‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 244 sur 408 · HABIT RELIGIEUX · texte numérisé non relu

HABIT RELIGIEUX

utile souvenir qui ne devrait jamais s'effacer de l'esprit d*un religieux.

Car c'est à peu près comme saint Bernard , et même avec plus de sujet que saint Bernard, qu'il doit s'interroger souvent lui-même et se demander : Quel est l'habit que je porte, et qu'ai-je prétendu, 00 qu'ài-je dû me proposer en le recelant : C'est un habit pauvre, par où je professe devant le monde la pauvreté de Jésus-Christ : hé! qu'est-ce donc d'avoir sous cet habit pauvre, des sentiments tout opposés à la pauvreté que j'ai choisie ; de veiller avec tant de soin à ce que rien ne me manque ; de trouver si étrange que quelque chose me soit refusé; de ne pouvoir me réduire au nécessaire, mais de rechercher avec un empressement extrême des superfluités qui m'accommodent; de n'avoir point de repos qu'elles ne me soient accordées, et d'imaginer mille prétextes pour m'en justifier l'usage; d'affecter même quelquefois (pitoyable faiblesse dont les sociétés religieuses ne sont pas toujours exemptes), d'affecter, pour ainsi dire, jusque dans le sac et le ciliée, un arrangement, un air de propreté, qui se ressent de l'esprit mondain dont mon cœur ne s'est encore jamais bien dégagé? C'est un habit modeste et humble, par où je professe l'humilité de Jésus-Christ : hé ! qu'est-ce donc de conserver sous cet habit humble et modeste, des sentiments tout contraires à l'humilité chrétienne , desavoir si peu m'abaisser, céder dans les rencontres , supporter un mépris, écouter un avertissement ; de désirer avec tant d'ardeur certaines préférences , certaines places qui piquent mon orgueil , et de prendre tant de noesures pour les emporter; de nourrir au fond de mon cœur tant de jalousies secrètes contre ceux ou celles à qui l'on donne Tascendant sur moi , et qui sont dans une certaine estime à laquelle je n'ai pu encore parvenir; de Êiire tant d'attention à tout ce qui est capable , ou de me causer le moindre désavantage, ou de me procurer le moindre éclat, parce que l'un blesse ma vanité, et qu'elle se repaît de l'autre? C'est un habit grossier et pénitent, par où je professe devant le monde la mortification de Jésus-Christ : bé ! qu'est-ce donc , dans cet habit pénitent et grossier, d'être d'une si grande délicatesse sur ce qui concerne ma personne, mes aises, mes commodités : ne voulant me gêner en rien , fuyant , autant que je le puis , la peine et le travail ; usant de toutes les fausses raisons que mon imagination me suggère, pour m'adoucir ^a rigueur de l'observance régulière et pour m'en décharger; me laissant abattre à la plus légère infirmité qui m'arrive , et m'en servant pour demander des dispenses et obtenir des soulagements dont je pourrais fort bien me passer ; enfin , vivant au gré de mes sens , et ne leur faisant aucune violence?

Mais qu'est-ce encore, sous un voile qui me con-

sacre à la solitude et au silence d'une vie retirée, et qui me fait disparaître aux yeux du monde pour me séparer du monde; sous un voile qui marque le détachement^ le recueillement, l'esprit intérieur si propre de ma vocation : qu'est-ce, dis-je, sous ce voile, d'aimer toutefois le monde, c'est-à-dire d'aimer les visites du monde, les conversations du monde, les liaisons avec le monde, d'y prendre un goût qui m'attache le cœur, qui me distrait et me dissipe , qui me détourne de mes exercices et me les rend ennuyeux , qui me refroidit dans l'oraison , dans la communion; qui, peu à peu, éteint dans moi toute la ferveur de la dévotion et tout le zèle de mon avancement et de ma perfection ; qui , peutêtre à certaines heures , me retrace assez vivement les pensées du monde , pour me faire soupirer dans mes liens, et regretter presque la liberté que j'ai sacrifiée.

Qu'est-ce en effet que tout cela? Quelle contrariété entre l'habit et les sentiments! et, dans cette contrariété , à qui peut-on mieux comparer le religieux , qu'à ces faux prophètes qui , selon Fexpression de l'Évangile, se montraient sous des vêtements de brebis, mais qui dans le fond n'étaient rien moins que ce qu'ils paraissaient? L'habit religieux n'est donc alors qu'une hypocrisie , qui peut en imposer aux hommes, mais qui ne peut tromper Dieu.

