DE LA VIE CACHÉE DE JÉSUS-CHRIST JUSQU'AU TEMPS DE SA PRÉDICATION
Et descendit cum ilUs, et venit Nazareth, et erat subditus illù.
$*étant mis en chemin avec Marie et Joseph , il alla à Nazareth , et il leur était soumis. Luc , chap. 2.
Premier point. Voici sans doute un des plus grands mystères de la vie de Jésus-Christ; et quelque obscur que ce mystère puisse être , je ne dois pas moins Tadmirer, que ceux qui ont le plus éclaté aux yeux des hommes. C'est la retraite où vécut ce divin Maître, jusqu'au temps de sa prédication. Cet Homme-Dieu qui était rempli de tous les trésors de la sagesse et de la science, qui possédait dans un suprême degré tous les dons de la nature et de la grâce, qui pouvait briller dans le monde , et s'attirer l'estime et la vénération de tous les peuples; cet Homme-Dieu qui, jusqu'à l'âge de trente ans, eût pu opérer tant d'oeuvres merveilleuses pour la gloire de son Père , s'il eût pris soin de se faire connaître ; qui eût pu convertir tous les pécheurs, tous les idolâtres, et répandre l'Évangile par toute la terre ; cet Homme-Dieu, qui n'était même envoyé que pour cela, et qui pour cela seul était descendu du ciel, s*est réduit toutefois à une vie cachée , et de trentetrois ans qu'il avait à demeurer parmi nous , en a passé trente dans le silence et la solitude, et n'en a réservé que trois pour se produire en public et pour annoncer le royaume de Dieu.
Qu'a-t-il fait durant ces trente ans d'une vie particulière et retirée? // était soumis à Marie et à Joseph (Luc, 2) : voilà ce qu'on nous en dit. Nous ne savons rien de tout le reste, et il a voulu l'ensevelir dans les ténèbres , en sorte qu'il n'y eût que Dieu qui en fût témoin. Conduite qui semble d'abord bien surprenante, mais dont le secret néanmoins n'est pas difGcile à découvrir. Il a prétendu par là réprimer en nous ce désir de paraître, qui nous est si naturel , et qui cause tant de désordres dans les maisons religieuses. Il n'est pas possible qu'un religieux soit solidement à Dieu , si c'est un homme tout extérieur; et rien n'était plus capable de modérer cet empressement de se montrer au monde et de s'y distinguer, que l'exemple d'un Dieu solitaire et volontairement ignoré du monde.
Car cet exemple m'ôte tous les prétextes que je pourrais avoir, et que l'amour-propre sait si adroitement nous suggérer, en nous persuadant qu'il y va de la gloire de Dieu , et que le salut du prochain y est engagé, que c'est une nécessité en telles et telles conjonctures, que la bienséance le veut ainsi, que cela sert à entretenir la charité, qu'il faut de
la société dans la vie, qu'une si grande reiraîtt nous rend inutiles et nous empêche de foire valoir les talents que nous avons reçus. Spécieuses raisons , mais dont je voudrais en vain m'autoriser. Suisje plus en état que Jésus-Christ de contribuer à la gloire de Dieu? Dois-je plus m'intéresser que lui au salut du prochain? Le monde a-t-il plus besoin de moi, et y suis-je plus nécessaire? Connaisje mieux ce qui convient et ce qui ne convient pas? Ai-je plus de zèle pour l'entretien de la société et de la charité? Ai-je des talents plus relevés, et dont il y ait plus de fruit h espérer? Ame vaine, apprends à te détromper et à te confondre. Aa lieu de ces maximes que m'inspire, jusque dans la religion , un esprit monoain , mon Sauveur est venu m'enseigner une route toute contraire , et à laquelle je dois m'en tenir : c'est d'aimer à être inconnu, à être oublié, à être délaissé, et délaissé même, non-seulement du reste des hommes, mais de la communauté où je vis, n'y étant chargé d'aucun autre emploi que de robservation de ma règle, et n'y entrant dans aucune affaire, bien loin *de m'embarrasser et de m'intriguer dans les affaires du siècle.
