DE L'HUMILITÉ DE J. C. DANS L'INCARNATION
de griee et de sainteté, ce néant a-t-il produits? Car c*esl làdessus qu'est fondée toute notre justification, et c'est ce qui nous a enrichis de tous les dons célestes et de tous les trésors de la miséricorde du Seigneur. De sorte que ce néant a été plus glorieux à Dieu , plus salutaire aux hommes , plus féeond dans ces fruits sacrés et ses admirables opérations, que tous les autres états de splendeur et de majesté où le Sauveur a paru, et où il edt pu paraître. O puissance infinie du Très-Haut! ô abîme de sagesse! que vous êtes impénétrable, Seigneur, dans Tos conseils, et que vous y êtes adorable! Sur Thumiliatioo la plus étonnante, vous savez établir votre plus sublime grandeur, et dans le plus prodigieux abaissement, vous trouvez de quoi vous élever, et de quoi nous sauver et nous sanctifier.
Voilà quelle est par rapport à moi-même, et avec une juste proportion , la vertu et le pouvoir de Thumilité. Quels que soient sur moi les desseins de Dieu , je dois être persuadé qu'il ne fera jamais rien de grand dans moi qui n'ait le néant de mon humilité pour principe et pour fondement. Dès que je voudrai être quelque chose, je ne serai rien; et du moment que je consentirai à n'être rien , je deviendrai devant Dieu capable de tout. Voilà par quelle Toie les saints sont parvenus à une si haute perfection, et voilà par où j'y puis parvenir comme eux : sans l'humilité , point de véritable vertu , point d'œuvres vraiment saintes. Car, dans toutes nos œuvres et dans toutes nos vertus, il faut bien distinguer le corps et l'esprit : le corps, qui est la substance des choses que nous faisons; et l'esprit, qui est la vue intérieure que nous nous proposons en les faisant. Or, c'est cet esprit qui vivifie nos œuvres et qui anime nos vertus. Dès là donc qu'il vient à manquer, ou qu'il est infecté et gâté par l'orgueil , les oeuvres les plus apparentes ne sont plus que des œuvres mortes, et les plus spécieuses Tertus n'ont plus qu'une vaine lueur, qui brille à nos yeux et qui nous éblouit, mais qui s'éclipse et qui disparaît aux yeux de Dieu.
Et en effet, de quel prix peut être auprès de lui ce que je ne fais pas pour lui, mais ce que je fais pour satisfaire ma vanité, pour m'attirer l'estime des créatures , pour avoir dans la communauté , ou dans tout Tordre dont je suis membre , une certaine considération? Quand même je ne m'y chercherais pas si expressément moi-même, et que je croirais y chercher véritablement Dieu , ne serait-ce pas , non-seulement en rabaisser et en diminuer, mais en détruire toute la valeur, que d'en parta^^er avec lui la gloire, en m'arrétant à certains éloges qui me nattent, à certains retours sur moi-même et à certaines complaisances, d'autant plus dangereuses qu'elles sont plus subtiles , et que souvent elles se trouvent couvertes du voile de l'humilité? Dieu
perce ce voile, il voit le fond de notre cœur; et d'ailleurs il est si jaloux de sa gloire , qu'il nous défend d'y toueher jamais et de lui en dérober la moindre partie. Il veut une gloire toute pure; et c'est l'altérer que d'y mêler la nôtre en quelque manière que ce soit.
Aussi voyons-nous qu'il a toujours fait choix des âmes les plus humbles, ou pour les porter à des degrés de sainteté extraordinaires, ou pour les employer à ses plus grands ouvrages. Ce fut la plus humble des vierges qu'il éleva jusqu'à la maternité divine. Ce fut par de pauvres pêcheurs qu'il convertit toute la terre , et qu'il y répandit son Église. // n'a choisi pour cela , dit saint Paul , ni les sages, ni les puissanls, ni les nobles du siècle, parce qu'ils sont communément orgueilleux et pleins d'eux-mêmes : mais il a pris ce qu'il y avait de plus faible pour confondre les forU. il a pris ce qu'il y avait de moins noble et de plus périssable , les choses même qui ne sont point, pour renverser celles qui sont. Et par quelle raison en a-t-il ainsi usé? o^n que nul homme n'ait de quoi se glorifier devant lui. (I. Cor., I.)
Au contraire, quels jugements a-^il exercés contre des âmes présomptueuses qui se sont laissé enfler de leurs prétendus mérites ? Nous n'en avons que trop d'exemples dans des solitaires, dans des religieux, en des hommes qui passaient pour des saints et qui l'étaient du reste , mais dont il a permis les chutes malheureuses , pour les punir de leur orgueil. Si Dieu ne m'a pas encore puni avec tant d'éclat ni avec tant de sévérité , n'est-ce pas pour moi un mal assez déplorable , que tout ce que je puis avoir pratiqué jusqu'ici dans la religion de plus pénible et de plus saint en soi ait peut-être été perdu , parce qu'une secrète envie de paraître s'y est gliss4'!e, et qu'elle y a eu la meilleure part? Que sera-ce à la fin de mes jours si, comblé d'années et consunté de travaux , je me trouve néanmoins les mains vides, et que j'aie le malheur alors qu'une fausse et vaine gloire m'ait tout enlevé?
Troisième point. Dans ce mystère d'un Dieu incarné, nous avons contracté avec lui une alliance toute particulière. A lliance en vertu de laquelle nous sommes les frères de Jésus-Christ , et Jésus-Christ est notre frère. Non-seulement même par cette alliance nous devenons ses frères, mais nous sommes ses membres , et nous ne faisons plus avec ce Dieu- Homme qu'un même corps. Le nœud qui forme entre lui et nous une union si parfaite , c'est l'état d'humiliation et d'anéantissement où il a bien voulu descendre pour nous. S'il ne fût point sorti de sa gloire, et qu'il eût refusé de prendre une chair semblable à la nôtre, ce serait toujours notre Dieu , ei nous serions toujours ses créatures : mais uous n'au-