C'est bien pis quand le monde même vient à s'apercevoir d'une telle contradiction. Et comment ne s'en apercevrait-il pas? Car outre qu'il est d'une critique et d'une pénétration extrême à l'égard des religieux, il faut convenir que, comme il y a des séculiers qui , sous l'habit du monde , font voir des sentiments tout religieux, il n'y a que trop de religieux qui , sous l'habit de religion, font voir des sentiments tout séculiers. On les découvre à leurs manières libres , à leurs airs évaporée , à leurs paroles peu mesurées et peu discrètes, sans retenue et sans nulle considération. Le monde qui les voit et qui les entend , en est surpris : et s'il ne leur témoigne pas la surprise où il est , si même devant eux il semble leur applaudir, il sait bien s'en expliquer dès qu'ils se sont retirés. Sont-ce là , dit-on , des religieux? ils pensent comme nous, ils parlent comme nous , ils agissent comme nous : à l'habit près , quelle différence y a-t-il entre eux et nous ?

Scandale qui retombe sur l'habit même , et qui le déshonore : mais faisons-le cesser, oe scandale' qui se répand si aisément et si vite. Il ne tient qu'à nous , et nous le pouvons par une conduite digne de notre profession. Ne soyons pas religieux seulement par l'babit ; mais que notre habit et nos mœurs s'ac^ cordent parfaitement ensemble. Craignons que ce saint habit ne devienne un témoin irréprochable . quand nous paraîtrons au jugement de Dieu. Soutenons-en la sainteté, et honorons-le de telle sorte,

SACRIFICE RELIGIEUX

par une fidélité entière et une exacte régularité, que ce soit pour nous -une robe de noces, avee laquelle nous paissions être reçus au festin de TÉpoux , et avoir part au l>anquet céleste.

Y(BUXDBBII.IGION,OU SACBIFICS BELIGI£UX.

Ce qui fait essentiellement le religieux, ce sont les trois vœux de religion; et il faut bien que la profession de ces vœux soit quelque chose de grand et de relevé, puisque les Pères de TÉgliseen ont parié avee tant d'éloges, et qu'ils lui attribuent des qualités si glorieuses et si avantageuses. Car les uns Font appelée un second baptême qui efface les péchés, et qui ne fait plus seulement renaître Tânie chrétienne à la vie de. la grâce , mais à une vie sainte et à un état de perfection. Les autres Tont regardée comme un vrai martyre, non point de la foi, mais de la charité : mart>Te, dit saint Bernard, qui, sans effusion de sang, et sans Thorreur apparente de toutes ces cruautés que les tyrans exerçaient contre les défenseurs do nom chrétien , n*est. pas ^^im le fond, à raison de sa durée, moins rigoureux , et semble même plus difficile à soutenir. Voilà quels ont été les sentiments de ces saints docteurs. Pensées nobles et sublimes; mais auxquelles je ne crois pas néanmoins devoir ici m*attacher, parce qu'il me paraît que le prophète royal, plus directement encore inspiré du ciel, nous donne de cette profession des vœux une idée plus naturelle et plus propre, lorsqu'il nous la représente comme un sacrilice : Offrez au Seigneur votre Dieu, ce sont ses paroles , oJfrez4ui un sacrifice de lomngCy et présentez vos vœux au Trés-IJaut. {Psalm, 49.)

Sacrifice tout religieux : comment? en deux manières dont Talliance est remarquable. En premier lieu, parce que dans ce sacrifice , c'est le religieux qui, lui-même et en personne, fait la fonction de sacrificateur et de prêtre. Et en second lieu, parce que, dans ce sacrifice, c'est le religieux qui, luimêoie et ea personne, tient la place d'hostie et de victime. Le religieux , dans la profession de ses vœux, prêtre et victime tout ensemble. Prêtre qui offre, et victime qui est offerte. Prêtre qui offre, et qui , par cette oblation et ce sacrifice, s'engage à Dieu solennellement et autbentiquement : victime qui est offerte, et qui, en conséquence de cette oblation et de ce sacrifice, appartient désormais à Dieu spécialement et totalement. Deux rapports I0U8 lesquels toute Ame religieuse peut se considérer : deux vues qui lui doivent servir de règle dans la conduite de toute sa vie, et qui l'une et l'autre ont de quoi lui fournir sur son état et sur les devoirs de son état, des réflexions très-édifiantes et de très-salutaires instructions.

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