Telle doit être ma disposition, sans préjudice néanmoins de l'obéissance que je dois à mes supérieurs. S'ils veulent se servir de moi , soit au dedans , soit au dehors , il faut leur obéir, et m'a» quitter le plus parfaitement que je pourrai des ministères où ils me destineront. Mais quand j'agirai de la sorte, et quand surtout je ne me prôdoirai au dehors que lorsque mes supérieurs me Tordonneront, et qu'autant qu'ils me l'ordonneront, j'y paraîtrai beaucoup moins; e( y paraissant moins, Dieu n'en sera que plus glorifié, le monde que plus édifié , les bienséances de mon état que mieux gardées, et toutes mes fonctions que plus fidèlement et plus saintement exercées. Je n'ai donc qu'à attendre en paix les ordres de la Providence; et tant qu'elle me permettra de rester dans l'obscurité, je dois m'en réjouir, chérir ma retraite, et dire comme \r Prophète royal : J'ai choisi d'être abject et le dernier dans la maison de mon Dieu. (Ps, 83.)
Second point. Quelles étaient les occupitions de Jésus-Christ dans sa vie cachée? Si nous en jugeons par les apparences , ce n'était que des occupations basses en elles-mêmes, communes et servilei. Il travaillait avec Joseph ; il partageait avec Marie les soins nécessaires pour le bon ordre de cctu sainte famille ; il exécutait ponctuellement ce qM l'un et l'autre lui prescrivaient, sans rien omettre ai rien négliger des moindres offices. Qu'était^e là pour le Messie , pour l'Envoyé de Dieu , pour le Fils unique de Dieu? Or, Dieu cependant tirait \ z!ùXzxX d« gloire de ses actions , que de tout ce qu^
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ce Sauveur des bommes devait faire dani la suite de plus grand. Dieu les agréait; et le voyant adonné à de tels exercices, il disait déjà de lui, quoique avec moins de solennité et moins d'éclat qu'au jour de son baptême : yoilà mon fils bienraimé, en qui J'ai mis mes complaisances. (Matth., 3.] Pourquoi cela ? parce qu'en toutes ces actions , JésuS'^Cfarist se conformait au bon plaisir de son Père ; paroe que toutes ces actions étaient animées d'un esprit intérieur, et relevées par des vues toutes divines. De là vient qu'elles étaient si méritoires devant Dieu et si agréables à ses yeux.
Il y avait en ce temps-là des princes sur la terre et des empereurs. 11 y avait de fameux conquéranU qui remplissaient le monde de leur nom et du bruit de leurs actions héroïques. On parlait de leurs desseins, de leurs entreprises, de leurs faits mémorables. On les publiait partout, et on les exaltait : mais dans Festime de Dieu ce n'était rien; et n'en étant ni le principe, ni la fin , il n'y avait nul égard. Au contraire, on ne parlqjt point de Jésus-Christ, on ne 1^ connaissait point, on ne savait ni son nom, ni sa naissance, ni sa demeure, ni comment il vivait, ni à quoi il s'employait. 11 était dans un coin de la Judée comme s'il n'y eût point été; naais Dieu tenait ^es regards sans cesse attachés sur lui, et n'en retirait pas un moment les yeux. Cétait un objet digne de l'attention de tout le eid, et il ne faisait pas une action qui ne fût d'un prix infini.
