SUR L'EXERCICE DE LA PRÉSENCE DE DIEU
De tous les exercices delà vie chrétienne et religieuse, il n*en est point où les saints se soient plus adonnés, ni qu'ils aient plus recommandé, que celui de la présence de Dieu. Il est important d'en bien connaître l'obligation , l'utilité et la pratique.
Prbmiisb point. L'obligation de cet exercice est fondée sur ces deux principes de foi : Dieu est partout, et Dieu voit tout. Dieu est partout : donc je lui dois partout le respect, donc je dois partout me souvenir de la prééminence de son être et de ma dépendance. En effet , il n'y a point de lieu dans l'univers qui ne soit consacré par la présence de la majesté de Dieu; et quelque part que je me trouve, je puis dire aussi bien que Jacob : Ce lieu est saint, et je ne le savais pas ( Gènes. , 28 ) , ou plutôt je n'y pensais pas. Dieu est ici, et je l'oubliais, je n'y faisais nulle attention. Ainsi l'exercice de la présence de Dieu est Thommage légitime, et le culte que je rends à l'immensité de Dieu. Saint Augustin se l'est figurée comme un vaste océan , où toutes les créatures sont, pour ainsi dire, abîmées clans Dieu, et pénétrées de l'essence de Dieu , sans pouvoir jamais sortir hors de lui, ni se détacher de lui , parce qu'elles lui sont présentes par la nécessité de leur être ! N^est-il donc pas juste que Thomme, qui est une créature intelligente et raisonnable, se fasse un devoir de religion de lui être encore présent d'esprit et de cœur; se considérant sans cesse dans Dieu , et considérant Dieu dans soi-même , puisqu'il y a des liaisons essentielles entre Dieu et lui ?
En même temps que Dieu est partout, il voit tout, il observe tout : je dois donc , autant qu'il est en mon pouvoir, ne le perdre jamais de vue , et marcher toujours comme l'ayant pour témoin, non-seulement de mes actions , mais de mes plus secrètes intentions, ce Dieu dont la pénétration est inÛnie, à qui malgré moi je sers comme d'un continuel spectacle, et à la connaissance duquel rien ne peut se soustraire ni se dérober. Où irai-je, Seigneur, disait David, pour me cacher à votre entendement divkij etoùfuirai-jededevantvotrefacefSije monte dans le ciel, je vous y rencontre; si je descends jusqu'aux en/ers , vous y êtes présent; si je prends des ailes pour voler aux extrémités de ta terre, c'est votre main qui m'y conduit. J'ai dit en moi-même: Feut-étre que les ténèbres me couvriront. Mais j'ai reconnu que la nuit même la plus profonde devient foute lumineuse pour me montrer à vous. Car les iénébres y ô mon Dieu ! ne sont point obscures pour vous , et la nuit pour vous est aussi claire que le
plus grand jour. (P«. 138. ) Voilà comment raisonnait ce saint roi , concluant de là l'obligation où il était de se tenir toujours en la présence de son Dieu. Pourquoi ne le conclurai-je pas moi-même et peur moi-même ?
Second point. L'utilité de ce même exercice de la présence de Dieu consiste en ce que c'est un souverain préservatif contre le péché; et de plus, une voie courte et abrégée pour arriver à la perfection. Préservatif contre le péché ; car rien n'est plus propre à me contenir dans l'ordre, que de pense que je suis devant Dieu. Rien de plus efOcace pour réprimer les mouvements de mes passions, pour me Caire triompher des plus violentes tentations, pour m'empécher de succomber dans les plus dangereuses occasions, que de me dire : Je suis en présence de mon juge, en présence de celui qui va me condamner, et qui est tout prêt à prononcer contre moi l'arrêt , si je suis assez téméraire pour commettre ce péché. Il n'y a point, dis-je, de tentation que cette réflexion ne surmonte , point d'emportement qu'elle n'arrête, point de fragilité ni de chute dont elle ne préserve. Nous ne péchons communément que parce que nous perdons la vue de Dieu ; et à peine pècherions-nous jamais, si nous avions toujours Dieu présent. Pécher contre Dieu , dit saint Augustin , c'est un crime ; mais pécher contre Dieu à la vue même de Dieu, c'est un monstre; et il y aurait peu de pécheurs qui en vinssent jusque-là, s'ils étaient prévenus de ce sentiment : Dieu me regarde. Aussi est-ce le reproche que se fit à soi-même l'enfant prodigue , quand il dit dans la douleur et dans l'amertume de son âme : Mon père , j'ai péché contre le ciely et devant vous. (Luc, 16.)
Voie courte et abrégée pour arriver à la perfection : c'est ce que Dieu lui-même enseignait à Abraham, lorsqu'il lui disait : Marchez en maprésence, et vous serez par/ait. ( Gènes. , 17. ) Car la vraie perfection de l'homme chrétien et du religieux est de bien faire toutes ses actions, de ne les point faire lâchement, de les faire avec application et avec ferveur. Or, qu'y a-t-il qui puisse plus minspirer cette ferveur dans mes actions, plus m'animer, et corriger en moi le désordre d'une vie négligente et lâche, que In vue et la présence de Dieu? Dieu m'examine, et je l'ai continuellement pour spectateur. Avec cela puis-je être tiède et languissant dans son service, et en ce que je fais pour lui ? Ajoutez que cette présence de Dieu est une source de consolation pour les âmes justes , et un soutien dans les efforts et les violences que leur coûte le soin de leur perfection. Qu'y a-t-il de plus doux que cette pensée : Dieu est avec moi ; tout Dieu qu'il est , il s'applique à moi , et est occupé de moi ? Cette pensée seule n'est-elle pas plus que suffisante pour adoucir toutes les peine^^