‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 245 sur 408 · I. Cest le religieux qui, hii-méme et en personne · texte numérisé non relu

I. Cest le religieux qui, hii-méme et en personne

dans la profession de ses vœux, fait la fonction de sacrificateur et de prêtre : pourquoi ? parce que c'est lui-même qui s'oblige, lui-même qui se voue, luimême qui se donne, lui-même, en un mot, qui s'immole et se sacrifie. Dieu est présent à ce sacrifice , pour l'agréer; le ministre député de l'Église y assiste, pour l'accepter; le peuple fidèle en est spectateur, pour en rendre témoignage et pour le vérifier : mais celui qui le fait, c'est le religieux même, et nul pour lui ne le peut faire. La preuve en est manifeste : car, selon la maxime de la théologie, le vœu est un acte de la volonté, et d'une volonté libre ; par conséquent d'une volonté qui agit ellemême , qui se détermine elle-même, qui , en vertu du pouvoir qu'elle a reçu de Dieu sur elle-même, dispose en effet d'elle-même et se lie elle-même. Il est vrai qu'elle est pour cela prévenue et soutenue de la grâce ; il est vrai que la vocation divine la presse , la sollicite, l'attire; mais après tout, cette grâce, cet attrait , cette vocation d'en haut, ce n'est point ce qui forme l'engagement que le religieux contracte avec Dieu. Il faut que la volonté acquiesce , qu'elle consente, qu'elle se livre, et que dans cet acquiescement de la volonté, que dans ce consentement, dans ce dévouement, il n'y ait ni violence, ni con trainte, ni nécessité, ni erreur, ni surprise, rien enfin qui puisse en aucune sorte préjudicier à la liberté de l'homme et à se^ droits.

Droits tellement inviolables , et condition si absolument requise dans le religieux , que de là dépend la vérité de son sacrifice, la sainteté de son sacrifice, le mérite et l'utilité de son sacrifice, la stabilité de son sacrifice et sa perpétuité. Tout ceci est important. 1 . La vérité de son sacrifice : car comme il s'agit de la personne du religieux, si ce n'est pas lui qui, de son gré et d'usé volonté pure, vient s'offrir et se consacrer, ce ne peut être un vrai sacrifice , puisque ce ne peut être un vrai engagement. En vain parattra-t-il au pied de l'autel ; en vain , au milieu d'une compagnie attentive à l'éconter, prononcera-t-il d'une voix haute et distincte la formule prescrite et les paroles essentielles; si elles ne sont que dans la bouche et que ce ne soit point de l'intérieur qu'elles partent , tout cet appareil ne sera plus qu'une montre spécieuse et qu'une cérémonie sans effet. Ainsi le décident tous les maîtres de la morale; et c'est conformément à cette doctrine, qu'ils rejettent , comme promesse vaine et de nulle valeur, tout vœu qui n'aurait eu d'autre principe qu'un respect humain, qu'une crainte servile, que de trompeuses espérances', que des menaces capables de troubler le religieux et de le forcer dans son choix. 2. La sainteté de son sacrifice : la raison est que ce qui sanctifie , c'est l'intention, c'est l'esprit. D'où il faut conclure que le saerîflfie du religieux n'étant pas accompagné

