SUR L'OFFICE DIVIN
mauvaise habitude; dans des postures indécentes, et peu convenables à un devoir de religion ; dès là , bien loin d*honorer Dieu, je lui perds le respect, et je Foffense.
Attentivement : car TÉglise , en me commandant l'office divin, me commande un culte raisonnable. Or, ce n*e8t plos un culte raisonnable , quand ma raison n*y a plus de part; et quelle part ma raison y peut-elle avoir, lorsqu'elle n*y fait nulle attention ? Prier, c'est élever son esprit à Dieu : je cesse donc de prier, dès que Télévation de mon esprit à Dieu vient de cesser; et, par une suite naturelle, le même précepte qui m'oblige à prononcer distinctement les louanges de Dieu , m'oblige à m'y appliquer ; d'où il faut enfin conclure , que d'être volontairement distrait pendant l'office divin, ou, ce qui revient au même, que de ne faire nul effort pour me dégager des distractions qui m'y surviennent et que je remarque, c'est me rendre coupable du mémepécbé que si je l'avais tout à fait omis.
•Dévotement : dans cet hommage et ce sacrifice que je présente à Dieu , le cœur et l'esprit doivent agir de concert ; autrement mon attention même ne serait plus qu'une pure spéculation. C'est dans le cœur que consiste le mérite de la prière; et si mon cœur n'est touché , je deviens semblable à ces Juifs que Jésus-Christ, dans l'Évangile, traitait d'hypocrites, et dont il disait : Ce peuple m'honore des lèvres, mais leur cœur est éloigné de moi. (M atth., 15. ) Qu'une de ces trois conditions me manque, qu'ai-je alors à craindre? ce que déplorait saint Augustin , et ce qji'il se reprochait à lui-même. Hélas ! t'écriait-ii , je deviens plus criminel , par cela même qui devrait me rendre plus saint; et qui me justifiera devant Dieu , si mes prières mêmes servent à me condamner?
Tboisièmb point. La troisième obligation qui concerne l'office divin , est d'assister au chœur, où on le récite solennellement. Puisque le chœur est un des engagements de l'état que j'ai embrassé, et de la communauté dont je suis membre, tous les sujets qui la composent y sont également obligés, et je ne suis pas plus autorisé que les autres à m'en dispenser. Par conséquent, si je m'absente du chœur sans raison et sans nécessité; si je m'en absente sans en avoir demandé et en avoir obtenu la permission ; si je m'en absente sans en faire aucune réparation : tout cela ce sont autant de péchés dont je charge ma conscience, et dont je répondrai à Dieu. I Rien de plus pernicieux que cette liberté de s'absenter du chœur. S'en absenter sans nécessité et sans une nécessité absolue , c'est la marque visible d'une âme qui se refroidit et qui perd sa première ferveur. S'en absenter de soi-même et sans permission , c'est Sa marque infaillible d'une âme qui se li-
cencie, et qui secoue le joug de robcissancc. S Vu absenter impunément et sans être tenu à aucune réparation , c'est la marque évidente d'une communauté qui se dérègle , et qui dégénère de son ancienne discipline. En combien de maisons religieuses , ce qui était dans son origine , et ce qui paraît encore perfection et austérité, devient-il l'occasion d'un véritable relâchement ? Se lever, comme le Roi-prophète, au milieu de la nuit, pour louer en commun le Seigneur , rien de plus saint pour le petit nombre de ceux et de celles qui le pratiquent; mais rien en même temps de plus propre à favoriser la paresse du grand nombre, qui s'en exempte sous des prétextes de faiblesse et de besoins plus imaginaires que réels.
Par une règle toute contraire , assister exactement au chœur; ne s'en dispenser jamais que pour de solides raisons , et qu'après les avoir soumises au jugement et à la décision des supérieurs ; ne point écouter de frivoles excuses que la nature suggère , et les rejeter comme des illusions ; se faire une pénitence et une mortification de son assiduité, ri Toffrir dans cette vue à Dieu , c'est la marque indubitable d'une âme fidèle à ses devoirs , et qui aimn sa profession. Et de même enfin, maintenir cette r(v gularité dans toute sa vigueur, ne point tolérer sur cela les licences et les abus, en empêcher la prescription par le soin qu'on a de les punir, c'est la marque sensible et certaine d'une communauté fervente et qui conserve l'esprit de Dieu.
Cette assistance au chœur m'est plus avantageuse qu'elle ne me doit être pénible. Outre les grâces particulières qui y sont attachées , selon la parole de Jésus-Christ, qui nous a dit expressément, que là où plusieurs sont assemblés en son nom il est au milieu d'eux (M atth., 18); en assistant au chœur , il me sera beaucoup plus facile d'éviter toutes les fautes à quoi je suis sujet, et qui me sont si fréquentes , quand je récite en particulier mon office. L'émulation, l'exemple inspirent plus de retenue ; et la présence des autres , au lieu d'être une matière de distraction , contribue infiniment h recueillir l'âme , et à la remplir des sentiments de piété les plus vifs et les plus ardents. Les premiers chrétiens allaient tous les jours au temple, et s'y réunissaient pour célébrer ensemble les grandeurs de Dieu, et pour lui rendre unanimement des actions de grâces. Ce n'était pas en vain : le Saint-Esprit descendait sur ces troupes dévotes , et c'était alors I qu'il leur communiquait ses dons avec plus d'abondance.
