‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 377 sur 408 · DE LA PAUVREFÉ DE J. C. DANS SA NATIVITÉ · texte numérisé non relu

DE LA PAUVREFÉ DE J. C. DANS SA NATIVITÉ

y a eu de saints et de fervents religieux , qui m*ont précédé dans la même observance et sous la même règle. Que dis-je ? c'était trop pour eux ; et leur pauvreté, aies en croire, était toujours trop aisée et trop commode. Bien loin de vouloir élargir ce nécessaire et rétendre, ils ne pensaient qu*à le resserrer autant qu'il leur était permis, afin de le proportionner davantage à Tétat de Jésus-Christ et de Ten approcher de plus près. Ils ne se plaignaient que d'en être encore si éloignés. Hélas ! j'en suis bien plus éloigné qu'eux : mais est-ce là le sujet de mes plaintes? 0 que de murmures cesseraient, que de retours de l'amour-propre seraient tout d'un coup arrêtés, si je venais à mieux comprendre que je ne je l'ai compris jusques à présent, ce que c'est que d'être pauvre comme Jésus-Christ, ou plutôt , si jecomprenais mieux de quelle Indignité il est , dans un religieux, de se dire pauvre de Jésus-Christ, et de ne vouloir pas être pauvre comme Jésus-Christ!

Tboisième point. Ou c'est Jésus-Christ qui s'est trompé dans le choix qu'il a fait d'un état pauvre, ou c'est le monde qui se trompe dans l'attachement qu'il a aux biens de la terre. Mais Jésus-Christ étant la sagesse incréée, il est incapable de se tromper en aucune chose; d'où il faut conclure que c'est donc le monde qui est dans l'erreur et qui s'égare. Voilà comment raisonnait saint Bernard , et ce raisonnement regardait en général toutes les conditions ; mais on peut bien l'appliquer en particulier à la profession religieuse.

Car, entre toutes les conditions, où est-ce qu'on se trompe le plus, si ce n'est dans la religion, dès qu'on y est attaché à ses commodités et qu'on y recherche les aises de la vie? Une âme religieuse tombe alors dans les plus grossières erreurs, et sa conduite en est toute pleine : l» elle se flatte de suivre Jésus- Christ pauvre , parce qu'elle marche dans la voie de la pauvreté : mais autre chose est de marcher dans la voie de la pauvreté , et d'y suivre Jésus-Christ. On l'y suit par une sainte conformité de sentiments avec lui ; et quelle conformité y a-t-il entre les sentiments de ce Dieu volontairement dépouillé de tout, et ceux d une âme qui , dans la pauvreté qu'elle professe, ne pense qu'à se ménager tout ce qu'elle peut d'accommodements et de douceur? 2* Elle croit avoir devant Dieu le mérite de la pauvreté évangélique, quoiqu'elle n'en ait pas le véritable esprit : car ce n'est pas l'avoir, cet esprit de pauvreté , que de ne vouloir manquer de rten , et de savoir si bien se dédommager d'un côté de ce qu'on ne peut recevoir de l'autre. 3» Comme il arrive souvent que malgré toute son attention et toutes ses précautions, elle n'a pas , à beaucoup près , tout ce qu'elle souhaite, il s'ensuit de là qu'elle ressent tout l'effet et toute la peine de la pauvreté, sans en retirer au-

cun fruit ni pouvoir en espérer aucune récompense. 4^ Après avoir abandonné peut-être de grands biens, ou du moins un honnête établissement dans le monde, elle se laisse occuper de bagatelles, et n*en est pas moins possédée que les mondains le sont d'une abondante fortune. 5° D'autant plus aveugle et plus dangereusement trompée qu'elle se persuade , en bien des occasions et sur bien des sujets où elle se donne certaines libertés, qu'il n'y va pas du salut, lorsque son vœu néanmoins s'y trouve violé et que la conscience y est grièvement blessée.

Point de matière où l'on ait plus à craindre , même dans la religion, de se faire une fausse conscience qu'en ce qui concerne la pauvreté. Combien de fois ai-je eu sur cela moi-même des doutes, des inquiétudes, des remords; et si je n'en ai point eu, eonibien ai-je eu lieu d'en avoir?

Car me suis-je toujours appuyé sur de bons principes pour me rassurer? Combien peut-être ai-je fait valoir de mauvaises excuses que je prenais pour da bonnes raisons, parce qu'elles secondaient mes désirs? De combien de permissions me suis-je autorisé, ou extorquées, ou mal interprétées, ou trop étendues? Quoi donc! ai-je renoncé aux richesses du siècle en vue des périls qu'elles portent avec elles, pour me jeter en d'autres embarras et en d'autres dangers du côté même de la pauvreté religieuse? L'ai-je embrassée, cette sainte pauvreté, à condition de n'en éprouver dans la pratique aucun effet? Ai-je prétendu être de ces religieux qui , dans un sens bien opposé à celui de l'apôtre saint Paul, n'ont rien en apparence, mais réellement possèdent tout? En vérité, fallait-il pour cela sortir du monde; et, après avoir fait une fois le sacrifice de tous ses biens, si je veux encore user de certaines réserves , n'ai-je point peur d'attirer sur moi la malédiction dont Dieu a menacé quiconque déroberait quelque chose de l'holocauste qui lui est offert? L'expérience a souvent confirmé la menace. Malheur, si j'en devenais moi-même un exemple !

Conclusion. Dieu créateur du ciel et de la terre, mais que j'adore sous la forme d'un enfant, et que je vois dans la misère d'une étable et d'une crèche, Seigneur, agréez le sacrifice que je renouvelle en fotre présence, de tout ce que le monde me destinait et de tout ce que j'y pouvais prétendre. Dans le sentiment qui me touche, il me semble que par votre grâce je serais actuellement disposé à vous sacrifier un royaume si je le possédais, et que je n'en toodrais être maître que pour vous Toffrir.

Hélas! Seigneur, vous ne m'en demandez pas tant, et voilà l'illusion ordinaire qui nous séduit. IVous formons pour vous des souhaits que nous ne pouvons exécuter; et ce qui dépend de nous, nous vous le refusons. Car il ne s'agit point, mon Dieu, de re-

DE LOBÉISSANGE DE

DODcer à des royaumes ni à des empires , que je n'ai pas et que je n*aurai jamais : mais ce que vous voulez de moi, t'est que par un eçprit de pauvreté, je me défasse de ceci et de cela, où mon cœur est attaché « et dont je sens bien que je devrais apprendre à me passer. C'est peu de chose ; mais si je vous étais fidèle en ce peu de chose , que vous répandriez sur moi de grâces et de trésors spirituels! Et parce que j'ai toujours répugné jusques à présent à vous l'accorder, que ce peu de chose a causé de dommage à mon âme et lui en peut causer dans la suite ! Voilà , Seigneur , ce que je dois vous donner, et de quoi jedois me dépouiller : voilà Toffrande que je dois porter à votre crèche. Ah! si ce peu de chose m'arrête, que seraitce, mon Dieu, s'il était question de grandes choses! En quelque dénûment que la pauvreté religieuse me réduise, il ne sera jamais tel que le vôtre ; ni jamais il ne sera comparable aux dons célestes et à Tinfinie récompense que vous avez promise aux pauvres ëvangéliques.

SECONDE MÉDITATION

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