SACRIFICE RELIGIEUX

de cett« intention, ni animé de cet esprit, il ne devrait éti-e censé, au jugement de Dieu, que pour une action indifférente et morte. Quel honneur en reviendrait à Dieu, qui ne se tient honoré que de la disposition de Tâme? Ëtqu*ai-je à faire, disait-il aux Juifs, des fruits de la terre que vous apportez dans mon temple, et du sang des animaux qui coule sur mes autels? Tout cela ne m'est rien, tandis que vos cœurs ne sont point à moi , et ne se portent point vers moi. 3. Le mérite et futilité de son sacriGce : Jésus-Christ a promis le centuple en ce monde, et la vie éternelle dans Tautre; mais à qui? non pas à celui qu'on aura dépouillé de ses terres et de tous ses héritages, mais à celui qui lui-même et volontairement les aura quittés : non pas à celui qu'on aura éloigné de son père, de sa mère, de ses frères, de ses sœurs; mais à celui qui lui-même et volontairement se sera séparé d'eux : non pas à celui qu'on aura entraîné après lui ; mais à celui qui luimême et volontairement se sera mis à sa suite. Et en effet, il n'y a rien de méritoire auprès de Dieu , que ce qui nous est volontaire ; et Dieu ne mesure le prix de ce que nous faisons , que par l'affection avec laquelle nous le faisons. 4. La stabilité de son sacrifice et sa perpétuité : les vœux de religion sont irrévocables, et par là même ils sont perpétuels, et en quelque manière éternels. Or ils ne le peuvent être qu'autant que la volonté s'est engagée. Par conséquent , si ce n'était pas elle-même qui se fiU engagée, et que l'engagement du religieux n'eût été qu'un engagement faux et apparent , il pourrait le désavouer, il pourrait le révoquer, il pourrait secouer un joug auquel il ne se serait pas soumis, et où il ne se croirait attaché par aucun lien. Il en faut donc revenir à ce point capital, que pour être véritablement, dignement, consternent à Dieu, c'est le religieux qui lui-même doit se présenter et se consacrer, et voilà le sens de ma proposition , quand je dis que dans son sacrifice il doit faire lui-même l'ofQce de sacrificateur et de prêtre.

Grande vérité, qui fournit à l'âme religieuse bien des sujets et de consolation et d'instruction , soit dans le temps même où elle s'engage par la profession de ses vœux , soit dans toute la suite et tout le cours de ses années. Et d'abord quel fonds de consolation, lorsqu'après les épreuves ordinaires, appelée devant le Seigneur pour se déclarer à la face de l'Église , et pour consommer son sacrifice par une promesse et une protestation publique, .elle peut se dire à elle-même et le dire à Dieu : que ce qui la conduit , ce n^est point un esprit de servitude , qui est l'esprit des esclaves, mais un esprit d'amour, qui est l'esprit des enfants ; que ce n'est point un esprit d'intérêt , qui est l'esprit des mercenaires , mais un esprit de religion, qui est l'esprit des élus? Oui, Seigneur, me voici: je viens; mais vous me per-

mettez en même ten^ps de me porter à moi-même le doux témoignage que je viens parce que Je le veux ; que (f est mon cœur qui vous désire , mon cœur qui vous cherche, et que le don qu'il vdUs fait n'est point un bien qu'on lui £»rrache, mais un hommage qu'il vous rend. Bénie soit, mon Dieu, votre miséricorde, qui sait ainsi me mettre en état de goûter le plaisir le plus solide , quand je puis penser que Je fais quelque chose pour vous, et que c'est moi qui le fais, sans y être autrement déterminée que par le mouvement de votre divin Esprit , et par ma fidélité à en suivre la sainte impression. Fidélité qui vous honore d'autant plus, et fidélité qui m'est d'autant plus salutaire et plus méritoire, que c'est le fruit d'une volonté plus maîtresse d'elle-même et de ses résolutions.

Telle est, dis-je, et telle doit être la consolation de l'âme religieuse. Consolation durable qui , de ce premier moment où l'âme commence son sacrifice, s'étend jusqu'au dernier moment où elle sort de cette vie mortelle pour passer dans le sein de Dieu. Car il n'en est pas du sacrifice religieux comme des autres sacrifices ; qui sur l'heure et dans un espace de temps très-court , se consomment par Fentière consommation de la victime. Le religieux, tout immolé, et tout sacrifié qu'il est, subsiste encore, et peut avoir une nombreuse suite de jours à remplir ; mais avec cet avantage, que chaque jour il peut aussi renouveler le même sacrifice. Ce n'est pas un nouvel engagement qu'il contracte , mais c'est le même qu'il confirme. Il n'est plus désormais en son pouvoir de s'en dispenser ; mais il est toujours vrai , et il lui sufGt de savoir que c'est lui-même qui se l'est imposé : tellement que cet état , par une heureuse et sainte propagation, se perpétue de jour en jour, ou d'âge en âge, et se communique à toutes ses observances , à toutes ses fonctions , à tous ses emplois, jusqu'à ce qu'il plaise au ciel de finir sa course et de couronner ses mérites.

