‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 372 sur 408 · DE L'HUMILITÉ DE J. C. DANS L'INCARNATION · texte numérisé non relu

DE L'HUMILITÉ DE J. C. DANS L'INCARNATION

de grlee et de sainteté, ce néant a-t-il produits? Car c'est làdessus qu*est fondée toute notre justi/ication, et e*est ce qui nous a enridiis de tous les dons célestes et de tous les trésors de la miséricorde du Seigneur. De sorte que ce néant a été plus glorieux à Dieu, plus salutaire aux hommes, plus fécond dans ces fruits sacrés et ses admirables opérations, que tous les autres états de splendeur et de majesté où le Sauveur a paru , et où il edt pu paraître. O puissance infinie du Très-Haut ! ô abîme de lagesse! que vous êtes impénétrable, Seiççneur, dans ▼os conseils, et que vous y êtes adorable! Sur ThumiliatioD la plus étonnante, vous savez établir votre plus sublime grandeur, et dans le plus prodigieux abaissement, vous trouvez de quoi vous élever, et de quoi nous sauver et nous sanctifier.

Voilà quelle est par rapport à moi-même, et avec une juste proportion , la vertu et le pouvoir de Thumilité. Quels que soient sur moi les desseins de Dieu , je dois être persuadé qu'il ne fera jamais rien de grand dans moi qui n*ait le néant de mon humilité pour principe et pour fondement. Dès que je voudrai être quelque chose, je ne serai rien; et du moment que je consentirai à n'être rien , je deviendrai devant Dieu capable de tout. Voilà par quelle ▼oie les saints sont parvenus à une si haute perfection, et voilà par où j'y puis parvenir comme eux : sans l'humilité , point de véritable vertu , point d'œu- Tres vraiment saintes. Car, dans toutes nos œuvres et dans toutes nos vertus, il faut bien distinguer le corps et l'esprit : le corps, qui est la substance des choses que nous faisons; et l'esprit, qui est la vue intérieure que nous nous proposons en les faisant. Or, c'est cet esprit qui vivifie nos œuvres et qui anime nos vertus. Dès là donc qu'il vient à manquer, ou qu'il est infecté et gâté par l'orgueil, les œuvres les plus apparentes ne sont plus que des œuvres mortes, et les plus spécieuses vertus n'ont plus qu'une vaine lueur, qui brille à nos yeux et qui nous éblouit, mais qui s'éclipse et qui disparaît aux yeux de Dieu.

Et en effet, de quel prix peut être auprès de lui ce que je ne fais pas pour lui, mais ce que je fais pour satisfaire ma vanité, pour m'attirer l'estime des créatures , pour avoir dans la communauté , ou dans tout Tordre dont je suis membre , une certaine considération? Quand même je ne m'y chercherais pas si expressément moi-même, et que je croirais y chercher véritablement Dieu, ne serait-ce pas, non-seulement en rabaisser et en diminuer, mais en détruire toute la valeur, que d'en partager avec lui la gloire, en m'arrêtant à certains éloges qui me flattent, à certains retours sur moi-même et à certaines complaisances, d'autant plus dangereuses qu'elles sont plus subtiles , et que souvent elles se trouvent couvertes du voile de l'humilité? Dieu

perce ce voile, il voit le fond de notre cœur; et d'ailleurs il est si jaloux de sa gloire , qu'il nous défend d'y toueher jamais et de lui en dérober la moindre partie. Il veut une gloire toute pure; et c'est l'altérer que d'y mêler la nôtre en quelque manière que ce soit.