QuATBiÈfiiR poi.NT. Il v a uuc dernière obligation, qui est de chanter l'office divin. Car l'assistance au chœur qui m'est ordonnée n'est point une simple comparution , ni une vaine représentation d%
DE LA MORT
TOî personne. J'y vais pour y faire mon devoir , et cV^t un de mes devoirs que de soutenir le chant qui a été établi , et qui fait une partie du culte de Dieu. J'y vais pour partager avec les autres le travail, aussi bien que le mérite de ce pieux exercice. J'y vais pour former avec eux , par Tunion de nos voix , cet harmonieux concert, ûù TÉglise militante et TÉglise triomphante joignent mutuellement et si saintement leurs célestes accords en Thonneur de la majesté divine.
Comme David ne séparait point le chant de la psalmodie , je ne dois point non plus séparer Tun de Tautre, puisque l'obligation est égale pour l'un et pour l'autre. Seigneur, disait à Dieu ce saint roi, nous solenniserons vos mervei/ies , et en chantant et en psalmodiant. {Psalm. 20.) Voilà à quoi m'engagea la qualité de religieux ou de religieuse du chœur. Si j'en ai le titre , c'est pour en faire les fonctions, quelque fatigantes qu'elles me paraissent et qu'elles puissent être en effet. Quand donc je m'épargne au choeur et que je me ménage ; quand , par un excès dé délicatesse , et pour ne pas intéresser une santé dont j'ai trop de soin , je n'y chante que faiblement, ou je n'y chante point du tout; quand ma présence n'y est d'aucun soulagement pour les autres et de nul secours, je n'observe pas ce que l'Église et la religion veulent de moi. Je prétends avoir peu de santé, et si cela est, on ne me refuse point dans le besoin les dispenses nécessai*. res : mais du reste , quelque peu de santé que j'aie , à quoi puis-je mieux l'employer qu'à chanter les louanges de mon Dieu } L'user de la sorte , c'est accomplir à la lettre ce que saint Paul nous a si fortement recommandé , de faire de notre corps une hostie vivante , et de l'immoler au Seigneur.
QUATRIEME JOUR
PREMIÈRE MÉDITATION
DE LA MORT
Siatutum etl hominibut semel mon.
Ceft on arrêt porté contre les hommes de mourir une fois. Héltr.t chap. 9.
Pbemieb point. Il n'est rien de plus certain que la mort, ni rien de plus inévitable. C'est un châtiment auquel la justice de Dieu a condamné tous les hommes, et c'est une loi générale oii je suis moimême compris oomme les autres. Il faut mourir : parole terrible ! mais après tout , ce qu'il y a de plus terrible dans la mort , ce n'est point précisément la mort même ; ce sont ses suites.
La mort en elle-même est une séparation entière de toutes les choses du monde, des biens, des honneurs, des plaisirs, des emplois, des charges.
des parents, des amis, des affaires, des négociations , des entretiens , de tout ce qui fait la vie temporelle de l'homme. C*est , par rapport à la société humaine, une espèce d*anéantissement : un mort n'a plus de part à rien sur la terre, n'entre plus en rien; on ne le voit plus, on ne l'entend plus, et bientôt on n'y pense plus. Tout cela effraye, dès qu'on s'arrête à le considérer selon les sens ; la nature y répugne, et de là vient qu'elle y résiste de toutes ses forces. Mais tout cela néanmoins , pris en soi et indépendamment des suites de la mort, n'est point si affreux que la nature et les sens se le représentent. Cette séparation , de quelque douleur qu'elle soit précédée ou accompagnée , se termine en un très-petit espace de temps ; et , d'un moment à l'autre, tout ce qu'elle a pu causer de peines et de souffrances au mourant , s'évanouit sans qu'il en ressente désormais la moindre impression.
Mais ce qu'il y a de formidable dans les suites de la mort, c'est qu'elles sont éternelles : si bien que le moment qui sera pour moi la fin de cette vie présente, sera en même temps pour moi le commencement d'une éternité, ou bienheureuse, ou malheureuse. Du côté que rarbre tombera , il y restera (Eccles. , 1 1) ; et dans l'instant qu'on pourra dire do moi avec vérité. Il est mort, on pourra ajouter avec la même certitude, VoUà son sort décidé devant Dieu; le voilà pour jamais ou prédestiné ou réprouvé. Car on ne meurt qu'une fois, et après la mort, il n'y a plus de grâces ni de bonnes œuvres. Par conséquent l'état où Ton se trouve alors est invariable, et si c'est un état de damnation, il est irréparable.
Ce qui doit encore redoubler ma frayeur , c'est que je ne sais quand se fera cette redoutable décision de ma destinée, ou pour un bonheur , ou pour un malheur éternel, parce que je ne sais quand je mourrai.
Rien de plus évident ni de plus connu que la nécessité de la mort ; mais rien de plus inconnu ni de plus caché que l'heure de la mort. Il n'y a point de jour qui ne puisse être mon dernier jour; il n'y a donc point de jour où je ne puisse recevoir mon arrêt , et être ou sauvé pour toujours , ou perdu sans ressource.