Ce n'est pas assez : mais de là même quelles instructions tire le religieux ? quels motifs pour se soutenir dans la pratique de ses devoirs et pour se reprocher ses relâchements et ses tiédeurs ? Hé quoi, j'ai dit, j'ai promis, j'ai voulu ! J'ai dit à Dieu : Vous êtes mon Dieu , et je n'ai point d'autre maître à servir. Je lui ai promis une soumission et un attachement sans réserve. Comme je le promettais, je le voulais. Je voulais vivre selon ma règle; je voulais en accomplir toute l'obligation et en acquérir toute la perfection. Or, ce que j'ai voulu si justement et d'une vue si délibérée , ai-je cessé de le vouloir ? ou , si je le veux encore , pourquoi ne le veux-je plus avec le même zèle et la même ardeur ? Le poids de la régularité me devient rude et péni» ble , surtout à certains temps ; une longue persévérance est sujette à bien des dégoûts et bien des tn»

SACRIFICE RELIGIEUX

nnh : mais f ai dû prévoir tout cela : que dis-je? je rai même en effet prévu , et en le prévoyant, je Fai accepté. J'en ai donné généreusement et hautement ma parole. Était-ce pour la révoquer? était-ce pour ne démentir? était-ce pour manquer de courage dan resécution? Malheur à moi, si je détruisais de h iorte et j'anéantissais la vertu d*un sacrifice où , •moinooéme et en personne, j'ai fait la fonction de

Îacrificatear et de prêtre !

n. Cest le religieux qui, lui-même et en personne, dans la profession des vœux, tient la place d'hostie rt de vîelime. Car, dans son sacrifice , ce qu^il offre , ee s'est rien autre chose que lui-même , et que tout caquiluipeutappartenir. Or, en s'offrant lui-même, il fiiit à Dieu l'offrande la plus précieuse , la plus honorable , la plus universelle.

1. Offirandela plus précieuse : je dis la plus prédense, non point absolument et en soi , mais par rapport à eelui qui la fait. Expliquons-nous. A me considérer moi-même tel que je suis et dans le fond démon être, je ne suis rien, je ne puis rien, je ne Ans me compter pour rien ; mais ce rien , après s tout , e'est ce que j'ai de plus cher, puisque c'est ni moi-même , et qu'à tout être, rien, après Dieu, hl a'est plus cher que soi-même. Quand donc je me 1 1 donne moi-même , je fais de ma part le don le plus grand. Dieu dit à Abraham : Prends ïsaac ; c'est tfmfiU unique et tu l'aimes : cependant je veux que tu le conduises sur la montagne , et que là tu me le sacrifies {Gènes. ^ 22); car je te le demande. Le saint patriarche obéit ; il mena son fils au lieu qui hii était marqué; il éleva lui-même le bûcher où il devait l'immoler, se mit en état de le frapper selon Tordre qu'il en avait reçu , et si l'ange du Soigneur ne lui eût arrêté le bras , c'était fait d'Isaac , et bientôt le sang de ce fils bien aimé allait être répandu et sa vie terminée. Voilà ce que toute la postérité a eomUé d'éloges et canonisé comme un des sacrifices les plus saints et les plus mémorables. Voilà ee qui pint singulièrement à Dieu, et ce qu*il regarda comme un des monuments les plus certains et les plus sensibles de la religion d'Abraham et de sa foi : Cest maintenant que je connais combien tu me crains, puisque tu n'as pas même épargné ton fils unique. Le Seigneur n'en demeure pas là ; mais sa libéralité le porte encore plus loin : Parce que tu as fait cela, et que^ pour me témoigner ton amour, tu n'eu point eu d'égard à ton propre fils , Je te bénirai ,je multiplierai ta race , je la rendrai aussi nombreuse que les étoiles du ciel.

