‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 384 sur 408 · DES DOULEURS EXTÉRIEURES DE JÉSUS- CHRIST DANS SA PASSION · texte numérisé non relu

DES DOULEURS EXTÉRIEURES DE JÉSUS- CHRIST DANS SA PASSION

lp$e auUm vulneratus est propier iniquiUUes nos trot, atlrilui est propter scelera nostra.

Il a été couvert de blessures pour nos péchés , et c*est pour Dût crimei qu'il a été brisé de coups. IsaIe, chap. 53.

Pbbmiba point. Outre que Fâme de Jésus-Christ devait servir à Texpiation de nos péchés, et, par ses peines intérieures , satisfaire à la justice divine , Dieu , qui lui avait donné un corps capable de souffrir, voulait encore que ce sacré corps fût livré aux plus cruels tourments. Cest pour cela que le Sauveur des hommes endura une si rigoureuse passion , et qu'après avoir répandu tout son sang, il expira enfin sur la croix. Leçon bien sensible pour moi , et admirable modèle d*une des vertus les plus propres du christianisme, et surtout de la profession religieuse, qui est la mortification des sens.

Ce que j*ai premièrement à considérer, c'est ce que mon Sauveur a souffert ; et , pour m'en former quelque idée, il me suffit de prendre le crucifix, d'attacher mes regards sur ce corps adorable , tout ensanglanté et tout couvert de plaies; de le contempler à loisir, et d'entendre au fond de mon âme les paroles que m'adresse par son prophète ce Dieu mourant : O vous tous, qui passez par le chemin de cette vie mortelle,/al^5 attention^ et voyez si jamais il y eut des souffrances pareilles aux miennes. ( Thren. , 1 .) Je n'ai qu'à parcourir des yeux ce visage meurtri de soufflets et tout livide, cette tôte coturonnée d'épines , cette bouche abreuvée de fiel , ces mains et ces pieds percés de clous, ce côté ouvert d'une lance, tous ces membres déchirés et disloqués; voilà l'état où l'ont mis ses bourreaux , et où il est mort : que puis-je répondre à cet exemple , et que me dit mon cœur à ce spectacle?

Quand on me parle de pénitence , et qu'on m'exhorte, selon le langage de l'apôtre saint Paul , àporter sur mon corps la mortification de Jésus-Christ (2. Cor., 4), s'agit-il pour moi de tout cela , et me d6mande-^on tout cela? On exige de moi une vie austère ; mais a quoi se réduit cette austérité de vie ? aux observances de ma règle : car il n'y a point, par rapport à moi , de plus solide mortification , et c'est à , suivant les vues de Dieu , que toute ma pénitence est renfermée. Ne donner de nourriture à mon corps qu autant que la règle lui en accorde , et que celle

que la règle lui accorde; ne prendre de repos que dans le temps prescrit par la règle , et que selon la mesure du temps que la règle y a destiné; n'avoir ni pour mon vêtement, ni pour ma demeure, ni pour toutes les autres choses qui servent à mon entretien, que ce qui e^t conforme à la règle et à la plus étroite rigueur de la règle. Vaincre là-dessus toutes les révoltes de la nature , et n*écouter aucun des prétextes dont l'amour-propre a coutume de s'autoriser. Du reste, soutenir avec courage et sans m'épargner tout le poids de la règle , dans les exercices laborieux où elle m'applique, dans les veilles de la nuit, dans léchant du chœur, dans le travail des mains, dans lesfonctions et les fatigues de mon emploi, dans tout ce qui regarde mon ministère. Vivre de la sorte , non pas pour un jour, ni pour une semaine, ni pour une aimée , mais sans interruption et sans relâche, jusques à la mort : voilà de ma part tout ce que Dieu attend , et de quoi il se contente; voilà où je puis me fixer. Il est vrai que cela est mortifiant, et il est surtout vrai que cette continuité est bien pénible et bien pesante : mais après tout, qu'y a-t-il là qui soit comparable aux douleurs et à la passion de Jcsus- Christ?