Quel soutien et quel sujet de confiance pour une personne religieuse, qui , dans sonitat, n'est employée qu'à des exercices dont le monde ne tient nul compte! Souvent même sont-ce les dernières fonctions d'une maison, et les plus humiliantes. Mais ce qui la console , et ce qui est en effet bien consolant pour elle, c'est la parole de TApôtre qu'elle s'applique à elle-même : f^ous êtes morts , et votre vie est cachée (wec Jésus-Christ en Dieu. {Coloss.^ 3.) Car dès que c'est une vie cachée en Dieu , c'est une vie selon le gré de Dieu , par conséquent nm vie toute sainte ; et puisque c'est une vie cachée avec Jésus-Christ , c'est donc une vie toute conforme à la vie de Jésus-Christ, à son esprit et à ses sentiments. Or, quelle vie est phis à souhaiter pour moi , que celle qui m'unit de la sorte à mon Dieu, et qui me donne des rapports si étroits avec mon Sauveur et mon modèle ? C'est là proprement la vie intérieure, et dans une telle vie, y a-t-il rien de si vil en apparence et de si méptisable, 4ue je ne doive estimer au'dessus de tout? Ce serait ^o dégénérer de ma profession , si je réglais autrement Festime qoe je fois des ciioses, que par la sainteté qui y est attachée, et par la volonté de Dieo que j*y accomplis. Avec l'un et l'autre, tout est d'une valeur inestimable , tout est grande
TioisiiKt POINT. De quel repos était aceompogttée la retraite de Jésus-Christ, et quelle pan n'y goûtait-il pas? Inconnu au monde, il n'était point exposé à ses discours, ni sujet à ses oont^radictions. Dans l'étroite enceinte d'une maison pauvre où il se tenait renfermé, et où il se bornait à son travail, il n'avait point de part à tous les mouvements qui agitaient le reste des hommes. Il jouissait tranqulllement du silence et du calme de sa solitude , et s'il s'entretenait, c'était, dans le secret de son âme, avec son Père, dont il recevait les plus sensibles et les plus douces comunications.
De tous les biens que nous pouvons désirer sur la terre, il est constant qu'un des plus préeieux c'est la paix : mais il n'est pas moins certain que de tous les moyens pour acquérir cette paix, ou intérieure ou extérieure, un des plus assurés, c'est une vie retirée et cachée. Le monde est comme une mer orageuse; au lieu que la retraite est comme un port et un asile où l'on est à couvert de tous les orages. Voilà par où les gens du monde estiment eux-mêmes la profes* sion religieuse ; et voilà ce qui leur fait dire en tant de rencontres , qu'un bon religieux, une bonne religieuse, sont mille fois plus contents dans leur cellule , qu'on ne l'est dans le tumulte et les embarras du siècle.
Les plus mondains le disent, et en cela ils disent encore plus vrai que peut-être ils ne le pensent. Mais ils le diraient bien autrement, s'ils avaient en effet connu par quelque épreuve les douceurs solides que goûte une âme accoutumée à vivre seule , et qui sait se borner à cette vie particulière. Elle a ses occupations, qui hil ont été marquées par l'obéissance, ou qu'elle s'est tracées elle-même. Ce ne sont point des fonctions d'éclat, et c'est par là justement qu'elles lui plaisent davantage. Elle s'en acquitte avec fidélité, mais du reste sans vouloir s'ingérer en aucune autre chose. Ainsi elle est peu troublée de tout ce qui se passe dans le monde, et de mille événements qui sont pour tant d'autres une source d'inquiétudes et de chagrins. Souvent même n'en est-elle pas instruite, ni ne veut -elle pas s'en instruire. Et comment s'inquièterait-elle de tout ce qui arrive au dehors , puisqu'à peine elle sait une partie de ce qui se fait auprès d'elle et dans l'intérieur de la communauté? Dès que les choses ne la r^ardent point, et qu'il ne s'agit ni de ht charité, ni do bien commun de la maison, elle ne sinforme de rien , ni ne s'entremet en rien : car \t( retraite religieuse va jusque-là.
Ah! que de religieux auraient mené dans leur état et y mèneraient une vie paisible, s'ils avaient pris de bonne heure cet esprit de retraite, et sIM savaient se renfermer dans eux-mêmes! Mais il semble que nous nous soyons à charge à notis* mêmes , et que nous ne puissions demenrer aviç
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ûoiis-mémes. On veut se mêler de tout. Pour cela il faut se trouver partout. Si l'on est arrêté, c'est une peine : et si l'on peut suivre son impétuosité naturelle et aller où elle nous emporte, c'est encore le principe d'un plus grand mal. Car il n'est pas possible que la diversité des objets, que les différents intérêts où l'on entre, n'excitent bien des désirs et bien des passions dont la paix du cœur est altérée. La clôture et la cellule s'adoucissent à mesure qu'on les garde : mais c'est en les quittant trop souvent et trop longtemps, qu'on se les rend insupportables. Il y faut néanmoins revenir, et voilà ce qui cause les dégoûts et les ennuis. N'est-ce pas peutêtre ce qui m'en a causé une infinité à moi-même? Pourquoi sur la terre chercher si loin mon bonheur et hors de moi , lorsqu'avec Dieu et avec sa grâce, je puis le trouver dans moi et au milieu de moi?