Solides pensées dont je devrais continuellement m'occuper, et que je ne saiu*ais m'imprimer trop vivement dans l'esprit. Car elles sont prt>pres des religieux comme des gens du monde. Religieux et séculiers, nous mourrons tous et nous sommes tous également intéressés à nous assurer une bonne mort. Or, qu'ai-je fait jusqu'à présent pour m'y disposer, et que fais-je encore maintenant .> Suisje actuellement en état de mourir, et voudrais-je actuellement mourir dans l'état où je suis? Je n'ai qu'à consulter là-dessus de bonne foi ma coDseteiice.
DE LA MORT
Que me dicte- t-elle, que me reproche-t-elle? à quoi me Caii-elie entendre qu'il faut mettre ordre avant' la mort? C'est à cela que je dois m*attacher , et sur cela que je dois prendre incessamment toutes les mesures nécessaires. Connaître Timportance inGnie de bien moUrir, savoir que je puis à toute heure mourir , ne me sentir pas dans la disposition actuelle de mourir comme je voudrais mourir, n'est-ce pas assez pour me faire tout entreprendre, et pour n*y apporter pas le plus court délai ?
Second point. La mort des pécheurs, selon la menace et Texpression du Saint-Esprit, n'est pas seulement mauvaise, mais très-mauvaise. Trèsmauvaise par le trouble qui les agite, très-mauvaise par le d^espôir de la divine miséricorde où ils tombent, très-mauvaise par les surprises de la mort et les coups subits qui les enlèvent , très-mauvaise et souverainement mauvaise par Timpénitence où ils meurent. Or, la mort d'un religieux, après une vie imparfaite et négligente, n'a-t-eile pas par proportion tous ces caractères ? Il est bien étrange et bien déplorable qu on puisse faire une telle comparaison : mais si j'examine la chose à fond, et que je rappelle ce que j'ai su, ce que j'ai entendu, et ce que peut-être j'ai quelquefois vu , je trouverai que cette comparaison n'est ni chimérique ni outrée. Quel sujet de trouble pour une personne religieuse à la mort, de n'avoir presque rien fait de tout ce qui était de sa règle et de son devoir ; 4*avoir vécu clans la maison de Dieu, et de n'en être pas plus avancée dans les voies où Dieu voulait la conduire ; d'avoir quitté le monde, et d'être néanmoins à la lin de ses jours aussi vide de l'esprit de Dieu, aussi remplie des idées et de l'esprit du monde , que si si elle avait passé toute sa vie dans le monde ? Elle est donc comme investie et assiégée des douleurs de la mort, (Ps, 17. ) Car les douleurs de la mort viennent de l'attache qu'on a à la vie, au monde, à soi-même ; et voilà son état. Elle aime la vie , elle aime le monde , elle s'aime encore plus elle-même. Qu'il en doit coûter pour rompre tous ces liens, et qu'il y a de rudes combats à soutenir! O mort , estce ainsi que tu nous sépares ? (1. Rois, iS, )
Aura-t-elle recours à Dieu ? mais c*est au «contraire la vue de Dieu qui augmente ses inquiétudes et qui la désole. Elle sait avec quelle lâcheté elle l'a servi : mille péchés qu'elle traitait de scrupules dans une vie tiède et dissipée, mille doutes qu'elle ne vou- • lait point éclaicir ou qu'elle décidait à son gré, lui reviennent à l'esprit. Si ce n'est pas en détail que tout cela se présente, c'est en général , et dans une confusion qui l'effraye d'autant plus qu'elle en peut moins démêler l'embarras. Tout lui devient suspect : ses confessions passées , ses communions ; les sentiments de son cœur, qu'elle a suivis; les liaisons qu'elle
a entretenues; les £aux principes qu'elle s'est faits sur des points capitaux et essentiels; les libertés qu'elle s'est données , au mépris de la règle , et souvent au scandale de la communauté; les dispenses qu'elle a demandées, et les voies dont elle a usé pour les obtenir. Autrefois rien de tout cela ne lui faisait peine; mais cette conscience , autrefois si large , est maintenant une conscience étroite, ou plutôt une conscience droite qui ne sert qu'à la tourmenter. On tâche à lui inspirer de la conûance en Dieu et en sa miséricorde : mais, malgré tout ce qu'on lui peut dire, il lui reste toujours une obscurité dans l'âme , une incertitude, un souvenir de ses obligations et un reproche de ses perpétuelles transgressions , une crainte des jugements de Dieu capable de la consterner. Si elle ne va pas jusqu'au désespoir des pécheurs du siècle, le rayon d'espérance qu'elle conserve est bien faible , et n'a guère de force pour la relev er.
Encore plus à plaindre quand elle est frappée d'une mort subite : car on n*est pas plus à couvert dans la religion que dans le monde, de ces morts imprévues et précipitées ; et comme Dieu a des châtiments secrets qu'il exerce dans le monde, il en a qu'il exerce dans la religion. Toute une maison , témoin d'un pareil accident , en est touchée. On ju<;e charitablement de la personne, on prie, on espère pour elle : mais du reste on ne peut se dissimuler à soi-même la vie peu régulière et peu édifiante qu'elle menait. On est obligé d'en convenir , et l'on ne peut s'empêcher de dire, du moins de penser, qu'il edt été bien à souhaiter qu'elle eût eu du temps pour rentrer en elle-même et pour se préparer. Du temps! Hé, n'en a-t-elle pas eu ; et que doit être autre chose toute la vie religieuse qu'une préparation habituelle à la mort? Ce n'est donc point le temps qui lui a manqué; mais elle n'a pas su en proliter lorsqu'elle l'avait, et comme on l'en avertissait. Le temps de Dieu est venu. Elle ne l'attendait pas : mais il avançait toujours; et elle s'y est enGn trouvée dans le moment qu'elle y songeait le moins.