Or, sans prétendre rabaisser en aucune manière on sacrifice dont l'Écriture a tant exalté le mérite , et que Dieu récompensa si abondamment et si magnifiquement, il est vrai du reste qu'Abraham , en sacrifiant Isaac, ne se sacrifiait pas lui-même. Il sacrifiait un fils. Dans ce fils , le seul appui de sa fa-

mille, et le seul par qui son nom dût se perpétuer, il sacrifiait toutes sesespérancespour l'avenir : mais encore une fois , ce fils , ce n'était pas lui-même ; et il en faut toujours revenir à la maxime de l'Évangile, qu'il n'y a point de sacrifice pareil à celui de donner sa vie pour ses amis, et de se donner soi-même. Avantage inestimable du religieux ; et c'est par là qu'il pratique àla lettre, et dans toute la forcedeson sens, cette grande leçon du Sauveur des hommes : Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce lui-même. ( Matth. , 16.) Prenez garde, remarque saint Grégoire, pape , c'est beaucoup de renoncer à ce qu'on possède, mais ce n'est pas tout; le point difficile et le souverain degré , c'est de renoncer à ce qu'on est et à sa personne <.

3. Offrande la plus honorable : comment ? par la raison même que c'est l'offrande la plus précieuse. Et en effet, le prix de la victime augmente le prix du sacrifice; et le prix du sacrifice honore lemattre à qui il est présenté. Dans l'ancienne loi , on offrait à Dieu les fruits de la terre , on lui offiait le sang des boucs et des taureaux. Il ne rejetait point ces victimes , il voulait bien les accepter; mais dans le fond était-ce des victimes dignes de ce souverain être , et de quel œil voyait-il ses autels ensanglantés de telles hosties ? Il n'y a qu'à l'entendre s'en déclarer à son peuple par la bouche du roi prophète, et dans les termes les plus énergiques et les plus formels : Écoute, Israël, et reçois ce témoignage de ma part. Je ne dédaigne point tes sacrifices; Je veux même les avoir continuellement devant mes yeux, c^fin quHls me sollicitent sans cesse à te faire du bien. Mais sais-tu, poursuit le Seigneur, saiS'tu ce que j'agréerais au delà de tout le reste, et ce qui conviendrait mille fois plus à ma grandeurf ce ne sont point les prémices de tes rampagnes ou de tes troupeaux. Et que m'importe tout cela ? si j'ai faim , si je suis pressé de la soif, estce à toi que j'aurai recours, et tout l'univers n'est» ilpas à moi? {Psalm. 49. ) Mais par où donc, ô le Dieu de nos pères ! reconnattrons-nous votre suprême puissance , et ce domaine absolu qui soumet à votre empire tous les êtres créés? Quel tribut exigez-vous pour cela de nous? point d'autre que vous-mêmes , répond le Dieu tout-puissant. De tout ce que vous pouvez m'offrir entre les êtres sensibles et dépourvus de raison , rien ne vous égale vous-mêmes , et rien ne doit plus servira ma gloire : car ma gloire, c'est que l'homme , que cet homme, l'une des plus nobles créatures qui soient sorties de mon sein , que cet homme formé à la ressemblance et marqué du sceau de son Créateur, que cet homme que/oi mis dans les mains de son conseil {Ecel. •

« Minui e$t abnegare quod habet : valde autem mulimm n$ abnegare quod est. GSEO. hom. 33 1o ÊTiog.

SACRinCE REUGIEUX.

15) , et à qui j*ai laissé la disposition de lui-même, n*en veuille point autrement disposer que pour moi et que pour se dévouer à moi. Voilà le sacriûce dont je suis jaloux. Or, ce que Dieu , dès les premiers temps, disait aux Israélites, c'est avec bien plus de sujet ce que, dans la loi évangélique, il dit à Tâme religieuse ; et ce qu^elle fait en se sacriGant , selon le langage de Fapôtre, comme une hostie vivante, sainte, agréable à Dieu, et lui rendant, par ce sacrifice d'elle-même , le culte raisonnable qu'elle lui doit, et qui lui est le plus glorieux. {Rom.y 13.)