CoTfCLtsTON. Soyez éternellement béni. Seigneur, de la miséricorde que vous m'avez faite, en me retirant dans votre sainte maison. Ce n'est pas seulement pour la vie future et pour mon salut un lieu de sûreté, mais c'est pour tout le cours de cette vie présente une demeure de paix. Il est vrai , Seigneur, qu'il y faut avoir un certain attrait et un certain goût, et ce goût de la retraite n'est pas une des moindres grâces que puisse recevoir de vous une âme religieuse. Vous me l'accorderez, cette grâce, puisque je vous la demande, et que vous savez combien elle m'est nécessaire.
Détachez mon cœur de tous les vains amusements qui peuvent le distraire et le dissiper, et qui ne l'ont en effet que trop dissipé et que trop distrait jusqu'à cette heure. Faites-le rentrer au dedans de lui-même et inspirez-lui cet esprit intérieur, qui seul est capable de le tenir dans le recueillement f t dans le calme. Toute autre chose où je voudrais établir mon repos en ce monde peut me manquer ; mais ma retraite ne me manquera point, et ee sera toujours ma ressource et mon refuge.
Vous surtout, mon DieU, vous ne me manquerez point dans la vie la plus obscure et la plus cachée. Je vous y trouverai , et qu'ai-je à souhaiter de plus? C'est là que l'âme s'entretient avec vous, qu'elle vous parle et qu'elle vous entend, qu'elle vous possède et qu'elle vous goûte. Mais vous n'êtes point dans le bruit : du moins vous ne vous y faites guère connaître ni guère sentir. O mon Dieu , où serais-je bien sans vous , et où puis-je être mal avec vous ? Que m'importe d'être connu du monde , honoré dans le monde, ou de ne l'être pas, si je vous ai toujours pour témoin, et si vous m'honorez de votre présence? Vous seul me tiendrez lieu de toutes choses ; et dans mon obscurité et mes ténèbres, je serai plus en état de vous dire sans cesse, ûveç la même consolation que vous le disait un
de vos plus fidèles serviteurs tout.
Mon Dieu et mtm
CONSIDÉRATION
SUR LES CONVERSATIONS AVEC LE PRO- CHAIN
Il y a peu d'ordres religieux où tout commerce avec le prochain soit absolument interdit. Dans la profession religieuse, comme ailleurs, on a certaines heures où l'on peut converser ensemble , et il n'est point même défendu d'avoir quelques connaissances au dehors ni de les entretenir. Mais il est vrai du reste que dans les conversations avec le prochain , il se glisse bien des abus où nous tombons trèscommunément, et dont nous ne pouvons mieui nous garantir que par trois règles générales, qui sont pour nous d'une extrême conséquence. U première, que nos conversations soient toujours accompagnée d'une modestie religieuse et d'une sage retenue; la seconde, qu'elles soient solides et utiles; et la troisième, que la charité y règne, et qu'elle en éloigne tout ce qui est contraire à l'esprit d'union et de paix.
Premier point. Conversations accompagnées d'une sage retenue et d'une modestie religieuse : car , de même qu'il y a pour les personnes du monde des bienséances du monde, il y a, pour les religieux, des bienséances religieuses ; et, par rapport à la manière de converser, il est constant qae mille choses où l'on ne trouve point à dire dans un homme du monde deviennent peu séantes dans uo rehgieux , et sont même tout à fait répréhensibles. C'est donc particulièrement aux religieux que convient l'avis de l'Apûtre, lorsqu'il disait aux premiers fidèles : Faites voir en tout votre modestie. (Philipp., 4.) Elle paraît dans l'air, dans le maintien , dans le geste , dans le ton de la voix , dans les termes et les expressions , dans tout l'extérieur. Ce n'est pas qu'elle ait rien d'affecté , ni de trop étudié : l'affectation n'est bonne nulle part; mais sans aucune contrainte ni aucune gêne, elle évite certains airs trop évaporés , certains mouvements trop précipités, certains gestes trop peu mesurés, certains éclats de voix trop élevés, certaines paroles et certaines expressions trop familières, surtout avecdes séculiers.