Cependant, ne suis-je pas obligé de reconnaître ici devant Dieu et à ma confusion , que ma principale étude dans la ^ie et mon soin le plus ordinaire est de m'adoucir, le plus qu'il m'est possible, toutes ces mortifications de mon état ? combien en retranclie-t-on , et combien de soulagements cherche-t-on à se procurer d'ailleurs ? Les raisons en apparence ne manquent pas pour cela, et Ton sait bien s'en prévaloir. Je l'ai bien su moi-même jusques à présent. C'est-à-dire, pour ne me point flatter, et pour méjuger de bonne foi , que j'ai bien su me tromper, et que je prends encore plaisir à demeurer dans mes erreurs, parce qu'elles me sont commodes et qu'elles favorisent ma lâcheté. Que je changerais bientôt de sentiment et de conduite , si les souffrances de Jésus- Christ étaient bien gravées dans mon cœur, et si je les avais plus fortement imprimées dans mon souvenir! Tout me deviendrait léger; tout me deviendrait au moins soutenable. Quoi que pût dire la nature, je lui répondrais que je ne souffre rien en comparaison de mon Sauveur, et que s'il m'en coûte quelque chose, ce n'est pas, comme à lui , jusqu'à verser du sang. Je me dirais , et je dois en effet me le dire sans cesse , que si je ne puis vivre sur la croix , j'y puis mourir; et qu'il vaut mieux y mourir, que de vivre et de mourir sans pénitence.

Second point. Pourquoi Jésus-Christ a-t-il tant souffert? Autre considération non moins solide ni moins touchante. Il a souffert, parce qu'il s'y était engagé pour la gloire de son Père et pour le salut des hommes. C'était un engagement libre dans son

DES DOULEURS EXTÉRIEURES DE JESUS-CBRIST, trc

prindpe et pleinement volontaire. Il pouvait ne pas T péchés^ de purifier mon âme devant- Dieu, d*avofr

accepter la condition qui lui avait été prescrite, de souffrir et de mourir, s'il voulait sauver le monde et réparer Tinjure laite à Dieu. Mais Thonneur de son Père lui était trop cher, et il s'intéressait trop h notre saint, pour ne sacrifier pas à l'un et à l'autre son sang et sa vie. Voilà de quelle manière il avait contractéde lui-même une obligation si rigoureuse. En conséquence du consentement qu'il y avait donné, cette loi, à laquelle il eût pu ne se pas soumettre^ était devenue pour lui comme un devoir indispensable, et c'est ainsi qu'// s'esi fait obéissant Jusques à la mort et à la mort de la croix, ( Phil.y 2.)

Quand il n'y aurait que la qualité de chrétien dont je suis revêtu, elle suffirait pourm'engager à vivre dans une continuelle pratique de la mortification de mes sens. En nous appelant au christianisme , Jésus-Christ nous a dit à tous sans exception : Quiconque veut venir après moi, qu'il se renonce soimême, et qu'il porte sa croix tous les Jours ; sans cela Von ne peut être, mon disciple, (Luc, 9.) Or, si c'est là la vie d'un simple chrétien , que doit être la vie d'un religieux? Car outre l'engagement commun et général que nous avons tous comme chrétiens, à une vie pénitente et mortifiée, j'en ai un particulier comme religieux , et je n'y puis manquer sans démentir ma profession. Mon état ^sit essentiellement un état de pénitence; et en l'embrassant, j'ai voulu , ou j'ai dû vouloir embrasser tout ce qui s'y trouve inséparablement attaché. En prononçant mes vœux, j'ai spécialement promis de suivre Jésus- Christ, et par conséquent de marcher dans la même voie que lui , qui est une voie de souffrance et de renoncement aux aises de la vie. J'y marche en effet, et je ne puis plus me dispenser désormais d'y marcher, ou volontairement, ou malgré moi. Ma parole est donnée; et de force ou de gré , il faut vivre comme les autres, observer la même règle et pratiquer les mêmes austérités.

Peut-être par ma lâcheté et par la recherche de certaines commodités , puis-je , non pas absolument secouer le joug de la mortification religieuse, mais le diminuer; et c'est ce que je n'ai que trop fait depuis bien des années. Mais qu'est-il arrivé de là ? Deux choses dont je ne saurais assez gémir : c'est que j'ai perdu tout le mérite de ce qu'il y a dans ma règle de plus austère et de plus mortifiant; et d'ailleurs , que j'en ai perdu toute la douceur. Car il y a dans la mortification même une douceur secrète et très-sensible, mais qui n'est que pour les âmes vraiment mortifiées : or, ce n'est pas l'être , que de se ménager autant que je fais , au milieu même des rigueurs et des mortifications dont il n'est plus en mon pouvoir de m'exempter.