3. Offrande la plus universelle : se donner soimême, c'est tout donner. Il n'y a pour l'homme que trois sortes de biens naturels , biens de la fortune,biens du corps, biens de l'âme. Biens de la fortune, qui sont les richesses temporelles; biens du corps , qui sont les plaisirs des sens; biens de l'âme, qui sont l'entendement et la volonté: or le religieux, en se donnant lui-même, donne et sacrifie tout cela. Biens de la fortune , c'est ce qu'il donne et ce qu'il sacrifie par le vœu de pauvreté ; biens du corps, c'est ce qu'il donne et ce qu'il sacrifie par le vœu de chasteté ; biens de l'âme , c'est ce qu'il donne et ce qu'il sacrifie par le vœu d'obéissance. Que lui reste-t-il donc? rien. Mais je me trompe, et s'il ne lui reste rien en effet, mille choses peuvent lui rester en espérances, en prétentions, en désirs. C'est la belle pensée de l'abbé Hupert, et la voici : Car quand je me trouverais, parle malheur de ma naissance et de ma condition, dans un dénûment entier, et que de tous les biens humains je n'en posséderais aucun, du moins pourrais-je en prétendre la possession par une infinité de droits ;légitime8 que je serais capable d'acquérir ; du moins pourrais-je en espérer la possession par mille voies justes et mille moyens qu'il me serait permis de mettre en usage; du moins pourrais-je en désirer la possession , et sans bornes porter mes souhaits à tout ce que je verrais et à tout ee que j'imaginerais. Je le pourrais, dis-je, comme tout autre que moi le pourrait de même : pourquoi ? parce que si l'être de Fhomme est litnité , sa convoitise ne l'est pas, et que son cœur, quelque étroite qu'en soit retendue, a néanmoins assez de capacité pour renfermer tout le moude.

On me dira que ces prétentions, ces espérances, ces désirs n'ont rien de réel ; que ce sont de simples idées , et communément de vaines chimères : ie le veux ; mais c'est justement en quoi je crojs devoir admirer davantage l'efficace et la vertu du sacrifice religieux. Car c*est dans ce sacrifice, où le religieux se donne lui-même, qu'il donne conséquemment et qu'il sacrifie toutes ses prétentions, toutes ses espérances, tous ses désirs; et c'est là même aussi que Dieu , dans l'acceptation qu'A fait de ce sacrifice, considère ces prétentions comme si c'étaient des titres solides, reçoit ces espérances

comme si c'étaient des biens assurés et présents, compte ces désirs commesi c'étaient des po8sessioa« actuelles et véritables. Et voilà comment les PèNS entendent ces paroles de saint Pierre à Jésus-Christ : Seigneur, nous avons tout quitté pour vou9 suivre. ( Matth., 19. ) Quelle confiance , dit saint Jérôme! Qu'était-ce que Simon-Pierre? un pauvre pécheur. Qu'avait-il quitté? des filets qui faisaient toute sa richesse, et qui lui servaient à gagner sa vie. Cependant il semble qu'il eût quitté l'état le plus opulent et le plus abondant : Nous avons tout quitté. Ah ! il est vrai , Pierre , dans le fond , à proprement parler, n'avait rien quitté ; mais selon l'esprit et dans la préparation de son cœur, il avait tout quitté , parce qu'il avait quitté l'affection de tout avoir, ou , pour mieux dire, toute affection d'avoir : il avait quitté toute la terre, parce que s'il eût eu le domaine de toute la terre, il y eût renoncé en vue de Dieu et en vue de Jésus-Christ son Sauveur et Fils de Dieu. Ainsi ce ne peut être une proposition outrée , si j'a* . vance, selon que je viens de l'expliquer, que le religieux, par l'offVande qu'il fait de soi-même à Dieu, lui offre dans soi-même et avec soi-même tout l'univers.