C'est une erreur dont se laissent prévenir bien des religieux, de se persuader que par des conversations toujours enjouées et peu réservées, ils se rendent plus agréables au monde , et s'en attirent plus aisément l'estime et la confiance. Le mondée^ au contraire le censeur le plus éclairé et le plus sévère que les personnes religieuses aient à craiodre. Il sait parfaitement quelles mesures ella doireot
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garder, et quels égards elles doivent avoir h la sainteté de leur profession; il y fait une réflexion particulière , et tout libertin , tout déréglé qu'il est, il exige de leur part une régularité et une circonspection qu'il porte même quelquefois jusqu'au scrupule.
Ainsi dans les entretiens d'un religieux, le monde veut voir de la gravité, du recueillement, de la modération , de la discrétion , de la sagesse ; et ^'11 en rencontre quelqu'un où il remarque tous ces ciiractères, c'est de celui-là qu'il s'édifie et en celuilà qu'il se confie. Tout autre ne lui est bon que pour lamusement. On peut dire même qu'il n'est presque bon à rien autre chose dans l'intérieur d'une communauté : on le laisse parler et discourir tant qu'il lui platt, et comme il lui plaît; mais ses discours, souvent sans ordre et sans règle, font peu d'impression, et l'on n'y donne qu'une attention trèslégère.
Selon la maxime ordinaire, la bouche parle de l'abondance du cœur; et c'est encore une vérité, que le cœur se répand par la bouche. De là donc on peut conclure d'une personne religieuse trop vive et trop mondaine dans ses façons de parler, qu'elle est déjà fort dissipée au dedans d'elle-même, et que dans la suite elle ne fera que se dissiper toujours davantage. Une âme recueillie, et qui porte partout la présence et la vue de Dieu , ne s'abandonne point de la sorte à ses vivacités naturelles. Elle est honnête et affable, mais sans s'épancher tant au dehors, ni entrer en de si grandes agitations : elle n'est ni sauvage ni mélancolique; mais au milieu de sa joie, et dans les démonstrations qu'elle en donne , elle ne perd rien de tout le sérieux qui la doit tempérer : elle ne demeure point dans un triste et morne silence, mais elle ne cherche point aussi à tenir seule la conver^tion , ni à maîtriser tous ceux avec qui elle traite : elle dit simplement ce qu'elle pense , et laisse à chacun le loisir de s'expliquer à son tour, n'interrompant jamais , et toujours plus prête à écouter qu'à se faire entendre. Qu'on éviterait de fautes dans la société, si l'on se formait sur ce modèle, et si l'on ne s'écartait jamais du respect chrétien et religieux qu'on se doit les uns aux autres!
Second point. Conversations solides et utiles. Ce n'est pas à dire qu'elles doivent toujours rouler sur des matières spirituelles et de pure piété : cela serait à souhaiter parmi des religieux ; mais , après tout, comme la religion accorde quelques heures d'entretien pour récréer l'esprit et pour le relâcher, elle donne là-dessus un peu plus de liberté, et ne défend point de mêler dans la conversation des sujets moins relevés et moins importants : c'est une tolérance raisonnable et très-convenable.
