‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 3 sur 408 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

C'est par une inspiration particulière de Dieu que Job parlait autrefois, quand il interrogeait toute la nature pour savoir où était la sagesse, et en quel lieu de l'univers on la pouvait trouver : Sapientia ubihwenUurf {Job ^ 28.) Et c'est par le même esprit que ce saint homme, après avoir inutilement cherché une chose si précieuse et si rare, faisait répondre les éléments, la mer et la terre, qu'elle n'était point chez eux ni avec eux : Âbyssm dicit. Non est in me; et mare loquitur, Non est mecum. (Id.) Il voulait, dit saint Grégoire, pape, nous déclarer par là que la corruption générale où était le monde dès lors, et où il est encore plus aujourd'hui, en avait banni la sagesse; qu'il n'en restait plus sur la terre aucun vestige; que, depuis que les hommes s'étaient égarés en suivant les routes trompeuses de leurs passions criminelles, ils avaient perdu cette sagesse de vue; qu'à peine désormais la connaissaient-ils; qu'ils se souvenaient peut-être d'en avoir ouï parler, mais que dans l'état de perdi*

tion et de mort où le péché les avait réduits, ils ne s'en souvenaient qu'à leur confusion : Perditio et mors dixerunt : Auribus audivimus famam ^us (Job, 28) : en un mot, qu'il n'y avait que Dieu qui sût où habitait cette sagesse ; mais qu'absolument il ' fallait sortir du monde pour la trouver, et pour en découvrir les voies : Deus intelUgit viam ejus, et ipse novit locum ilUus. ( Id. ) C'est ainsi que s'en expliquait ce juste de l'Ancien Testament, qui, n'étant ni juif ni chrétien , ne laissait pas d'être inspiré de Dieu, pour donner aux juifs et aux chrétiens les plus vives idées de la religion. Or permettez-moi de faire l'application de tout ceci au sujet que je traite; elle vous paraîtra naturelle, et même touchante : car la foi nous apprend que le christianisme est la véritable sagesse ; cette sagesse cachée, comme parle l'apôtre, dans le mystère de l'humilité d'un Dieu, Sapientiam in mysterioquœabscondita est{i. Cor,, 2); cette sagesse que nul des mondains n'a connue, et qu'il est néanmoins si important et si nécessaire de connaître , Quam nemo principum hujus sœcuii eognovii (Ibid.); cette sagesse, dont Jésus-Christ est l'auteur, et en comparaison de laquelle toute sagesse du monde n'est que folie : voilà dis-je, le trésor que la foi nous présente, et qui peut seul nous enrichir. Cest le christianisme pris dans la pureté de ses principes et dans la perfection de son être.

Mais où le trouve-t-on maintenant, ce christianisme pur et sans tache, ce christianisme tel qu'il a paru dans son établissement, et que les païens mêmes pnt révéré; où le trouve-t-on ? Ubiinveniturf Interrogeons , non plus comme Job , la mer et les éléments, mais toutes les conditions du siècle. Dans l'affreuse décadence où nous les voyons, en est-il une seule qui, rendant témoignage contre elle-même, ne confesse de bonne foi que ce n'est plus chez elle qu'il faut chercher ce christianisme si vénérable.' Le monde qui, proprement et à la lettre, est cet ablnoe d'iniquité qu'a voulu nous marquer le Saint-Esprit dans les paroles de Job; le monde, aussi perverti qu'il est, n'en tombe-t-il pas d'accord? Abyss^ts dicit : Non est in me. Et le cœur de l'homme mondain, qui est cette mer orageuse, toujours dans l'agitation et le trouble que^lui causent l'inquiétude et la violence de ses désirs, ne nous le fait-il pas entendre? Et mare loquitur : Non est mecum. Le dérèglement des mœurs qui croît tous les jours, et qui n'est que trop réellement la mort et la perdition des âmes, ne nous dit-il pas qu'il n'y a plus parmi nous qu'un vain fantôme et qu'un souvenir éloigné de cet ancien christianisme dont on nous fait encore de si magnifiques éloges? Perditio et mors dixerunt : Auribus audivimus famam ejus.VdxXons plus clairement et sans figure. Où est-il donc ce christianisnr\e tant vanté et si peu pratiqué, ou, pour mieux dire, si peu connu; où est-il? Ubi invenitur? C'est ici.

SUR LE TRfiSOR GACHE DANS LA REU6I0N.

