‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 259 sur 408 · SERMON SUR L'INCARNATION DIVINE · texte numérisé non relu

SERMON SUR L'INCARNATION DIVINE

Quipoit me venturus est , anU mefactus est, quia prior nu erat.

Celui qui va venir après moi est avant moi , car il est plus ancien que moi. Joan. , 3.

Dans ces paroles il y a , ce semble , de la contradiction ; mais cette contradiction apparente , c'est ce qui nous fait connaître en Jésus-Christ une double génération éternelle dans le sein de Dieu son

Père, et génération, Tune éternelle, Tautre tem porelle ; génération temporelle dans le sein de Marie sa mère. Selon cette génération éternelle , qu'est-ce que Jésus-Christ? le Fils unique de Dieu , et Dieu lui-même : mais selon sa génération temporelle , qu'est-ce que ce même Jésus-Christ ? le Fils de Marie, et homme semblable à nous. Voilà donc comment il était tout à la fois , et avant, et après Jean- Baptiste. Avant Jean-Baptiste , comme Dieu : // est avant moi, et plus ancien que moi; après Jean- Baptiste, en qualité d'homme : // va venir après moi. Mystère d'un Dieu-Homme, mystère ineffable! mystère caché en Dieu de toute éternité, et révélé au monde dans la suite des siècles. En trois mots , qui contiennent tout le fonds de ce discours , mystère dont nous devons faire, surtout en ce saint temps , le sujet le plus ordinaire de nos méditations : c^est le premier point ; Pobjet de nos plus tendres affections: c'est le second point; la règle universelle de nos actions : c^est le troisième point.

Premieb point. Mystère dont nous devons faire le sujet le plus ordinaire de nos méditations. C*est particulièrement en cette vue que FÉglise a institué TA vent. Il est vrai que dans tous les autres temps de l'année, nous ne pouvons mieux ni plus utilement nous occuper que des incompréhensibles merveilles de rincarnation divine : mais TÉglise veut encore qu'il y ait des jours spécialement consacrés à la mémoire du Verbe incarné ; et ces jours ce sont ceiv[ où nous entrons. Que n'avons-nous point à méditer dans ce profond mystère ! Quels prodiges à considérer! Quels abîmes h creuser! Dieu descendu jusqu*à rhomme , et Thomme élevé jusqu'à Dieu ; Dieu glorifié par ses anéantissements mêmes, et rhomme sauvé ; toute la puissance de Dieu déployée, dans ce grand ouvrage; sa sagesse sa sainteté, sa justice, sa miséricorde, son infinie libéralité , sa charité , ses perfections connues et manifestées. Plus nous y penserons , plus nous découvrirons de nouveaux miracles.

Mais sur cela deux désordres. Les uns jouissent du don de Dieu, et du plus signalé bienfait; mais, par un monstrueux oubli , ils y font aussi peu de réflexion que s'ils n'y avaient nul intérêt. Cependant de quoi se remplissent-ils l'esprit? de mille sujets frivoles , et des divers événements du monde, où souvent ils n'ont point de part, tandis qu'ils perdent le souvenir de l'événement le plus prodigieux, et dont il leur est plus important d'être bien instruits , puisque c'est le mystère de leur rédemption et de leur salut. Les autres y pensent, mais, par une curiosité présomptueuse, ils voudraient comprendre et pénétrer , avec les faibles lumières de leiur raison , ce qui est au-dessus de la raison humaine et de ses connaissances. D'où il arrive qu'a-

SUR LINCARINATION DIVINE.

bsodoDoés à leur propre sens, ils tombent dans les diiit grossières erreurs , et qu^ils s'y attachent quelquefois avec une telle obstination , qu'il n*est presque plus possible de les en retirer. L'Église , hélas! oe Fa que trop éprouvé, et n'en a que trop gémi , puisque c'est de là que sont venues tant d'hérésies qui l*ont désolée.

Ne cessons point de méditer'un mystère si digne de toute notre attention ; mais méditons-le en chrétiens, c'est-à-dire avec toute la simplicité de la foi , et toute sa soumission. Car nous ne le pouvons connaître que par la foi ; et plus même notre foi sera simple et soumise , plus serons-nous en état d'entrer, si j'ose parler ainsi , dans ce sanctuaire , et do découvrir les immenses trésors de grâce et de gloire qui y sont renfermés : je dis de grdce pour nous, et de gloire pour Dieu. Ce sont les humbles que Dieu éclaire, et c'est a eux qu'il communique ses vérités les plus sublimes et les plus secrètes : au lieu qu'il laisse errer en d'épaisses ténèbres ces esprits orgueilleux qui présument d'eux-mêmes , et prétendent tout voir par eux-mêmes.

