JÉSUS-CHRIST, ETC
en religieux, je dois croire que l'autorité de Dieu réside dans mes supérieurs, et qu'elle leur a été communiquée par Jésus-Christ; non point à la vérité par Jésus-Christ en personne , mais par Jésus- Christ représenté dans son vicaire et dans toutes les puissances de l'Église légitimement ordonnées. De sorte que cette communication d'autorité me doit être aussi certaine, que si elle s'était faite par une apparition visible de Jésus-Christ même, et qu'il s'en filt expliqué de vive voix. Je dois croire de plus que m'étant soumis volontairement et de gré à cette juridiction divine et humaine tout ensemble, c'est Dieu qui me gouverne par mes supérieurs, et que je suis obligé de leur rendre obéissance, non pas en tant que ce sont des hommes comme moi , mais en tant qu'ils me tiennent la place de Dieu, qui me déclare par leur bouche ses volontés. Et parce que cette vérité subsiste indépendamment des imperfections de ces supérieurs et de leurs faiblesses , indépen. damment des contradictions de mon esprit et de mes répugnances de mon cœur, de là vient qu'avec tout cela le même acte de foi doit toujours subsister, et que malgré tout ce que je découvre de défauts dans un supérieur, je dois toujours également le respecter, ou plutôt connaître et respecter Dieu dans lui .
Acte de confiance le plus excellent : car, à n'en juger que selon les lumières naturelles , souvent je pourrais craindre de m'égnrer en suivant les vues de mes supérieurs. Mais j'obéis néanmoins, parce que j'espère que Dieu , touché de mon obéissance, leur inspirera ce qui me convient; qu'il ne permettra pas que je me perde dans l'exercice , l'emploi , le lieu où ils m'auront destiné; qu'il me délivrera de tous les dangers qui pourraient s'y rencontrer pour moi , et que supposé même qu'ils se fussent trompés, il ne me demandera point compte de leur erreur ; enfin , qu'il agréera ce que j'aurai fait , dès que je l'aurai fait par un véritable esprit de dépendance , et qu'il m'en récompensera.
Acte de charité le plus parfait, parce que le plus grand sacrifice que je puisse faire à Dieu, c'est celui de ma volonté ; et qu'il n'y a que le plus pur amour de Dieu , qui puisse me porter à me dépouiller ainsi de moi-même et de ce que j'ai de plus précieux parmi les biens naturels , qui est ma liberté. Quel fonds de consolation pour une âme religieuse et soumise! Quel mérite de l'obéissance! Mais au contraire, quand je me rends difficile aux ordres de mes supérieurs , et que je veux m*y soustraire, quel renversement et quel sujet de crainte pour moi ! Ce n'est point vaui, disait Dieu à Samuel , parlant des Juifs, qui demandaient d'être gouvernés par un autre que ce prophète, ce n*est point vous qu'ils ont rejeté, c'est moi-même. ( 1. Rois, 8. ) Ainsi, en désobéissant à un supérieur, c'est à Dieu même que je désobéis, c'est contre Dieu même que je m'élève , c'est de Dieu
DE LOBÉISSANCfi DE JESUS-CHRIST, btg.
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même que je me sépare, et de volonté, et d'action. Or, qu'est-ce que de désobéir à Dieu, de se révolter contre Dieu, île se séparer de Dieu!
Second point. Autant que Tobéissance de Jésus- Christ fut sainte dans son principe, autant devaitelle être pénible dans Texécution. De quoi s'agissait-il? Dé quitter dès les premiers jours de sa naissance son propre pays , et d'être transporté dans un pays étranger; de s'exposer, tout enfant et tout faible qu'il était, aux fatigues et aux périls d'un rude voyage; de partir dès la nuit même où l'ordre est donné à Joseph , et de se mettre en chemin sans délai, sans préparatifs, sans provisions; d'aller en Egypte, parmi un peuple inûdèle et ennemi des Juifis; d'y vivre obscur et inconnu, dans une pauvreté extrême et dans un besoin absolu de toutes choses; enûn, d'y demeurer jusqu'à ce que la Providence l'en retirât : car l'ange ne marque point pour cela d'autre temps , ni ne fixe point de terme. Quelle épreuve! et jamais l'obéissance religieuse eut-elle de pareilles difficultés à surmonter?