Combien de religieux et de religieuses sont ainsi morts dans une espèce d'impénitence, qui ne ressemble que trop à l'impénitence des pécheurs ? C'està-dire, qu'ils sont morts dans leur relâchement, dans leur tiédeur, dans leurs habitudes, dans des dispositions d'esprit et de cœur très-dangereuses. Combien même de religieux et de religieuses , ayant à la mort tout le loisir de rentrer en eux-mêmes, et de se munir des sacrements de l'Église, ont fait voir, en les recevant pour la dernière fois , la même indifférence et la même froideur qu'ils avaient eue pendant la vie! C'est une maxime générale , qui se vérifie dans l'état religieux , aussi bien que dans tous les autres états, qu'on meurt comme on a vécu. Comment est-ce que je vis? Comment est-ce que je veux vivre dans la suite ? Voilà comment je mourrai.
DE LA MORT
Tboisième point. Autant que la mort des pécheurs est mauvaise, autant rÉcriture nous apprend que la mort des justes est précieuse devant Dieu. Précieuse, parce qu'ils meurent dans un saint détachement et sans regret; précieuse, parce qu'ils meurent dans une conGance pleine de consolation et de douceur ; précieuse , parce qu'ils meurent dans une union intime avec Dieu , et dans l'exercice des plus excellentes vertus; précieuse, parce qu'ils meurent dans la grâce de Dieu et avec le don inestimable de la persévérance. Or, entre ces justes, les âmes vraiment religieuses ne tiennent pas le dernier rang. Quelle est donc la mort d'un religieux fervent et fidèle? C'est là qu'il commence à goûter les fruits de son travail , et à en recevoir la récompense.
11 meurt en paix et sans douleur, parce qu'il meurt dans un parfait détachement de toutes les choses humaines. 11 a le cœur libre et dégagé de tout ce qui pourrait l'arrêter sur la terre ; et, au lieu de rien regretter en ce monde , il remercie Dieu , comme David ,. de ce qu'il achève de rompre ses liens. Il n'y a plus , Seigneur, que le lien de ce corps mortel , et vous m'en allez délivrer ; j'y consens. I*}on-seulement il y consent, mais il le désire: Qu'y a-t-ii, mon Dieu, que je puisse sou/iaiter hors vous {Ps. 72), et que m'importe tout le reste, pourvu que je vous possède ? 11 envisage la mort comme la fin de ses peines et le commencement de son souverain bonheur. Elle paraît aux impies une destruction totale de l'homme; mais il la regarde comme un passage du lieu de son bannissement à sa bienheureuse patrie , et de cette sorte il n'en ressent point le tourment. (5ap., 3.)
Il meurt dans une humble et vive conGance. Et que craindrait-il, lorsque, sans présumer de soimême et rendant gloire de tout à Dieu, il se voit enrichi de trésors et de mérites qu'il a amassés dans la religion? Tous ces mérites dispersés dans le cours d'une longue vie, se réunissent devant ses yeux, et le comblent d'une joie intérieure qui lui adoucit les rigueurs de la niort.Toutes ses pensées se tournent vers le ciel où il aspire, et dont la possession lui est déjà presque assurée. Dieu lui donne de cette félicité éternelle un avant-goût qui le ravit et le transporte : tellement qu'il peut s'écrier , avec le premier martyr de l'Église, saint Etienne : Je vois les deux ouveiis, et Jésus qui m'attend à ladroitede Dieu, {Ad., 7.)
Il meurt dans la plus étroite union avec Dieu, et dans l'exercice de toutes les vertus qu'il a si longtemps et si souvent pratiquées. Il s'y est formé de bonne heure, et il recueille alors tout le fruit de la sainte habitude qu'il s'en est faite. Quoique mourant et réduit par la violence de la maladie dans la dernière faiblesse , il n'a point de peine à s'élever à Dieu , à s'immoler à Dieu, et à lui faire le sacrifice de •a vie. Accoutumé qu'il est à tous ces actes et à
divers autres, il y entre d'abord et sans effort -, et pour peu qu'on lui parle ou qu*on le fasse souTenir de Dieu , son cœur prend feu tout à coup et s'eofiamme.
EnGn, par une grâce au-dessus de toutes les grâces, il meurt dans la persévérance finale, qui est la consommation de sa persévérance et de sa constance dans Taccomplissement des devoirs de la vie religieuse. Car la persévérance finale suppose une persévérance commencée, et c'est par celle-ci qu'on parvient à l'autre. Ainsi il meurt ami de Dieu , entre les bras de Dieu , dans le scinde Dieu , où son âme va se reposer. Il passe de l'état de sainteté à l'état d'impeccabilité; c'est-à-dire, d'un état, où tout juste et tout attaché qu'il était à Dieu , il pouvait encore le perdre et l'offenser, à un état où il ne pourra plus que l'aimer et que le glorifier.
