments où l'on ne voudrait pas mourir!

Je veux un ami véritable, et autant qu'il se peut, un ami sincère, et tel dans le fond de l'âme qu'il est dans les apparences; un ami zélé pour mon bien, et désintére se pour lui-même, qui s'attache à ma personne et non à ma fortune, à mon crédit, à mon rang, à tout ce qui est hors de moi et qui n'est point moi ; un ami vigilant, prévenant , compatissant, auprès de qui je trouve de la consolation dans toutes mes peines, et du soutien dans toutes mes disgrâces; un ami fidèle, sur qui je puisse compter; discret, à qui je puisse me confier; prudent et sage, que je puisse consulter et qui soit capable de me conduire et dem'éclairer ; droit, juste, équitable, qui m'inspire la vertu, et avec qui je puis se utilement et saintement communiquer; un ami constant, que* l'humeur ne domine point, que le caprice ne change point, toujours le même malgré la diversité des temps, des événements, des conjonctures et des situations où je puis me rencontrer; eçfin, un ami qui , seul et jusques au dernier moment de ma vie, ait de quoi mesufiQre, quand ilne me resterait nulle autre ressource, et que je ne pourrais attendre d'ailleurs ni recevoir aucun secours. Voilà , encore une fois , l'ami que je cherche ; mais où est-il , et de qui viens-je de tracer ici la peinture? Ah! Seigneur , je le sais, je le sens, mon cœur me le dit, et, à ces traits, c'est vous , mon Dieu , que je reconnais , et ce n'est que vous. Assez d'amis parmi les hommes ; mais quels amis! assez d'amis de nom , assez d'amis d'intérêt, assez d'amis d'intrigue et de politique, assez d'amis d'amusement, de compagnie, de plaisirs; assez d'amis de civilité, d'honnêteté, de bienséance ; assez d'amis en paroles, en expressions, en protestations; et si peut-être quelques-uns sont mieux disposés , à ce qu'il paraît, on n'éprouve que trop néanmoins, dans l'occasion , comÛeii sur ceux-là même il y a peu de fond à faire. Voilà de quoi le monde se plaint tous les jours , et de quoi il a bien siyet de se plaindre. Heureux s'il en profiuit pour s'élever vers vous, Seigneur, et ne s'appuyer que sur vous!

*La plupart des hommes sont beaucoup plus vifs dans leurs haines que dans leurs amitiés. D'où vient cela ? de n<Kre amour-propre, qui nous fait tout rapporter à nous-mêmes et tout mesurer par nous-mê-

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