Cependant le père, la mère, Tenfant, toute cette sainte famille obéit. Point de retardemenU, point d'excuses ni de représentations. Incontinent , Joseph se leva, pHl l'enfant, et s'enfidt en Egypte. ( Màtth., 2. ) A examiner la chose selon les vues humaines, par où il ne m'est que trop ordinaire de me conduire, mille raisons devaient arrêter une obéissance si prompte et sî rigoureuse. Le moyen qu'un enfant, encore au berceau , put soutenir une telle marche? Comment l'emporter au milieu des ténèbres et de tant de risques qu'il y avait a courir sur la route? Où trouver de quoi fournir à sa subsistance, et Dieu ne pouvait-il pas autrement le sauver de la persécution d'Hérode? Voilà comment on raisonne jusque dans la religion, et n'est-ce pas ainsi que j'ai raisonné moi-même sur mille sujets où il n'était pas question à beaucoup près, pour accomplir ma règle et pour satisfaire à ce qu'exigeaient des personnes supérieures, de prendre autant sur moi, ni de me faire la même violence? Le moindre effort m'étonne, le moindre obstacle me retient ; tout me devient impossible, et j'ai toujours des prétextes à alléguer, ou de faiblesse , d'incommodité, d'infirmité, ou d'opposition naturelle et d'aversion, ou de quelque sorte que ce soit. Que là-dessus un supérieur ne se rende pas à mes remontrances, et qu'il ne croie pas devoir m'écouter, c'est assez pour me jeter dans le trouble et pour in'indisposer contre lui. Je le regarde comme un homme intraitable , et sa fermeté , toute sage qu'elle peut être , me paraît rigueur outrée et dureté. Ne m'en suis-je pas expliqué bien des fois en ces termes, ou du moins ne l'ai-je pas ainsi pensé?
Ce qull y a de plus étrange , et ce que je ne puis
trop de fols me reprocher à moi-même « ni trop reconnaître à ma condamnation , c'est que la plupart des choses sur lesquelles je murmure avec plus d'amertume , et contre lesquelles je me récrie plushaotement, ne me paraissent insoutenables que dès qu'elles me sont enjointes par l'obéissance. Du moment qu'on les laisserait à ma liberté , je ne les trouverais plus an-dessus de mes forces , et je n'en aurais plus tant d'éloignement. Si je veux me juger de bonne foi , tel est l'état de mon cœur, et c^est ce que j'ai pu remarquer dans une infinité de rencontres. Qu'un véritable esprit d'obéissance taie faciliterait de devoirs, et qu'il me les adoucirait même! Car voilà ce qui me manque. Avec cet esprit obéissant, il n'y a point de victoire, selon la parole de l'Écriture, que je ne fusse en état de remporter : mais sans ce même esprit, il n'y a rien de si léger qui oe me semble un joug insupportable.
Quand le Fils de Dieu obéissait à son Père en s'é* loignant de sa patrie, et se retirant chez les idolitres, il était dès lors, selon la préparation de sou cœur, obéissant jusques à la mort de la croix ( PHi- Lipp., 2); c'est-à-dire que dès lors il était disposé à être un jour crucifié, et à mourir par obéissaoce. Voilà , si mon obéissance est aussi parfaite qu'elle devrait l'être, la disposition où elle me doit mettre. Il ne s'agit point actuellement d'endurer la mort pour me soumettre à l'obéissance , puisque je n'en ai pas l'occasion. Mais ce que je ne pui$ faire maintenant , faute d'occasion , je dois toujours être prêt à le faire si elle se présentait. Or, ai-je lieu de croire que je sois ainsi préparé, lorsque l'obéissance dans les plus petites choses me fait tant de peine? J'ai bonne grâce de me plaindre des ordres qu'on me donne et des règles qu'on m'impose. Ai-je obéi jusqu'au prix de mon sang, jusqu'au sacrifice de ma vie?
Tboisièmb point. L'obéissance de Jésus-Christ fut bien récompensée par les merveilleux effets qu'elle produisit. Jamais il n'en fut de plus salutaire. 1. Ce divin Sauveur porta avec lui ces grâces de salut qui sanctifièrent l'Egypte, et se répandirent dans la suite des années sur tant de solitaires et de pénitents, dont les déserts furent remplis, et dont la vie angélique a fait l'édification et l'admiration de tout le monde chrétien. 2. Sa fuite le préserra de la fureur d'Hérode, et le déroba à la violence de ce persécuteur, qui cherchait à le perdre. Telletneot que, malgré toutes les mesures de ce roi barbare et impie, il échappa par son obéissance à cet horrible massacre, où Hérode , parmi tant d'innocents, prétendait l'envelopper.
Si je comprenais tous les avantages de l'obéissaiiû^ religieuse, bien loin de regarder la sujétion oàellê me réduit comme un joug pesant , et de m'en ptiia-
DE L'OBÉISSANCE DE JÉSUS CHRIST, Btc.
dre, Je m'y soumettrais avec joie, et je ne voudrais rien faire qu'elle n'eût réglé et ordonné. C'est cette obéissance religieuse qui relève toutes nos actions , même les plus indifférentes. Quoi que je fasse, d(>s que je le fais par obéissance, fût-ce la chose la plus basse en elle-même et la plus servile, mon obéissance la consacre, et lui donne un caractère particulier de sainteté. C^est cette même obéissance religieuse qui attire sur nous les grâces de Dieu. Du moment que fagis par Tordre du Seigneur, ce que je fais est proprement son œuvre ; et par là il se trouve engagé à iii*aceorder son secours et à récompenser ma fidélité. De là vient que les entreprises où nous sommes employés par Tobéissance sont communément celles que Dieu bénit davantage, et qui réussissent le mieux, soit pour l'édification et le bien du prochaiui soit pour notre propre avancement et notre propre consolation.