Conclusion. T a-t-il. Seigneur, à délibérer pour moi , et une mort si heureuse ne doit-elle pas être l'objet de tous les vœux de mon cœur? Mais telle est, mon Dieu, notre misère, et la mienne eo particulier : nous voulons une sainte mort , et nous vous la demandons ; mais pour cela vous demandez de nous une vie sainte, et c'est ce que nous ne voulons pas. Hélas ! Seigneur, c'est ce que je n*ai en effet jamais bien voulu. Cependant, il faut vouloir l'un et l'autre tout ensemble : car, selon votre providence ordinaire, vous ne donnez point l'un sans l'autre ; et se promettre de mourir comme vos plus zélés serviteurs sans vous avoir servi comme eux, c'est la plus fausse et la plus trompeuse illusion.
A quoi donc me suis-je exposé depuis tant d'années , et à quoi m'expose encore présentement ma langueur et ma nonchalance dans votre service ? Faites-le-moi comprendre, ô mon Dieu ! faites-moi ressentir pendant la vie toutes les frayeurs de la mort, afin que je ne les ressente pas à la mort même.
Je me trompe , Seigneur : on ne craint que trop la mort ; mais on ne la craint pas comme on la doit craindre. Or, apprenez-moi à la bien craindre. Oo craint la mort, parce qu'on aime la vie : c'est la craindre en homme, et non en chrétien ni en religieux. De cette crainte toute naturelle il arrive, ou qu'on ne pense point à la mort et qu'on en perd, autant qu'il est possible, la vue, afin de n'en être point affligé; ou qu'on ne pense à la mort que pour s'en préserver le plus qu'on peut , que pour l'éloigner et pour y apporter des précautions qui flattent notre amour-propre, et qui fomentent notre paresse. Une telle crainte, bien loin de nous être utile, nous devient nuisible , puisqu'elle ne va qu'à nous inspirer le relâchement et à nous y entretenir. Ce n'est point ainsi , mon Dieu , que vos saints ont craint la mort, et ce n'est point là non plus la crainte que j'en dois avoir. Il m'importe pea de vi«
DU JUGEMENT DE DIEU
vre , mais il m'importe infiniment de bien vivre , de vivre religieusement et saintement pour mourir de même. Ce qoe je dois donc craindre , ce sont les terribles conséquences de la mort, afîn de les prévenir. Ce que je dois craindre, c'est le danger affreux d*une mort qui me surprendrait et que je n'aurais pas prévue. Heureuse Tâme que cette crainte tient dans une attention et une vigilance continuelle! Plaise à votre miséricorde , ô mon Dieu ! que j'en retire ce fruit de grâce et de sanctification 1
SECONDE MÉDITATION
DU JUGEMENT DE DIEU
Slatutum est hominibus semel mori : post hoc autemjudi eium.
Cest an arrêt porté contre les hommes de mourir une fols , après quoi vieut le Jugement Hébr., chap. 9.
Pbemieb point. Après la mort, suit le jugement de Dieu, c'est-à-dire, que dès le moment même où mon âme se séparera de mon corps, elle paraîtra devant le tribunal de Dieu, et lui sera présentée comme à son juge. Il est vrai qu^il y aura a la fin des siècles un jugement général , où nous serons tous rassemblés, pour y recevoir une dernière sentence et un arrêt plus solennel : mais avant que ce grand jour arrive et que tous les temps pour cela soient consommés, la foi m'enseigne, et c'est une vérité fondamentale, qu'il y a dès l'heure de la mort, un premier jugement , que chacun des hommes doit subir en particulier , et qui se passe secrètement entre Dieu et l'âme.
Il ne faut pas que cette âme fasse un long trajet ni qu*elle se transporte bien loin, pour comparaître en la présence de Dieu. Quelque part que l'homme meure, Dieu se trouve là, pour y exercer sa souveraine justice : car il est partout, et il agit partout également et avec la même puissance. Ainsi en quelque lieu que ce puisse être, je n'aurai pas plutôt rendu mon dernier soupir et cessé de vivre, que je serai comme investi de la majesté de Dieu. Je ne l'apercevrai , ni ne le verrai point; mais, sans se montrer à mes yeux , il se fera sentir à moi , et m'imprimera une vive idée de sa grandeur. Tellement que la parole de Job s'accomplira à mon égard : J'ai craint le Dieu tout-puissant; et clans le juste effroi qu'il m'inspirait, je me le représentais comme une mer d'une étendue infinie, dont les flots grossis de tous côtés, et semblables à de haut^is montagnes, venaient fondre sur ma tête et m' accabler, {Job,, 31 . ) Voilà comment Dieu m'enveloppera, pour ainsi dire, et comment il se rendra maître de moi, sans qu'il ait besoin de nul autre que de lui-même pour me saisir et pour m'arrêter.
