DES DOULEURS INTÉRIEURES DE JÉSUS- CHRIST DANS SA PASSION
Tune ait illis : Tristis est anima mea usque ad mortem ,
Alors il leur dit : Je suis dans une tristesse mortelle. Mattb., ohap. 96.
Pbi^miea point. Jésus-Christ devait être notre modèle en tout, et il a voulu , dans sa passion , nous apprendre comment nous devons nous comporter dans les peines et les afllictions de la vie. Il y en a de deuK sortes : d'intérieures, qui n'aflligent que rame; et d'extérieures, qui afQigent les sens. Or, les unes et les autres me fournissent la matière de deux importantes méditations; et quant à ce qui regarde d'abord les peines intérieures du Fils de Dieu, elles se réduisent a trois espèces, que les évangélistes nous ont marquées, et qui sont : la tristesse, Tennui, la crainte.
De quelle tristesse est-il tout à coup accablé, lorsqu'après la dernière cène qu'il avait faite avec ses apôtres, il va au jardin de Gethsemani! A peine peut-il se soutenir lui-même, et selon qu'il le déclare aux trois disciples qu'il a choisis pour l'accompagner, la douleur qui le presse est si violente, qu'elle serait seule capable de lui causer la mort : Mmi âme est triste y leur dit- il , et c'est une tristesse à en mourir. Voilà par où a commencé cette sanglante passion qu'il a endurée pour moi. Ce n'était point assez qu*il livrât son sacré corps au sui)pliee de la croix, il fallait que son âme fût livrée aux plus rudes combats, et qu'elle en ressentît les plus vives et les plus douloureuses atteintes. C'était une partie , et même la principale partie de la satisfaction qu'il devait (aire à son Père pour les péchés des hommes, parce
que c'est dans le cœur que le péché est eonçu, et que c'est proprement l'âme qui, par le dér^leiiient de fa volonté, le commet.
Quoi qu'il en soit, que fait-il dans cette tristene qui l'abat, et qu'il ne pourrait porter sans uo miracle? A-t-il recours aux vaines consolations do monde ? Cherche- t-il au moins quelque soulagement et quelque appui auprès de ses apôtres? Se laisset-il aller à l'impatience et aux plaintes; et, pour décharger son cœur du poids qui le presse, s'épancbet-il en de longs discours ? Deux ou trois paroles, e'est tout ce qu'il dit de son état. Du reste, sans s'arrêter avec ses disciples, il se retire à l'écart, il va prier, il y passe trois heures entières, le Ciel est tout son refuge et tout son soutien; et soitqu'ilen soit écouté, ou qu'il paraisse ne l'être pas, il y met toute sa eoofiance , et n'a point d'autre sentiment que d'une soumission parfaite et d'une pleine résignation : Mm Père, qu*U en soit comme vous Vordonnezj etim comme je le veux, (M atth. , 26.)
Quelque exempte que semble la profession religieuse des chagrins de la vie, il y a dans la religion aussi bien qu'ailleurs des jours pénibles et des temps de tristesse. On a partout de mauvais moments , et j'ai les miens comme les autres. Nous sommes même tellement nés, que si nous n'avions pas de vrais sujets de chagrin , nous nous en faisons d'imaginaires. Sans examiner ce qui attrista leFilsde Dieu au point où il le fut et oi!i il témoigna l'être , nous ne pouvons douter que sa douleur n'ait été aussi véritable dans son principe et aussi raisonnable, qu'elle était amèrc et sensible dans ses effets ; au lieu que ce qui fait en mille rencontres toute ma peine, ce n'est qu'une idée et qu'un fantôme; ce n'est que ma délicatesse extrême , que mon humeur inquiète, que mon orgueil, que mon amour-propre. Car si je veux bien rentrer en moi-même et sonder lefonddemonc€8ur,jetroaverai que c'est là communément ce qui le remplit d'amertume. Pourquoi étes-vous triste, ômmiAniCj et pourquoi vous troublez-vous f {Ps, 41 .) C'est que vous êtes ingénieuse à vous tourmenter, souvent sans raison , et même contre toute raison.