Oeureux engagement delà religion ! Elle me four- //// tous les moyens de satisfaire à Dieu , pour mes

part aux souffrances du Fils de Dieu. Ifoo-seilement elle me les fournit , ces moyens si salotains, mais elle m'y assujeuit. C'est une pénitence journalière, habituelle, toujours présente. Toute autre pénitence qui serait purement de mon choix me pourrait être suspecte, parce que je craindrais, ou qu'elle ne fût pas suffisante , ou qu'elle ne fût pas conforme aux desseins de Dieu ; mais je ne puis oie défier de celle-ci, puisque je ne l'ai prise que par la vocation divine, et que c'est Dieu même qui Ta ^la^ quée. Qu'il en soit éternellement béni , et que j'en sache utilement profiter !

Tboisième point. Enfin , comment Jésus<:hrist a-t-il souffert? Avecune patience invincible, et avec une constance inaltérable. Sa patience en fit, selon la figure du Prophète , comme un agneau à qui l'on enlève sa toison, sans qu'il fasse nufie résistance; ou comme une brebis qu'on mène à Tautel pouf f être immolée, et qui s'y laisse conduire sans se plaindre. Quel silence garda-t-il devant Pilate, qui le condamna? Dit-il une parole contre les Juifs qui le traînaient au milieu de Jérusalem lié et garrotté; contre les soldats qui le déchiraient de fouets dans le prétoire, ou qui lui enfonçaient une couronne d'épines dans la tête; contre les bourreaux qui lui pe^ çaient de clous les pieds et les mains , et qui l'attachaient à la croix ? On eût cru qu'il était insensible: mais voilà l'effet de la patience dans les maux qoi affligent le corps et dans les plus violentes douleurs. Ce n'est pas qu'on ne les ressente, et même trèsvivement : mais si l'on n'est pas toujours maître d'arrêter quelques plaintes que la nature arrache et qui lui sont une espèce de soulagement , du moins l'esprit de mortification et de patience en étoufie une grande partie, et modère l'autre.

Avec cet esprit de patience et de mortification, je ne ferais point tant de retours sur moi-même aux moindres inOrmités qui m'arrivenl, et je n'aurais point de compassion de moi-même. Je ne témoign^ rais point tant ce que je souffre! et je n'en parlerais point en des termes si vifs , ni avec tant d'exagération. Je ne m'épancherais point en tant de ma^ mures, ni avec tant d'aigreur, dès qu'il me manque quelque chose. Je ne m'épargnerais point tant, ni ne voudrais point tant l'être. Je me soumettrais à tout, j'endurerais tout sans rien dire; ou je dirais seulement comme saint Paul , que je dois êtie tout revêtu de la mortification de mon Sauveur. Voiâ comment je parlerais , et ce que je penserais : mais pourquoi est-ce que je parle et que je pense toata(^ trement ? c'est que je ne sais guère ce que c'est que la vraie mortification, et que je ne l'ai guère dans le cœur.

Mais ce que je sais encore moins , c'est ^ joio-

SUR LA LECTURE

la patience évangélique et à la mortiGcation use une ferme et inébranlable constance. La ce du Fils de Dieu ne se démentit pas un mousques au dernier soupir, qu'il rendit sur la C'était là qu'il devait consommer son sacrit il n'y avait que la mort qui dût mettre fin à iileurs. On veut bien quelquefois mortifier sa et l'on est disposé à souffrir ; mais de persé- Jans cette sainte disposition , et de soutenir slâche cet état , c'est de quoi il 7 a peu d'exem-

8ont maintenant ces religieux si ennemis de irps, qu'ils portaient toujours jusqu'au tom- 1 même haine contre lui , et qu'ils ne cessaient ersécuter qu'en cessant de vivre? Saint Fransconnaissait même en mourant qu'il avait le sien avec un excès de rigueur : hélas! ne •t-on pas tous les jours dans un excès tout !? A peine ai-je fait quelque effort pour domps sens et leur ai -je une fois refusé ce qu'ils daient, que je me crois en droit de les déager dans la suite, et de condescendre à toutes liblesses. La plus légère incommodité me sufr m'interdire tout exercice de pénitence, et l'accorder des soulagements dont je me passert bien, si je savais prendre un peu plus sur ; que je ne voulusse point tant me flatter. Plus » dans mes années , plus je me persuade que retrancher de la sévérité de ma règle , comme it âge l'on n'était pas également religieux. Il li qu'il y a des égards à avoir et des mesures îr; mais ces mesures ont des bornes, et sou- Q ne leur en donne point. Ah! ne comprenjamais quel est le bonheur d'un religieux , rès avoir vécu dans la mortification , a l'avan- 'y mourir, et expire comme Jésus entre les e la croix !