Sacrifice dont la gloire, quoique rapportée à Dieo , seul , rejaillit néanmoins sur l'âme religieuse , puis- i que c'est en vertu de cette offrande que le religieux devient non-seulement devant Dieu, mais devant les hommes et dans l'estime des hommes, une personne sacrée. Sacrifice auquel sont attachées les plus grandes récompenses de Dieu , soit pour ce monde , soit pour l'autre. Et sacrifice aussi qui, depuis le jour de la profession des vœux jusqu'au dernier joui de la vie, engage indispensablement le religieux à se tenir dans un état perpétuel de victime. Or, qu'estce que cet état? il y en a peu qui le comprennent bien , et encore moins qui veuillent bien s'y réduire et en embrasser toute la perfection. Car être victime, j'entends victime de Dieu, et l'être par état, c'est n'être plus à soi, ne plus disposer de soi, n'avoir plus aucun droit sur soi et n'en plus prétendre; c'est être uniquement au pouvoir de Dieu, ne plus dépendre que de Dieu, ne plus agir que selon les ordres de Dieu et ses adorables volontés, par quelque organe et de quelque manière qu'il nous les fasse déclarer ; c'est être dans un état de mort , et comme un mort , se laisser conduire , gouverner , placer au gré de Dieu et des puissances supérieures à qui Dieu nous a soumis : de sorte que chaque jour nous puissions dire avec l'apôtre, et dans le même sentiment que l'apôtre ; Seigneur, tous les Jours nous sommes livrés à la mort pour l'amour de vous , et à chaque moment nous sommes regardés et nous nous regardons comme des victimes qu'on immole. ( Hom., 8.) Vue admirable pour l'âme religieuse : je suis une victime de mon Dieu. Vue capable de la soutenir

JUGEMENT DU RELIGIEUX

tamtes les obserrances , quelque pénibles qu'el • liait et quelques efforts qu*elles demandent, cette considération , à quoi n'est-elle pas prét? SMI faut prier, veiller, travailler, s'humilier , irtifier, aux dépens de son repos, aux dépens santé, aux dépens de toutes ses inclinations, quelque prix que ce puisse être : rien ne Fé- B quand elle pense que c'est en tout cela qu'elle ktime. Qualité qui la touche d'autant plus le voit tant de mondains se faire les victimes de imbition, les victimes de leur intérêt, les vio- I de leur plaisir et de leurs plus honteuses eu- Sa, les victimes du monde qui les tyrannise et SB perd; au lieu qu'étant la victime de Dieu et saint amour de Dieu , elle est la victime de son ir, la victime de sa perfection, la victime de ialut, la victime de l'éternelle félicité qui lui éservée, et qu'elle s'efforce de mériter. lilà pourquoi elle s'estime heureuse, et par le Test en effet. Voilà par où nous pouvons I dans la religion. Notre sacrifice n'est point impie sacrifice; mais c'est un holocauste où i la victime doit être consommée. Vouloir en lir quelque chose, ou le reprendre après l'avoir fié, ce serait un larcin que Dieu, selon le terme Ecriture, aurait en horreur, et qui nous exrait à ses plus rigoureux châtiments. Si là-deslous nous sentons coupables par quelque en- , rougissons de notre infidélité, réparons-la, ar une protestation toute nouvelle , rendons à ee que nous lui avons enlevé. Point de réserve vous. Seigneur : car vous êtes un maître trop I pour vous contenter d'un partage indigne de . Cest même beaucoup que vous daigniez agréer crifice que je vous ai fait , et que je vous fais en- Hé! mon Dieu, ce que j'en voudrais retran- , àqui le donnerais-je ? et ce que j'en ai retranché rà présent, à qui l'aî-je donné.' Quoi que ce » il est toujours temps de le rapporter à votre , et vous êtes toujours prêt à le recevoir. Ne etezpas. Seigneur ; et si je l'ai profané, si je l'ai oyé contre vos ordres, à me relâcher de la rir de ma règle, ne le méprisez pas , puisque je nix plus désormais remployer , et tout ce que is, qu'à vous obéir et à vous plaire.

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