Mais soit que mes chagrins soient bien ou mal fondes, comment est-ce que je les supporte? Combien de réflexions également inutiles et affligeantes, dont je me ronge en secret.' Combien de vaines distractions que je tâche à me procurer, et au dedans et au dehors , sous le spécieux prétexte de guérir mon imagination , et de la détourner des objets dont elle est frappée? Combien quelquefois de dépits t d'axiimosités contre les personnes à qui j'attribue ma peine et que j*en crois être les auteurs? A l'égard même de ceux qui, constamment et de ma propre connaissance , n'y ont eu nulle part , cotnbieii m'échappe-t-il d'impatienceset de termes offensants, comme si je m'en prenais à eux, et que je fusse en
DES DOULEDBS IMT£aiEUBES DE JÉSUS-CmiST, etc.
<rolt , parce que je souffire , de les foire soufi&ir? O que ne suis-je soumis comme Jésus-Christ! Si je savais me taire, et me teuir dans un silence chrétîpji et religieux ; si je me retirais dans Ilu térieur de mou âme , et si j*y renfermais toutes mes peines ; si* pour répandre mon cœur, je n'allais qu*à Dieu, et je ne voulais poiut d'autre consolation que celle qu'on goâte dans la prière et avec Dieu : que de fautes j'éviterais! que d'inquiétudes et d'agitations je m'épargnerais ! L'ange du Seigneur viendrait, et il me conforterait; ou plutôt, le Seigneur descendrait lui-même avec toute l'onction de sa l^râoe. Il me servirait de conseil, d*ami, de confident. 11 appliquerait le remède à mon mal ; et s'il ne lui plaisait pas de m'en accorder l'entière guérison, du moins il radoucirait, et me le rendrait, non-seulement plus tolérable, mais salutaire et prolitable. J'éUm dans le dernier abattement , disait le Prophète royal, et je croyais que rien ne pouvait me consoler; mais je me suis souvenude Dieu, et tout à coup cette vue de Dieu m'a remis dans le calme ei dans la joie. {Ps. 76.) Voilà ce que ce saint roi avait plus d'une fois éprouvé : pourquoi u'éprouverais-je pas de même?
Sbcohd point. Une autre peine intérieure dont kl Sauveur des hommes se sentit atteint , ce fut l'en- Doi. // commença à s'ennuyer (M abc, 14) , dit l'évangéliste. C'éuit une suite naturelle de la tristesse qui l'accablait. Tout lui devint insipide , et il no prit plus de goût à rien. Ces grands motifs qui l'avaient auparavant animé et si sensiblement touché, sans rien perdre pour lui deleur première force, perdirent du reste toate leur pointe. Ils le soutenaient toujours, mais sans aucun de ces sentiments, ni aucune de ces impressions secrètes qui excitent une âme et l'encouragent. Tellement qu'il se trouvait comme abandonné à lui-même et à la désolation de son eoeur. État mille fois plus difficile à porter que toute autre peine, quelque violente d'ailleurs qu'elle puisse être; état où se trouvent encore de temps en temps une infinité de personnes dévotes et religieuses.
Il y a des temps où l'on tombe dans le dégoât de tous les exercices de piété et de religion. Rien n'affectionne, rien ne plaît. On est rebuté de l'oraison, de la confession, de la communion, des lectures spirituelles , de toutes ses observances et de toutes ses pratiques; peu s'en faut qu*on n'en vienne quelquefois jusqu'à se dégoûter même de sa vocation , et à concevoir certains regrets de ce qu'on a quitté dans le monde. ?I'ai-je point été bien des fois en de pareilles dispositions , et n'y suis-je point encore assez souvent? Si ce n'est point moi qui me suis réduit là par un relâchement volontaire, je ne dois point m'en affiiger : ce sont alors des tentatipns qui me peuvent être très-salutaires , et dont
il ne tient qu'à moi de profiter eu centuple, en donuant à Dieu, par ma constance, la preuve la plus certaine de ma fidélité. Mais le mal est que ce dégoût et cet ennui ne vient communément que de moi-même , que de ma négligence et de ma tiédeur. Je ne voudrais pas me faire la moindre violence pour me réveiller et pour m'élever à Dieu. Est-il surprenant alors que le poids de la nature m'entratne; et dois-je m'étonnerque Dieune se communiquant plus à moi, parceque je m'attache si peu à lui , je ne éiBse que languir dans sa maison , et que le temps que je passe auprès de lui mesemble silong?Ah!lesheures me paraissent bien plus courtes , partout où je satisfais mon inclination.