Cest encore cette obéissance religieuse qui nous préserve du plus dangereux ennemi que nous ayons à craindre dans la voie du salut et de la perfection , qui est notre volonté propre.Commec'est unevolonté aveugle et portée par sa pente naturelle au relâchement, il lui faut un guide qui la conduise et un frein qui la retienne. Or, Tobéissance lui sert de Tua et de Tautre, en la tenant étroitement liée à la volonté divine. Sous la conduite et la direction de cette volonté de Dieu, toujours droite et toujours sainte, je suis en sûreté , parce que je ne puis m*égarer, tant que je marche dans le chemin où Dieu m'appelle, et qu'il m'a lui-même marqué. Aussi n'y a-t-il point de vertu moins suspecte ni plus solide, que celle qui est fondée sur l'obéissance : mais toute vertu qui s'en écarte n'est plus qu'une vertu apparente et qu'une illusion.
Sont-ce là les avantages dont je suis touché, et que je me propose dans l'obéissance que je rends à mes supérieurs , ou que je reconnais devoir leur rendre? S'ils disposent de moi d*une manière conforme à mes vues et à mes désirs , et si dans les règlements qu'ils font et les ministères où ils m'emploient, je trouve de quoi flatter ma vanité et de quoi contenter mon amour-propre , voilà par où robéissance me platt. Mais qu'elle n'ait pointd*autres biens pour moi |uede m'éprouver et de me perfectionner selon Dieu et selon mon état; que je n'aie point d*autre fruit à en retirer que d'acquérir devant Dieu de nouveaux mérites , et de me procurer de sa part une plus grande abondance de grâces toutes spirituelles, que je n'y ▼oie qu'une occasion favorable et un moyen trèsefficace de rompre ma volonté , de l'assujettir et de me m^tre en garde contre ses erreurs et ses égarements, c'est à quoi je suis peu sensible, et ce qui ne fait guère d'impression sur mon cœur. Qu'est ce néanmoins que toute mon obéissance , si ce n'est pas là ce qui l'anime? Que me sert-il d'en avoir fait le vœu? et l'ai -je dû faire par d'autres motife que
nOlUDALOVE. — TOW IH.
ceux-là ? Quand j'y chercherai de pareils avantages , je les y trouverai ; mais dès que j'y chercherai toute autre chose, par un juste châtiment de Dieu, je n'y trouverai point ce que je cherche ; et souvent n'y trouverai-je que des sujets de peine, et des occasions de péché, que je ne cherchais pas.
Conclusion. C'est par une providence toute spéciale sur moi , mon Dieu , que vous voulez prendre soin de toute la disposition de ma vie , et me déclarer sur chaque chose, par l'organe de mes supérieurs, vos divines volontés. Soit que vous me parliez immédiatement ou que vous me parliez par eux , c'est toujours vous, Seigneur, qui me parlez, et vous qui me conduisez. Or, qui peut mieux me conduire que vous, et à qui puis-je plus sûrement me confier qu*à vous-même?
C'est donc, mon Dieu, sous votre conduite que je viens me ranger tout de nouveau : mais pour me confirmer dans cette voie de l'obéissance où je veux désormais rentrer, et d'où je ne veux plus sortir, donnez-moi. Seigneur, toute la simplicité et toute la docilité des enfants : toute leur simplicité dans l'esprit, et toute leur docilité dans le cœur. Car voilà le modèle que vous nous avez proposé dans votre Évangile, et sur lequel nous devons nous former. Avec cette simplicité d'un enfant, je ne raisonnerai plus tant sur ce qui me sera commandé. J'obéirai , et je vous laisserai examiner les vues et les intentions des personnes à qui j'obéis. Avec cette docilité d'un enfant , je n'aurai plus tant de difficultés à opposer, ni tant de représentations à faire sur ce qu*on souhaitera de moi. Quand même , dans le secret de mon cœur, j'aurais peine à l'approuver, j'agirai toutefois sans murmure, et je me tiendrai dans le respect et dans le silence.
Peut-être la prudence de la chair me fera-t-elle entendre, que de se rendre si dépendant, c'est s'exposer dans une maison à être chargé de tout ce qu'il y a de plus difficile et de plus pénible. Mais quoi que ce soit , Seigneur, que m'importe , pourvu que mon obéissance vous honore, qu'elle me maintienne dans une sainte paix , qu'elle contribue à la satisfaction de ceux que vous avez établis pour me gouverner en votre nom, qu'elle serve à l'édification et au bon ordre de la communauté, qu*elle me porte à vous et qu'elle m'y attache ? A une âme obéissante et vraiment religieuse, tout est égal, 6 mou Dieui dès que vous l'agréez et que vous daignez nous en tenir compte.
DE LA VIE CACHEE DE JESUS-CHRIST, etc.
TROISIÈME MÉDITATION