mes chers auditeurs ^ que, sans craindre de paraître prévenu en faveur de la profession que j*ai embrassée, je vais rendre à Dieu la gloire qui lui appartient, en vous convaincant d*une vérité dont je défie le monde même de ne pas convenir. Vous me demandez où Ton trouve aujourd'hui ce christianisme qui &isait autrefois l'admiration même des infidèles? et moi , je vous dis qu'on le trouve dans Tesprit religieux, où Dieu, par sa miséricorde, Ta sauvé de ce déluge universel , et de ce débordement de tous les vices qui ont inondé le reste de la terre. Car malgré la triste et fatale dépravation où nous avouons avec douleur que le christianisme est insensiblement tombé, nous ne pouvons après tout disconvenir que Dieu ne se soit réservé un peuple particulier qui , malgré l'envie du démon , est encore à présent l'honneur du christianisme; et qu'il n'y ait au milieu de nous des communautés d'âmes élues qui, détachées de leur corps, peuvent justement s'appliquer ces paroles de l'apôtre : In came ambulantes, non secundum camem milUamus (3. Cor., 10) : Quoique nous vivions dans la chair, nous ne vivons point et nous ne marchons point selon la chair. Des communautés d'âmes innocentes et tout ensemble pénitentes, qui, zélées pour le Dieu qu'elles servent , lui font, aux dépens d'elles-mêmes, des sacrifices continuels, puisque c'est pour lui, et pour lui seul, qu'elles se mortifient sans cesse, et qu'avec une humble confiance, elles ont droit de lui dire, aussi bien que David, Quoniam propter ie mortyicamur tota die {Psalm. 43); des communautés de vierges qui, séparées du monde, usent de ce monde comme n'en usant point. Qui utuntur hœmundoy tanquamnonutantur ( 1 . Cor.,7); qui, remplies d'une sainte haine pour le monde , et autant éloignées du monde, d'esprit et de cœur, qu'elles le sont d'intérêt et de commerce, peuvent se rendre sans présomption ce consolant témoignage , qu'elles sont crucifiées au monde, et que par la même raison le monde leur est crucifié , MiM mundus erucifixus est, et ego mundo {Galat., 6); qui, insensibles à toutes les choses périssables, sont absoloment mortes à elles-mêmes, et du nombre de ceux dont il est écrit, Mortui estiSy etvita vesira abscondita est eum Christo in Deo ( Cotoss,, 6), Vous êtes morts, et votre vie est cachée avec Jéms-Christ en Dieu; qui, uniquement occupées des choses éternelles, sont déjà spirituellement ressuscitées, et n'ont de conversation que dans le ciel , Nostra autem conversatio in caUis est ( Phi- Upp., 3); des communautés de vierges qui, par le privilège de leur état, sont les véritables domestiques de Dieu, et ont non-seulement le bonheur, mais le mérite d'être toujours en sa présence, toujours au pied de ses autels , toujours dans l'exercice de son culte comme si elles étaient déjà , selon l'ex-

pression de saint Paul, les concitoyennes des saints ; car c'est à elles, comme religieuses, que conviennent singulièrement ces deux qualités : Cives sanciorum et domesUcl Dei (Ephes,, 2) : voilà, encore une fois, ce que nous trouvons dans ces monastères, où Dieu est servi en esprit et en vérité.

Tout cela, surtout dans un sexe si délicat et si faible, nous paraît au-dessus de l'homme. Cependant saint Paul , pour faire la juste définition de riiomme chrétien, y comprenait tout cela. C'est-àdire que, selon le plan de saint Paul, il fallait tout cela pour être chrétien : que dans la doctrine de saint Paul, il suffisait d'être chrétien, pour être indispensablement obligé à tout cela; qu*à proportion de tout cela , on était , du temps de saint Paul , plus ou moins chrétien ; et que supposé les saintes règles qu'établissait saint Paul , tout cela manquant, on n'était plus qu'une ombre de chrétien. Anathème à ceux et à celles qui , méprisant ces règles , vou* draient accorder avec le nom de chrétien une vie mondaine, une vie sensuelle, une vie dissipée, une viecontradictoirement opposée à tout cela. Quoiqu'il en soit, mes chers auditeurs, grâce à la providence de notre Dieu, nous avons la consolation de trouver encore tout cela dans le malheureux siècle où nous vivons , puisque , malgré sa corruption , nous y trouvons des maisons religieuses dont la ferveur constante et unanime ne nous représente pas moins que le christianismenaissant ; des ordres dont l'éminente piété , dont la parfaite pauvreté , dont l'inviolable régularité, dont l'angélique pureté, dont l'exemplaire austérité seraient autant de miracles , si Dieu, par un autre miracle plus grand , ne les avait même rendus communs. Or, en les rendant communs « qu'a prétendu Dieu, sinon de nous découvrir le trésor dont je parle, qui est le vrai christianisme? -

Hors de In religion , je le répète , ce trésor conçu de la sorte ne se trouve que rarement; et à prendre même le monde dans le sens de l'Écriture, il ne s'y trouve point du tout. Car tout ce qui est dans le monde est, ou concupiscence.de la chair, ou concupiscence des yeux , ou orgueil de la vie; et y chercher autre chose que ces trois sources infectées et empoisonnées du péché, c'est non-seulement ne pas connaître le monde , mais vouloir que saint Jean ne l'ait pas connu, quand il a dit sans exception : Omnequod est in mundo concupiscentia camis est y et conçupiscentia ocuhrum, et superbia vitx, (JoA.i<f. , 3t ) Ne cherchons donc point dans ce qui s'appelle le monde , ces précieux caractères du christianisme dont je viens de faire le dénombrement. Ce serait chercher dans les ténèbres les plus épaisses la plus brillante lumière. Or, quel rapport y a-t-il entre l 'un et l'autre? Quœsocietasluciadtenebrasf (2. Cor., 6. ) Ne cherchons point la sagesse chrétienne dans cette vie molle dont les prétendus honnêtes gens du

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