Aussi voyons-nous qu'il a toujours fait choix des âmes les plus humbles, ou pour les porter à des degrés de sainteté extraordinaires, ou pour les employerasesplusgrandsouvrages.ee fut la plus humble des vierges qu'il éleva jusqu'à la maternité divine. Ce fut par de pauvres pêcheurs qu'il convertit toute la terre , et qu'il y répandit son Église. // n'a choUi pour cela , dit saint Paul , ni les sages, ni les puissanfs, ni les nobles du siècle, parce qu'ils sont communément orgueilleux et pleins d'eux-mêmes : mais il a pris ce qu'il y avait de plus faible pour confondre les forts. Il a pris ce qu'il y avait de moins noble et de plus périssable , les choses même qui ne sont point, pour renverser celles qui sont. Et par quelle raison en a-t-il ainsi usé? afin que nul homme n'ait de quoi se glorifier devant lui, (I. Cor., I.)

Au contraire, quels jugements a-t-il exercés contre des âmes présomptueuses qui se sont laissé enfler de leurs prétendus mérites ? Nous n'en avons que trop d'exemples dans des solitaires, dans des religieux, en des hommes qui passaient pour des saints et qui l'étaient du reste, mais dont il a permis les chutes malheureuses , pour les punir de leur orgueil. Si Dieu ne m'a pas encore puni avec tant d'éclat ni avec tant de sévérité , n'est-ce pas pour moi un mal assez déplorable , que tout ce que je puis avoir pratiqué jusqu'ici dans la religion de plus pénible et de plus saint en soi ait peut-être été perdu , parce qu'une secrète envie de paraître s'y est glissée, et qu'elle y a eu la meilleure part ? Que sera-ce à In fin de mes jours si, comblé d'années et consumé de travaux , je me trouve néanmoins les mains vides , et que j'aie le malheur alors qu'une fausse et vaine gloire m'ait tout enlevé?

Troisième point. Dans ce mystère d'un Dieu incarné, nous avons contracté avec lui une alliance toute particulière. Alliance en vertu de laquelle nous sommes les frères de Jésus-Christ , et Jéisus-Christ est notre frère. Non-seulement même par cette alliance nous devenons ses frères, mais nous sommes ses membres , et nous ne faisons plus avec ce Dieu- Homme qu'un même corps. Le nœud qui forme entre lui et nous une union si parfaite , c'est l'état d'humiliation et d'anéantissement où il a bien voulu descendre pour nous. S'il ne fût point sorti de sa gloire, et qu'il eût refusé de prendre une chair semblable à la nôtre, ce serait toujours notre Dieu, el nous serions toujours ses créatures : mais nous n'au-

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rions jainais eu Favantage de lui être liés comme frères ni comme membres. Nous ne lui appartenons donc de si près que parce qo*il est venu à nous , et qu*il s*est ùkït petit comme nous.

De là combien nous doivent être chers ses abaissements , puisqu'ils nous ont ainsi élevés et qu'ils nous ont été si salutaires ! Or, n'est-il pas étrange que nous y soyons néanmoins si opposés , et que dans la pratique nous n'y voulions avoir aucune part? Quand il ne s*agit que de les adorer dans la personne de Jésus-Christ, et de m'en expliquer en des termes et avec des sentiments d'admiration, J'use sur cela des expressions les plus vives et les plus touchantes. Quand il n'est question que de les méditer et de m'en entretenir intérieurement dans la prière , j'y trouve du goût, et j'en suis même attendrLquelquefois jusqu'aux larmes. Mais qu'il se présente une occasion de les imiter et d'y participer, c'est là que toute l'onction que j'y trouvais s'évanouit , et que toute l'ardeur de mon zèle vient à s'éteindre. Un mépris , fdt-ce le plus léger, et ne fûtil, comme il arrive souvent, qu'imaginaire, suffit pour me serrer le cœur et pour me remplir d'amertume. Ou j'éclate avec chaleur, ou, si je dissimule mon chagrin, j'en suis continuellement occupé, et je le porte partout.