Il est vrai néanmoins, et il peut arriver quelquefois que ce ne soit pas par ma faute que je tombe dans cette langueur et que je sente cet éloignement des choses de Dieu. Mais sais-je me rendre cette épreuve aussi utile qu'elle le peut être? Je pourrais sanctifier mon erniui même et mon dégoût; je pourrais m'en faire un moyen de pratiquer les plus excellentes vertus, la patience, la pénitence, la persévérance. Ce n'est pas un petit mérite devant Dieu , que de savoir s*ennuyer pour Dieu; ce n'est pas une petite perfection que d'avancer toujours, malgré l'ennui , dans la voie de la perfection. C'a été le don des saints, et ce n'est guère le mien. Dès qu'un exercice commence a me déplaire, ou je le laisse absolument , ou je ne m'en acquitte que très-imparfaitement : je me fais du dégoût où je suis une raison de me relâcher ; au lieu que je devrais , avec la grâce de Dieu, qui m'éprouve dans ce dégoût et par ce dégoût, recueillir toute ma force et m'élever au-dessus de moi-même. Jamais David neglorifia plus Dieu qu'en lui disant : f^ous vous êtes retiré de moi, Seir gnew'y et moi je ne me suis point retiré de vous, ni de vos commandements, {Ps, 118.) C'est là que je donnerais à Dieu plus de gloire, c'est là que j'amasserais des trésors infinis de mérites.
Tboisième point*. Un troisième sentiment dont le cœur de Jésus-Clirist fut pressé et serré, c'est la crainte et la plus vive répugnance. Au milieu des ténèbres de la nuit qui Tenvironnaient, et dans ce lieu désert où il s*était retiré, toute l'idée de sa passion lui vint à l'esprit, et se trouvant a la veille d'une mort si ignominieuse et si douloureuse , il s'en fit une image qui le saisit de frayeur. L'impression fut telle que tous ses sens en furent troublés ; et l'extrême répugnance qu'il sentit le porta même à demander de ne point boire un calice aussi amer que celui qui lui était préparé : Mon père, s'il est possible, détournez de moi ce calice. ( Matth. , 26. ) Et sans doute il n'est pas étonnant qu*à la vue de tant d'opprobres où il allait être exposé, et de tant de soutïrances où son corps devait être livré, toute la.
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nature se révoltât. Jamais combat intérieur ne dut | ni ne délibéra point de la sorte. ÉtaiMI toutefois, aa
être plus violent, ni ne le fut en efifet. 11 en tomba dans une mortelle agonie, et il en fut tout couvert, depuis la tête jusqu'aux pieds , d*une sueur de sang. Mais tout cela ne se passait, après tout, que dans Fappétit sensible; et, sans égard aux révoltes de la nature, la volonté demeurait toujours également ferme et constante. Aussi , dès le moment qu'il falfut. en venir à Texécution, et que ses ennemis approchèrent pour le prendre, il ne pensa point à fuir ni à se cacher : au contraire, il s'avança lui-même vers eux ; il leur déclara qui il était : C'est moi, leur dit-il, que vous cherchez (Jean, 18); voici votre heure et r empire des ténèbres. ( Luc , 22. ) Vous pouvez faire de ma personne tout ce qui vous est ordonné. Quel effroi tout ensemble et quel courage dans cet Homme-Dieu! quelle consternation , et quelle résolution!
Quand il se présente une occasion où j'ai à me vaincre moi-même, je ne puis d'abord arrêter certains sentiments naturels qui s'élèvent dans mon cœur, et certaines répugnances involontaires. N'estce pas surtout ce que Ton éprouve dans une retraite ? Il n'y a point d'âme si tiède et si endormie, qui ne se réveille en ce saint temps et ne se ranime. Dieu parle au.cœur, la grâce éclaire l'esprit; on se reproche ses égarements et l'on en découvre les principes. De là même onvoitde quels remèdes on devrait user, et c > qu*il y aurait à faire ; on sent qu'on n'est pas ^ a beaucoup près, ce qu'on devrait être, et l'on reconnaît à quoi il tient qu'on ne le soit : mais on craint de s'y engoijcr et de l'entreprendre; on s'y propose des difficultés infinies, et l'on se défie sur cela de ses forces ; on dispute avec soi-même : mais tout le fruit de ses longs raisonnements est une incertitude où Ton ne conclut rien , et Ton ne se détermine à rien.