Que ferai-je? quelle sera ma ressource? En vain penseraîs-je à m'échapper, et voudrais-je m'enfuir
de devant la face du Seigneur : il me tiendra en set mains , et dès qu'une fois on tombe dans les mains du Dieu vivant, on n'en peut plus sortir. En vain compterais-je sur les hommes et sur leurs secours : à qui pourrais-je me faire entendre , étant seul avec Dieu; et quand je serais en état d'appeler toutes les créatures à mon aide, que serviraient tous leurs efforts contre leur créateur et le mien ? Peut-être des personnes charitables , des amis viendront-ils auprès de mon corps , me rendre certains devoirs , et témoigner leurs regrets. Toute une communauté où j'ai vécu , tout un ordre m'accordera ses suffrages et offrira des vœux en ma faveur : mais ces prières , ces vœux mettront-ils mon âme en assu. rance , si Dieu ne les écoute ; et les écoutera-t-il , si tout cela n'est soutenu par les mérites et la sainteté de ma vie ? Je me trouverai donc en ce terrible moment, abandonné à Dieu et à moi-même : à Dieu, de qui dépendra ma destinée pour l'éternité tout entière, et qui sera sur le point d'en décider; à moimême, qui, dépourvu de tout le reste, et dans le dépouillement le plus universel , n'emporterai avec moi que me^ œuvres , et n'aurai point d'autre soutien ni d'autre fonds. Où en serai-je si ce fonds me manque, et par où pourrai-je y suppléer?
O que j'apprendrai bien alors à faire d'une vie sainte et religieuse l'estime qui lui est due ! Que je comprendrai le bonheur de ma vocation , si je l'ai fidèlement suivie, et si j'en ai rempli tous les devoirs! Que me donneront de confiance une exacte régularité , une obéissance aveugle , une pauvreté dénuée de tout , la soumission de mon esprit , la mortification de mes sens , la retraite du monde , l'assiduité à la prière, le soin des plus petites choses , et toutes les observances de mon état ponctuellement et constamment gardées ! Que je me saurai bon gré de m'étre fait là-dessus d'utiles violences; d'avoir combattu mes répugnances naturelles, et de les avoir surmontées; de n'avoir eu égard , ni à certains exemples que j'avais devant les yeux et qui pouvaient me séduire ,' ni à certaines considérations et à de vains respects qui m'auraient porté au relâchement et détourné de mes exercices , ni à tous les prétextes que ma délicatesse vHtùt été que trop ingénieuse à me suggérer, pour peu que j'y eusse prêté l'oreille! C'est cette vue et ce souvenir du passé qui fera toute ma force, et qui m'affermira contre la frayeur d'un jugement, où je n'aurai que moi pour prendre en main ma cause et pour me défendre.
Mais au contraire , si , de tout le passé , il ne me reste rien sur quoi je puisse m'appuyer et m'assurer; si, me voyant au pouvoir d'un Dieu qui va méjuger selon le bon ou le mauvais emploi de mes années, je n'y découvre que tiédeurs, que négligences, qu'infractions perpétuelles de mes règles, qu'un vide
DU JUGEMENT DE DIEU
affireux et une inutilité tout infructueuse, pour ne pas dire toute criminelle , en quel accablement tomberaije , et en quelle désolation ! J'en frémirai d'horreur. lU viendront y dit le sage parlant des pécheurs (et combien de mauvais religieux seront de ce nombre!), i/s viendront tout tremblants et tout interdits. {Sag,, 4.) De retourner sur leurs pas et de rentrer dans la vie pour en faire un meilleur usage, c'est ce qu'ils ne pourront obtenir. D'avancer vers Dieu, et d'approcher de son tribunal pour y rendre compte d'une vie perdue , c'est ce qui les consternera. Ah! que n'y pensaient-ils et que n'y prenaientîls garde, lorsqu'ils en avaient les moyens! Je les ai présentement , et bientôt peut-être ne les aurai-je plus, ^'en négligeons aucun : il n*y a point de temps à perdre ; et le malheur dont je veux me garantir est assez grand , pour ne rien omettre de toute la vigilance et de toute la précaution que j'y puis apporter.
SECoriD POINT. Dans les jugements que rendent les hommes, le procès doit être instruit, et le juge ne prononce qu'après avoir éclairci les faits , et les avoir examinés avec toute l'attention nécessaire pour n*y être pas trompé. On interroge le criminel , on lui confronte les témoins , on écoute ses réponses, et il n>st point condamné que la preuve ne soit entière et la conviction juridique. Dieu gardera envers moi la même forme de justice, et c'est pour cela que j'aurai à subir de sa part l'examen le plus général , mais en même temps le plus prompt et le plus convaincant.
Examen le plus général. Dans toute la suite de la plus longue vie et depuis le premier usage de ma raison, je n'aurai pas formé une pensée, pas conçu un désir, pas dit une parole, pas fait une action ni omis un devoir, où cet examen ne s'étende et sur quoi je n'aie à me justiOer. Et comme tout cela se trouve ordinairement accompagné de circonstances qui aggravent le péché ou qui le diminuent, il n'y aura , par rapport à chaque article, ni vue , ni intention , ni sentiment , en un mot pas un point si léger, qui n'entre en compte , et qui ne soit mis dans la balance pour y être pesé. En qualité d'homme éclairé de la lumière naturelle , en qualité de chrétien soumis à la loi de l'Ëvangile, en qualité de religieux appelé à la perfection, j'avais des obligations différentes; et c'est de toutes ces obligations qu'il me faudra répondre. Mes œuvres les plus pieuses en apparence ne seront pas à couvert de cette recherche. La moindre imperfection qui s'y sera glissée, l'œil de Dieu la découvrira ; et s'il ne laisse rien échapper de tout ce qui en aura fait le mérite , il ne laissera rien non plus passer de tout ce qui en fiura pu avilir le prix et altérer la sainteté.
