SUR LALUANCE DE L'AME RELIGIEUSE AVEC DIEU
Dieu du ciel et de la terre , le Dieu de toute la nature; mais. Je sais que vous êtes mon Dieu : Dixi Domino, Deus meus es tu, (Psalm, 15.) Mais, demande saint Augustin , pourquoi s'exprîmait-il de la sorte , et pourquoi s*attribuait-il spécialement à lui-même ce qui est commun à toutes les créatures? Car n'est-ce pas Dieu qui les a toutes créées, et par conséquent n*est-il pas le Dieu de fout Tunivers? Nnmquid omnium Deus non estf ( Aug. ) Il est vrai, répond ce saint docteur, c'est le Dieu de tout le monde ; mais il faut aussi reconnaître qu'il 18 donne particulièrement , et qu'il appartient plus proprement à certaines âmes, qui n*ont point d'autre sentiment sur la terre que de l'aimer, qui n'ont point d'autre soin que de le servir, qui n'ont poin ni ne veulent point avoir d'autre héritage que luimême et le bonheur de le posséder : Sed eorum prascipue Deus quieumdUigunt, colunt^possideni. ( Id. ) Or, qui sont ces âmes dégagées de tout autre objet que Dieu , et dont tous les désirs tendent vers Dieu ? qui sont ces âmes tout occupées du service de Dieu , et dont l'unique emploi ddns la vie est d'honorer Dieu? qui sont ces âmes volontairement pauvres , qui se sont dépouillées de toUs les biens sensibles {mur Dieu , et dont le seul trésor et le seul bien est Dieu? N'est-il pas évident que ce sont les âmes reh'gieuses, et n'est-il pas juste que Dieu soit à elles d'une façon toute singulière, puisqu'elles ont voulu d'une façon toute singulière être elles-mêmes à Dieu? C'est en ce même sens qu'il faut entendre cette autre parole de l'Écriture, que j'ai déjà rapportée, je veux dire cette formule de profession que prononçaient les Hébreux aux pieds du grand prêtre, en entrant dans la terre promise : Profiteor hodiecoram Domino Deo tuo; Je proteste aujourd'hui, disaient-ils au pontife, et je fais un aveu solennel devant le Seigneur votre Dieu. Hé quoi! reprend là-dessus saint Jérôme, ne devaient-ils pas plutôt dire, devant le Seigneur notre Dieu? n'étaient-ils pas le peuple de Dieu , et Dieu âe les avait-il pas cent fois assurés qu'il était leur Dieu, préférablement à toutes les autres nations? Cependant en la présence des prêtres , ils n'osaient l'appeleV leur Dieu , et se contentaient de dire : Le Seigneur votre Dieu : comme s'ils eussent reconnu que leur Dieu était bien plus à leurs prêtres qu'il a'était à eux ; et que ceux qui se trouvaient employés aux fonctions du sacerdoce, pouvaient tout autrement se gloriûer qu'ils appartenaient à Dieu , et que Dieu , pour ainsi parler, leur appartenait. Pourquoi eela? la raison en est bien claire, poursuit saint Jérôme, et nous n'avons qu'à consulter l'Écriture pour nous en instruire. Cestque le grand prêtre, aussi bien que toute la tribu de Lévi , n'ayant eu aueno partage ni aucune possession dans la terre "''"''""■■«^ Dieu lui-même comme il est expressé-
ment marqué, leur devait servir de possession: excellente idée de l'âme religieuse. Elle ne se réserve que Dieu : il est donc juste qu'elle possède Dieu plus que les autres , et qu'en cela elle ait même dans un sens, l'avantage sur les prêtres du Seigneur, tout distingués qu'ils sont d'ailleurs par leur caractère; car les prêtres, après tout, soit de l'ancienne, soit de la nouvelle loi, n'ont jamais fait un renoncement aussi entier que le sien , puisque le sacerdoce n'empêche point qu'on ne puisse acquérir et conserver les biens temporels. Mais l'âme religieuse dit absolument à Dieu : Quid mihi est in ccelo, et a te quid volui super ferramf {Psalm. 72.) De tout ce qu'il y a dans le ciel, el de tout ce qu'il y a sur la terre, qu'ai-je désiré, qu'ai-je recherché, qu'ai-je voulu retenir, hors vous. Seigneur, et vous seul? Je ne dis pas cela, mon Dieu , ajoute-t-elle , je ne le dis pas pour faire valoir auprès devons la pauvreté et le dénûment où je me suis réduite ; mais pour me féliciter humblement moi-même, et pour me réjouir devant vous de mon abondance; car vous me valez infiniment mieux vous seul que tout le reste sans vous; et ce qu'il y a de plus merveilleux encore, vous me valez mie«z vous seul gue tout le reste avec vous : non pas qu'avec tout le reste vous perdiez rien de votre prix infini; mais parce que ce reste m'empêcherait de vous bien posséder, et qu'en vous possédant seul je vous possède plus parfaitement. Voilà donc, ma chère sœur, je ne puis trop vous le redire, voilà le bonheur du saint état que vous embrassez : vous y posséderez Dieu. Dans le monde on ne le possède pas, ou l'on ne le possède qu'à demi : et comment , en effet , pourrait-on le bien posséder, lorsqu'on se trouve possédé soi-même par tant de mattres, par l'ambition, par l'intérêt, par le plaisir, par toutes les passions et tous les vices ? C'est dans l'état religieux que cette possession est entière, paisible, assurée; c'est là que l'on goûte Dieu, qu'on se repose en Dieu, qu'on recueille tous les fruits que peut pro- I duire un héritage aussi grand que Dieu.
Mais je vais plus avant encore, ma chère sœur, et je finis pas une pensée que vous ne devez jamais oublier. Vous allez faire une sainte alliance avec votre Dieu : et suivant les idées communes et ordinaires , je pourrais vous dire que c'est tellement un Dieu de gloire, qu'il a été tout ensemble un homme de douleurs, un Dieu pauvre, un Dieu humilié, un Dieu persécuté, un Dieu crucifié; que vous ne pouvez donc vous allier avec lui sans participer à sa pauvreté aussi bien qu'à ses richesses, à ses humiliations aussi bien qu'à sa gloire, à ses souffrances et à sa croix aussi bien qu'à sa souveraine béatitude. Voilà ce que je vous représenterais ; et dans la disposition où vous êtes, il n'y a rien de si contraire aux sens et à la nature, que vous ne voulussiez ac-