Est-ce là l'honneur et la reconnaissance que je dois à un Dieu si profondément humilié pour moi? Afin de m'égaler en quelque sorte à lui , il n'a pas dédaigné de me ressembler dans toutes mes infirmités et toutes mes misères ; et il n'est rien dont j'aie plus d'horreur que de lui ressembler en cela même qui l'a approché de moi, et qui m'a donné avec lui un rapport si avantageux et si glorieux. Il faut qu'il y ait de la proportion entre le chef et les membres : et quelle proportion, quelle alliance peut-il y avoir entre son humilité et mon orgueil ? Quelle indignité, disait saint Bernard, et quelle honte que, sous un chef couronné d'épines, les membres vivent dans le plaisir et dans les délices! Je puis bien me dire de même : Quel renversement et quelle contradiction que, sous un chef qui s'est volontairement anéanti , moi qui me reconnais pour un de ses membres, et qui dois regarder comme un insigne bonheur de l'être, je me fasse toutefois un scandale de ses anéantissements , et que je les rejette si loin de moi ! N'est-ce pas le renoncer luimême? n'est-ce pas m'en séparer? Or, dès que les membres ne communiquent plus avec le chef, ils n'en reçoivent plus de vertu , et ils tombent dans une mortelle défaillance : voilà ce que j'ai à craindre. Dieu laisse une âme vaine languir dans la tiédeur, et ne se remplir que de frivoles idées, qui l'amusent toute sa vie plutôt qu'elles ne l'occupent. Encore est-ce un bien qu'il en demeure là, et qu'il pe Pabandonue pas en des rencontres et sur des

points plus essentiels. Quoi qu'il en soit , le Seigneur résiste aux superbes, et c'est aux humbles qu'il donne sa grâce. (Jàcob. , 4.) Sans l'humilité, point d'esprit chrétien ; à plus forte raison , |)oint d'esprit religieux; et par le même principe, point de progrès dans les voies de Dieu , point de commerce ni d'union avec Dieu. Je ne l'ai que trop éprouvé : veux-je l'éprouver encore ? ou plutôt n'y dois-je pas et n'y veux-je pas apporter un prompt remède?

Conclusion. C'est vous, Seigneur, qui me l'enseignez ce moyen si nécessaire pour guénr les maux infinis que l'orgueil m'a causés jusques à présent , et pour arrêter les pernicieux effets qu'il produit tous les jours jusque dans les plus saints étals. Le premier de tous les péchés a été l'orgueil , et c'est de cette source empoisonnée que sont venus dans la suite tant d'autres péchés. Il n'y avait que vos humiliations. Seigneur, qui pussent les réparer; et voilà pourquoi, entrant dans le monde, vous avez commencé par vous humilier.

Votre exemple est pour moi une leçon bien sensible et bien intelligible. Tout Dieu que vous êtes , vous voulez être renfermé comme un enfant , dans le sein d'une vierge ; vous y voulez demeurer obscur et inconnu , et par là que m'apprenez-vous autre chose, sinon que je dois moi-même , par mon humilité, me rendre aussi petit qu'un enfant? Puis-je l'ignorer, cette excellente et divine leçon, et par quel prétexte puis-je me défendre de la pratiquer? La gloire m'est-elle plus due qu'à vous, et mon nom sur la terre doit-il être plus connu que le vôtre ?

Ah! Seigneur, ces pensées me confondent, et j'y trouve toute ma condamnation. Maintenant que je les ai présentes à l'esprit , j'en suis touché, et il me semble que je serais eu disposition de soutenir tous les outrages et de vivre comme le dernier des hommes : mais que ces idées passent bientôt de mon souvenir, et qu'il faut peu de chose pour les effacer ! De toutes les vertus, il n'en est point qui s'acquière plus difûcilement qu'une sincère humilité, ni qui engage à de plus grands efforts et à de plus grands sacriGces. Du moins , mon Dieu , je sens là-dessus ma faiblesse, et je m'en humilie devant vous. Ma sensibilité est extrême , et je ne puis de moi-même la vaincre : mais aidez-moi , Seigneur ; fortifiez-moi dans le dessein que vous m'inspirez de travailler enfin à déraciner de mon cœur ce fonds d'orgueil qui m'est si naturel , et qui se répand dans toutes mes actions et toute la conduite de ma vie.

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