(•^xanocn le plus prompt. Une telle discussion me
coûterait maintenant des soins infinis; et e^icore avec tous mes soins et toutes mes réflexionj, ny pourrais-je suffire , parce que je ne puis avoir une connaissance assez claire , ni assez présente de toute ma vie. S'il était même seulement question de me retracer une idée bien juste de tout ce que j'ai fait, dit et pensé dans l'espace d'une journée, je n'y réussirais pas, tant il y a eu de choses, ou que je n'ai pas d'abord remarquées, ou qui se sont évanouies de mon esprit. Mais il n'en est pas ainsi de Dieu, ni d'une âme dégagée des sens, et capable après la mort de connaître et de voir par elle-même. Car Dieu , depuis le premier instant de mon être , ne m'ayaiit jamais perdu de vue, et d'ailleurs n'étant sujet à nul oubli, il n'aura point besoin de temps pour ra{>peler et pour me remettre devant les yeux toute ma conduite et tout ce qu'il y anra eu dans moi de plus intérieur. D'un seul trait de sa lumière divine, il rapprochera les objets les plus éloignés ; et sans nulle confusion , il les réunira tous dans un même point, et me les présentera , chacun aussi distinctement que s'il était séparé des autres, et que je n'eusse en particulier que celui-là à considérer. Je les verrai donc tous dans le même moment, et, malgré leur innombrable variété , mon âme , d'un coup d'œii , les démêlera tous , parce qu'elle ne dépendra plus des organes qui l'arrêtaient , et qu'elle agira selon toute l'étendue de ses puissances et toute leur activité.
De là enfin, examen le plus convaincant. Il ne consistera ni en raisonnements ni en conjectures, mais dans une vue simple et nette. De sorte qu'il n'y aura point à contester avec Dieu, ni à dissimuler. Combien de péchés à quoi je ne pense plus et dont je ne me souviens plus, se produiront tout de nouveau et se montreront à moi ? Combien en aperce>Tai-je d'autres qui m'étaient absolument inconnus, et doot je ne me croyais pas capable? De combien d'illusions, d'excuses et de prétendues justifications découvrirai-je la fausseté? Combien de difficultés et de questions que j'avais toujours résolues en ma filveur, seront décidées à ma condamnation? Combien de vertus qui brillaient devant les hommes, perdront tout leur éclat , et ne paraîtront qu'intérâ, que vanité, qu'habitude, qu'inclination naturelle, que bienséance, peut-être même que déguisement et hypocrisie.
Quel spectacle sera-ce là pour moi , et qu'auraije à dire? Quoi que je voulusse alléguer, ma conscience s'élèverait en témoignage et medémentirait. Car elle concourra avec Dieu pour me convaincre, et malgré moi elle m'arrachera ce triste aveu et cette courte, mais cruelle confession, 7 ai péché. (3. Reg», 12.) Que ne le dis-je dès à présent! je le dirais avec fruit. Que ne vais-je le reconnaître aux pieds de Dieu, dans le sentiment d'un humble repentir, afin de
DU JUGEMENT DE DIEU
i (ibligu de le reconnattre au pied de son lans un mortel désespoir! Que ne suis-je itifaux reproches de ma conscience, et, setissement de Jésus-Christ, que n*ai-je soin wr et de m'accorder promptement avec iis qveje marche encore dans le chemin, le ne me livre pas au juge ! ( M atth. , 5. )
0 Taurai satisfaite, elle se rendra mon avoes de Dieu : elle lui représentera ma pénim retour sincère, mes bonnes résolutions , 3ts salutaires dont elles auront été suivies. »ra des livres de la justice éternelle tout lit écrit contre moi , et elle m*en obtiendra abolition.
ÈMB POINT. Selon Texamen que Dieu aura )i et de toutes mes œuvres, il formera mon réprobation , ou de salut. Quoique ce ne me sentence aussi publique qu'elle le doit s le jugement universel , elle n'en sera ni thentique, ni moins irrévocable. Car ce que a prononcé, ou pour mon malheur éternel, mon éternelle béatitude, il ne le changera puisque je ne serai plus alors dans la voie eut perdre et obtenir sa grâce , mais dans où Ton ne peut ni pécher ni mériter. Il ic d'une extrême importance que cet arrêt me soit favorable ; sans cela, que devien- ;t en quelle misère serais-je réduit?
i effrayante ! Comment ai-je pu si souvent . et que dois-je avoir plus fortement gravé némoire? Pour en mieux sentir Timpresn'ai qu'à m'imaginer que je suis actuelleant le trône de la justice de Dieu , et qu'airoir interrogé , il se déclare enfin , et lance ce redoutable anathème : Retirez-vous de uditl (Matth. , 25.) Quel coup de foudre! e retire de mon Dieu ! Que je sois éternelrivé de mon Dieu ! Que mon Dieu me frappe ilédiction , et de toute sa malédiction , sans soit désormais possible de Tapaiser, ni qu*il aucune espérance de le retrouver jamais josséder ! Est-ce pour cela qu'il m'avait semonde, qu'il m'avait appelé à l'état relil'il m'avait recueilli dans sa maison, et qu'il t fourni tant de moyens de sanctification? it m'attacher à lui plus étroitement que le
1 des chrétiens, et le voilà qui me rejette de ace et qui fait un divorce entier avec moi! t me mettre au rang de ses élus et des âmes aient choisies et prédestinées, et le voilà ilève toutes les grâces dont il m'avait ent qui me dégrade jusqu'au plus bas rang des prouvées ! Il voulait me faire monter aux es places de son royaume, et le voilà qui me ean fond de l'abîme! Je n'ai, dis-je, qu'à
prévenir ainsi le temps; et vù% supposant par avance dans cette fatale extrémité, je n'ai qu'à suivre tous les sentiments qu'exciteront dans mon cœur de si tristes et de si désolantes idées. Heureux que ce ne soit encore qu'une supposition ; et cent fois plus heureux , si par une conduite toute nouvelle , je vis de telle sorte , que cette figure ne devienne jamais pour moi un effet ni une vérité.