Second point. Mystère dont nous devons faire l'objet de nos plus tendres affections. Un Dieu homme, réduit à toutes les misères de Thomme, et cela pour l'homme : si ce n'est pas un objet propre à exciter dans nos cœurs les sentiments les plus affectueux , il n'y a rien qui puisse nous affectionqer et nous toucher. Sentiments d'admiration, de vénération , d'amour, de reconnaissance , de zèle : et si nous avons eu jusques à présent le malheur de ne rieu faire pour un Dieu qui a toot fait pour nous; si même, par la plus énorme ingratitude, la passion nous a portés jusqu'à l'offenser et à lui déplaire, sentiments de repentir, de douleur, decon fusion; résolutions à l'égard de l'avenir les plus sincères, protestations les plus vives, désirs les plus ardents. Tels ont été, dès l'ancienne loi, les sentiments des patriarches et des prophètes, dans, la vue anticipée que Dieu leur donnait de Jésus- Christ qu'ils attendaient, et après lequel ils soupiraient. Tels ont été , depuis la venue de ce Fils étemel de Dieu, les sentiments de toute l'Église; et voilà ce qui fait le plus doux entretien des âmes Gdèles. De là ces extases, ces ravissements, ces saints transports où elles entrent. De là ce feu qtU s'allume dans leur méditation (Psalm, 38) , comme parle le prophète royal , et dont elles sont tout embrasées.

Cependant, affreux dérèglement de l'esprit de l'homme ! ce même mystère , capable de produire des sentiments si justes, si purs, si relevés, ce fut pour les Juifs un scandale , ce fut pour les gentils une folie, et n'est-ce pas encore l'un et l'autre pour tant de libertins et de prétendus esprits forts?

Ce qui devrait leur rendre un Dieu-Homme plus adorable et plus aimable , je veux dire ses abaissements et ses humiliations, c'est ce qui les en détache , c'est ce qui choque leur fausse prudence , ce qui les révolte et qui les rebute , ce qui devient la matière de leurs impiétés et de leurs blasphèmes.

Ils ne peuvent se persuader qu'un Dieu ait voulu descendre de sa gloire, et s'assujettir à toutes les infirmités d'une nature aussi faible que la notre. Cet état vil et obscur, cet état de pauvreté, de misère, de souffrance, de dépendance, leur parait indigne de la majesté du Très-Haut : pourquoi? parce qu'ils en jugent en hommes, et qu'ils n'ont jamais compris quelle est l'étendue des divines miséricordes. Mais , par une conséquence toute contraire , plus mon Dieu s'est fait petit, dit saint Fulgence, plus il m'est clier : comment cela? c'est que je sais qu'il ne s'est ainsi humilié , ainsi anéanti que pour moi : c'a été de sa part un excès d'amour; mais cet excès d'amour pour moi est justement ce qui demande et ce qui excite tout mon amour pour lui. Que les impies raisonnent tant qu'il leur plaira, et comme il leur plaira ; malgré leurs raisonnements et leurs vaines difficultés, nous conclurons toujours avec saint Bernard , et nous dirons : j4h! Seigneur y que ne vous dois-Je point pour m'avoir créé! mais , après nCéire perdu moi-même, combien vous suiS' je encore plus redevable de m' avoir racheté y et racheté à ce prix !

Tboisième point. Mystère dont nous devons faire la règle universelle de nos actions : pourquoi? c'est qu'en se faisant homme , le Fils de Dieu vient se proposer à nous comme notre modèle; car c'est dans ce dessein qu'il nous est donné; de sorte que Dieu, selon le témoignage exprès de l'apôtre, ne nous reconnaîtra jamais pour ses enfants et pour ses élus, qu'autant qu^il nous trouvera conformes à l'image de son Fils. Et voilà pourquoi ce Dieu- Homme s'est revêtu de notre chair, afin de pouvoir se montrer sensiblement à nos yeux , et que nous puissions en observer tous les traits et les imiter. S'il était seulement Dieu, remarque saint Léon , il ne pourrait nous servir d'exemple, parce que nous ne pourrions le voir; mais étant Dieu et homme tout ensemble, il a de quoi frapper nos sens , et il a droit de nous dire : Regardez-moi , et formez vous sur moi. Il nous le dit en effet; il veut qu'entre sa vie mortelle et la nôtre il y ait une ressemblance aussi parfaite qu'elle peut l'être; car il ne prétend point tellement nous sauver par l'efficace de ses mérites, qu'eu même temps nous ne nous sauvions pas nous-mêmes par la sainteté de nos œuvres. Or nos œuvres ne sont saintes qu'à proportion qu'elles sont faites en Jésus-Christ, selon Jésus- Christ, conformément à l'esprit et aux œuvres dt

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