Mais ce qui ne conviendrait en aucune sorte, ce serait, 1** qu'entre des personnes religieuses on ne s'entretînt ordinairement que de bagatelles et qu'on employât des temps considérables en de puérils et de vains discours ; 2* qu'on ne parlât que des affaires du monde , et de ce qui s'y passe ; qu'on nb s'assemblât que pour contenter sur cela sa curiosité, et pour entendre le récit de tous les bruits qui courent et de toutes les nouvelles qui se répandent; 3<* qu'aux heures mêmes où le silence est ordonné , on se réunît plusieurs ensemble , en des lieux particuliers et contre la règle, pour se rapporter mutuellement tout ce qui se fait dans une communauté , et pour en raisonner fort inutilement ; 4» que dans toutes ces conversations soit particulières , soit publiques , on ne dît pas peut-être un mot de Dieu ni qui pût porter à Dieu ; mais qu'on n'y débitât que des maximes toutes conformes à l'esprit du monde et à ses sentiments; 5* qu'on laissât tomber l'entretien dès que quelqu'un commencerait à le tourner sur les choses du ciel , et à y jeter quelques paroles d'édification ; qu'on en conçût du dédain , et qu'on en témoignât du dégoût et de l'ennui. Voilà, encore une fois, ce qui ne peut s'accorder avec la sainteté de l'état religieux.
Quand , après une conversation où Ton ne s'est rempli l'esprit que d'idées frivoles , on se trouve devant Dieu et dans la prière, sans goût, sans onction, sans attention , y a-t-il lieu d'en être surpris ? Une bonne réflexion qu'on eût entendue dans un entretien plus solide eût nourri l'âme, et eût allumé toute sa ferveur ; car souvent il n'en faut pas davantage. Ces deux disciples à qui Jésus-Christ ressuscité se joignit sur le chemin d'Emmaus se sentaient tout brûlants de zèle, pendant qu'il conversait avec eux et qu'il leur expliquait les divines Écritures. Mais que remporte-tHon de la plupart des conversations? un cœur vide, une imagination égarée, beaucoup d'indifférence et de sécheresse dans le service de Dieu, Il n'y a que trop de personnes religieuses qui pour • raient en rendre témoignage.
Ce qui paraît encore plus à déplorer, c'est que des religieux aient quelquefois de longs entretiens, même avec des séculiers, sans jamais leur rien dire des vérités du christianisme , ni qui regarde le salut. On craint de les rebuter par ces sortes de discours, et qu'ils n'en fussent bientôt fatigués. II est vrai qu'il y faut de la prudence, et qu'on ne doit pas faire de la conversation une prédication perpétuelle. Mais d'ailleurs trois choses sont certaines, 1« Les séculiers ne se rebutent point si aisément qu'on le pense, de ce que leur dit une personne religieuse pour les édifier et leur inspirer des sentiments chrétiens. Si c'était un homme engagé comme eux dans le monde qui leur tînt de pareils discours, peut-être en seraient-ils étonnés et en feraient-ils quelques raille*
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iries : màk ils ne reçoivent pas de même ce qui vient 4e la bouche d*un religieux. Ils y font plus d'attention , et ils n*en ont que plus de respect ponr lui , Toyant qu'il parle conformément à son état , et qu*U s'acquitte en cela de son devoir. 2« Non-seulement ils ne s'en rebutent point, mais plusieurs même en sont touchés : ils s'y affectionnent et en proûtent; et s'ils avaient à se scandaliser, ce serait plutôt qu'un homme aussi étroitement dévoué à Dieu que l'est un religieux par sa profession , ne les fit jamais souvenir de leurs obligations envers ce premier maître , et du soin qu'ils doivent prendre de le servir et de se sauver. 3** Enfin , supposé que de semblables eonvorsations ne les accommodent pas, ce qui s'ensuivra de là, c'est qu'on les verra moins, et c'était l'excellent principe de saint Ignace de Loyola. Ou les gens du monde, disait-il, m'écouteront volontiers quand je leur parlerai sur des sujets édifiants , et alors Dieu en sera glorifié, et j'aurai ce que je demande; ou , dégoûtés de telles matières, ils s'éloigneront de moi, et alors ils me feront moins perdre de temps, et j'en irai moins perdre avec eux.
Et qu'est-il nécessaire , en effet , d'être tant dans le monde et avec le monde, si toutes les visites qu'on lui rend ou qu'on en reçoit ne contribuent ni à sa sanctification ni à la nôtre? Est-ce à cela que des personnes relijgieuses doivent passer presque toutes lenrs journées? Autant et beaucoup mieux vaudrait-il demeurer dans la retraite , et, selon Texpression de Jésus-Christ, laisser les morts enseve-^ Urlettrs morts, (Mattr., 8. ) Les apôtres parcouraient le monde, mais pour y enseigner, pour y catéchiser, pour y annoncer le royaume de Dieu. Voir autrement le monde, c'est, malgré le renoncement qu'on a fait au monde, être encore tout mondain, et plus peut-être qu'on ne Teût été dans le monde même.