N'est-ce pas là peut-être l'état où je me trouve présentement? En vain je voudrais me tromper et m'aveugler : Dieu , malgré moi , ne me fait que trop connaître ce qu'il faudrait changer et réformer dans ma vie pour la rendre plus religieuse ; certains exemples que j'ai devant les yeux, les remords secrets de ma conscience, les avis de mes supérieurs, les réflexions que j'ai faites dans le cours de ma retraite, et que je fais encore, tout cela ne me permet pas d'ignorer à quoi je devrais mettre ordre , et tout cela m'inspire assez de bonnes vues et de bons sentiments. Mais qu'est-ce qui m'arrête? ce qui m'a cent fois arrêté : une vaine peur et une timidité que je n'ai pas la force de surmonter, et qui me représente les choses comme insoutenables pour moi et comme impraticables. Ces fausses terreurs dont je me laisse préoccuper vont même jusqu'à me faire imaginer mille raisons apparentes de différer, de ne point aller tout ù'un coup si avant ni si vite. Jésus-Christ ne différa
fond de son cœur, moins agité que moi? avai^il moins sujet de l'être? Cette passion, qu'il envisageait de si près , et dont il s'était si vivement retracé dans l'esprit toute l'horreur, devait-elle moins lui coûter, et avait-elle moins de quoi l'étonner? Ah! me iaisserai-je toujours intimider et déconcerter aux moindres obstacles que ma faiblesse fait naître, et qu'elle augmente dans mon idée? ou si la crainte me prévient , n'apprendrai-je jamais à me raffermir contre ses premiers mouvements, et jamais ne medirai-je aussi résolument et aussi efficacement que le dit Jésus-Christ à ses disciples : Levons-nous et tnarchonsf (Matth., 16. )
Conclusion. Aimable Sauveur, c'est par votre sagesse et votre miséricorde infinie, que vous avei voulu paraître faible comme moi, et être sujet aux mêmes révoltes intérieures que moi , afin que votre exemple m'instruisît et qu'il me fortifiât. Sans cela, 6 mon Dieu, sans cette règle et ce soutien que je trouve en vous, où en serais-je à certains moments, et que deviendrais-je? Vous voyez combien je suis différent de moi-même d'une heure à une autre, et de quelles vicissitudes je suis continuellement agité. Un jour mon âme e^t en paix , et même dans une sainte allégresse; me^ devoirs me plaisent, et je goûte le bonheur de mon état ; rien ne me fait peine, et il me semble qu'il n'y a point de victoire que je ne sois en disposition de remporter sur moi-même et sur toutes les passions de mon cœur : mais, dès le jour suivant, ce n'est plus moi : mes exercices me sont à charge; je m'en fais une fatigue, et j'y sens une opposition qui me les rend non-seulement inapides, mais très-pénibles. Ainsi, toute ma vie n'est qu'un combat perpétuel et qu'une variation , où il semble que tour à tour deux esprits tout contraires me gouvernent.
Pourquoi, Seigneur, le permettez- vous? Vous avez en cela, comme en tout le reste, vos desseins; vous avez vos vues, et des vues de salut pour moi et de sanctification. Vous voulez que je sois éprouvé comme vous l'avez été; vous voulez que je pratique dans mon état les mêmes vertus , et que j'acquière par proportion les mêmes mérites; vous voulez que j'endure le même martyre du cœur, et que je fesse le même sacrifice de toutes les douceurs de l'esprit et de toutes les consolations. Ainsi soit-il , ô mon Dieu , puisque c'est votre volonté. 11 me serait trop aisé et trop doux de vous suivre, si j'y sentais toujours le même attrait. Vous cependant , Seigneur, ne cessez point de me soutenir, non-seulement de votre exemple , mais de la grâce qui l'accompagne : que l'un et l'autre m'affermissent tellement dans vos voies, qu'il n'y ait ni tristesses, ni ennuis, ni craintes qui puissent m*en détourner; quej'ymar-
DES DOULEURS EXTÉRIEURES DE JÉSUS-CHRIST, btc.
ebe toujours du même pas , quoique ce ne soit pas toujours arec le mémo goût. Plus j'aurai à prendre sur moi pour y avancer, plus ma persévérance vous sera glorieuse, et plus vous lui préparerez de couronnes pour la récompenser.
TROISIÈME MÉDITATION