C'est par ce renouvellement et ce changement de vie que je puis mériter un jugement de salut et de bénédiction. Car il y en a un pour les âmes justes , et surtout pour les âmes vraiment religieuses. Au lieu de ce funeste arrêt dont j'étais menacé si ma vie jus* ques à la mort eût toujours été également imparfaite et irrégulière , qu'il me sera doux d*entendre de la bouche de mon souverain juge cette aimable invitation et ces consolantes paroles : Courage y bon S'rriteur; vous m* avez été fidèle en peu de chose, et pour ce peu de chose je vous destine un grand héritage. Entrez dans la joie de votre Seigneur, (M ATTH., 35.) Comblé de cette joie toute pure et toute divine, dont je commencerai à goûter les douceurs ineffables , je reconnaîtrai bien que c'était peu de chose que Dieu demandait de moi en ce monde, et que tout ce que j'y aurai, ou entrepris, ou souffert, ou quitté pour lui, n'était rien en comparaison de la récompense qu'il m'avait préparée et de la gloire où il s'était proposé de m'élever. Si je pouvais encore alors être touché de quelque regret , ce ne serait pas d'avoir porté trop loin mon zèle , ni de ne m'être point assez ménagé dans les saintes pratiques qu'il m'inspirait pour mon avancement et ma perfection ; ce serait plutôt de Favoîr trop mesuré , et de ne lui avoir pas donné plus de liberté et plus d'étendue. En puis-je trop faire lorsqu'il s*agit d'un maître qui , dans son jugement, ne sera pas moins libéral et magnifique à couronner ma fidélité, que sévère et inexorable à punir mes négligences et mes lâchetés ?
Conclusion. Grand Dieu, qui d'un regard ébranlez les colonnes du firmament, et faites trembler la terre; Dieu de sainteté et la sainteté même, devant qui les cieux ne sont pas purs, et qui avez trouvé de la corruption jusque dans vos anges : hélas ! Seigneur, comment pourra soutenir votre présence une créature aussi faible que je le suis , et comment une âme chargée de tant de dettes, osera-t-elie entrer en jugement avec vous? Malheur à la vie même la plus chrétienne et la plus religieuse dans testime des hommes , si vous l'examinez à la t igueur, et si vous la jugez sans miséricorde. (Aug.) Car vos vues sont bien au-dessus des nôtres, et qui peut se flatter d'être à vos yeux exempt de tache et digne I d'amour?
! Cependant, mon Dieu, vos divines Écritures ' m'enseignent que cette miséricorde qui m'est v
DE UENFER.
nécessaire, et sur laquelle je dois principalement établir ma confiance, n'aura plus de part dans le jugement que je recevrai de vous à Theure de ma mort , et que votre justice y présidera seule. Quelle grâce ai-je donc à vous demander, et quelle prière ai-je présentement à vous faire? Ah! Seigneur, c'est que vous n'attendiez pas, pour méjuger, que ce dernier jour soit venu, mais que vous me jugiez dès cette vie, parce que vos jugements en cette vie sont des jugements paternels et salutaires. Oui, mon Dieu, jugez toutes mes infidélités et toutes mes offenses; il est juste que j'en porte la peine : mais ne me réservez pas à ce temps , où vovs ne me reprendriez que dans votre colère ^ et vous ne méjugeriez que dans votre fureur, {Ps. 6.)
Vous faites plus encore , ô Dieu souverainement bon et plein d'indulgence! Vous voulez bien ne me pas juger vous-même, pourvu que je sois mon propre juge-, et vous consentez à me remettre tous vos intérêts, pourvu que j'en prenne soin contre moimême, et que je vous fasse toute la justice qui dépend de moi. Y aurait-il un aveuglement plus déplorable et moins excusable que le mien , si je refusais une condition aussi avantageuse que celle-là? De grand cœur , ô mon Dieu , je l'accepte , et je m'y soumets. Je me citerai moi-même au tribunal de ma conscience ; je serai moi-même mon accusateur et mon témoin ; je ferai de toute ma vie la revue la plus rigoureuse et la plus sévère ; j'y proportionnerai ma pénitence, et dans un vrai désir de vous satisfaire, je la rendrai aussi complète qu'elle me semblera devoir l'être , et que ma faiblesse la pourra supporter. Je n'en demeurerai pas là , Seigneur : je réglerai l'avenir, je le sanctifierai; je ne m'y permettrai , ni n8 m'y pardonnerai rien, afin que rien ne m'arrête quand vous m'appellerez à vous , et que je puisse sans retardement et sans obstacle prendre possession de l'éternelle béatitude que vous m'avez promise.
TROISIÈME MÉDITATION