TuoislBMS POIHT. Conversations charitables et sans o^'nse de personne. Le sage a dit en général , que celui qui ne pèche point dans ses paroles est un liomme parfait : mais on peut dire en particulier au regard delà charité, que c'est une grande perfection et une vertu bien rare, de ne la blesser jamais dans les eotmtiens. Car voilà dans les maisons mêmes religieuses , le plus commun et le plus dangereux écueil qu'elle ait à craindre. Elle s'y trouve altérée en diverses manières, dont les plus ordinaires sont :
1 . Les impatiences naturelles et les chagrins de certains esprits colères et brusques , qui ne savent s'exprimer sur rien en des termes de douceur. On ne peut presque leur parler, sans s'exposer à une réponse désagréable; et Ton a beau prendre toutes les précautions possibles, il y a toujours de leur part quelque rebut à essuyer.
% Lei contestations qui naissent, et les disputes
où Ton s'échauffe de part et d'autre. Gela vieat surtout de deux sortes de caractères très-fllciieox dans le commerce de la vie. Les premiers sont eontrodisants, et les seconds* sont opiniâtres. D'où il arme que les uns par un esprit de contradiction , formant toujours les difficultés sur ce qu'on leur dit, et les autres par un esprit d'opiniâtreté, nejoulant jamais céder, ni reconnaître qu'ils se soient trompés, oo s'échappe en bien des paroles dont les cœurs soot piqués et ulcérés.
3. Les railleries, soit qu'on soit trop libre à les faire, ou qu'on soit trop délicat à s'en offenser. Car il y a des esprits d'une tel le faiblesse, qu'il ne £rat qu'un mot pour les choquer : comme fl y en a aussi qui se laissent tellement aller à une envie dénnsuiéede railler de toutes choses et de quiconque, qu'ils le font sans ménagement et sans égard. Pourvu qu'ils se contentent, ils n'examinent rien davantage, et m s'inquiètent guère si quelqu'un en a de la peine. Cette peine toutefois n'est que trop réelle; et quoiqu'elle puisse être mal fondée , et que souvent dans celui qui la ressent ce ne soit que l'effet d'une trop grande sensibilité, il y faudrait néanmoins prendre garde; et non-seulement la charité religieuse , mais la seaie humanité le demanderait. Bien loin de cela, on prend plaisir à se jouer d'une personne. On en fait tout le sujet de l'entretien; et à ses dépens , on se donne une récréation et un divertissement peu sortable.
4. Les jugements et les murmures, ou contre des supérieurs, ou contre ceux qui se trouvent chargés de quelque ofGce dans la communauté, ou contre des particuliers. Dès qu'on n'approuve pasune chose, et combien y en a-t-il qui soient approuvées de tout le monde ? Quoi qu'il en soit, dès qu'une chose déplaît, on ne peut s'en taire. Du moins si l'on en parlait dans la vue de quelque utilité qui en dût revenir: mais on sait assez que tout ce qu*on dira ne produira rien. Pourquoi donc entre-t-on là-dessus en de si longues explications? par une maligne satisfaction qu'on goût^à déclarer ses sentiments, et par un se cret penchant à condamner et à censurer.
5. Les médisances. Ce point est plus important, et les religieux n'ont pas moins à se précautionner là-dessus que les gens du monde. Sur tout autre article , on a communément dans la religion la conscience plus timorée et plus étroite ; mais sur Tarticle de la médisance , les plus réguliers et les plus sévères ont quelquefois une conduite et des principes bien larges. Il y a peu de conversations où il ne soit parlé du prochain ; et par un malheureux enchaînement, quand une fois on a commencé, on ne cesse point qu'on n'ait dit tout ce qu'on prétend savoir, et qu'on devrait tenir secret.
La charité doit corriger tout cela , et bannir tout cola des conversations chrétiennes , à plus forte rai-