CLUSiON. Dieu rédempteur du monde, Seipuisque c'est par la croix que vous m'avez comment puis-je autrement me sauver moi- , et quand je le pourrais , comment le vou- 8? En vous faisant mon Sauveur, vous vous it mon guide dans le chemin du salut , et par uent je ne puis prétendre à ce salut que vous ; mérité, qu'autant que je vous suivrai dans de la croix que vous m'avez enseignée.

s supposant même que je pusse prendre une 'oute, y pourrais-je consentir? Toute ma rai- 3Ute ma religion ne s'élèverait-elle pas contre Juoi , Seigneur, je vois votre sacré corps , ce nnocent, meurtri, déchiré de coups, et je voulatter une chair aussi criminelle que la mienne, •oir pour elle que de l'indulgence ! Je vous breuvé de fiel et de vinaigre, et je voudrais iter mes appétits; je me plaindrais qu'on ne

leur accordât pas ce qu'ils désirent! je vous voîa finir votre vie daris le plus cruel supplice, et je voudrais passer mes jours dans une vie aisée et douce I Hé, Seigneur, le disciple, et même le serviteur et l'esclave, doit-il donc être mieux traité que Je maître? Quand après m'être bien épargné, moi chréticti, moi religeux , moi dévoué à vous par tant de titres, je paraîtrai devant votre tribunal, comment soutiendrai-je l'affreuse différence qui se trouvera entre vous et moi? Comment la puis-je dès maintenant soutenir, et que faut-il autre chose pour me combler de confusion , qu'un regard vers vous et vers votre croix? Ou plutôt, Seigneur, que faut-il autre chose pour me ranimer, pour réveiller en moi l'esprit de mortification et de pénitence, pour me revêtir d'une force toute nouvelle, et pour affermir contre les plus rudes combats des sens et de la nature toute ma constance? Non, mon Dieu, je ne sais plus rien, ni ne veux plus rien savoir désormais comme votre apôtre , que Jésus crucifié. Voilà toute ma science. Ce serait peu de la posséder en spéculation, si je ne la réduisais en pratique. Vous contempler sur la croix. Seigneur, c'est un moyen de sanctification : mais porter soi-même sa croix et la bien porter, c'est la sanctification même et la plus sublime perfection.

CONSIDÉRATION

SUR LA LECTURE

La lecture a été de tout temps un des exercices les plus ordinaires et les plus recommandés, nonseulement aux personnes religieuses , mais en général à toutes les personnes de piété, même dans le monde. Elle a servi à la conversion d'une infinité de pécheurs , et c'est elle encore qui sert de nourriture à la vraie dévotion, et qui contribue extrêmement h l'entretenir. Mille exemples l'ont fait connaître, et voilà pourquoi dans tous les ordres religieux l'on a pris soin de marquer un temps particulier pour cette pratique si salutaire. Or, comme il y a de mauvais livres , qu'il y en a d'indifférents , et qu'il y en a enfin de bons , il faut de même raisonner des lectures. Il y en a de mauvaises, qui sont défendues; il y en a d'indifférentes , qui sont tolérées ; et il y en a de bonnes , qui sont prescrites et ordonnées. C'est par rapport à ces trois caractères que nous pouvons considérer tout ce qui regarde la lecture.

Premieb poiht. Lectures mauvaises et défendues. Il y en a de deux sortes. Les unes sont mauvaises ou du moins dangereuses par rapport à la foi et à la vraie piété. Les premières , qui peuvent corrompre les âmes et les porter au vice, ne sont pas communes dans les maisons religieuses, et c'est us

SUR LA LECTURE

article sur lequel il y a peu de réflexions h faire. IVIals pour les lectures capables d'altérer la foi , et d'éloigner du droit chemin d'une solide piété , elles ne sont que trop fréquentes, et Ton ne peut user làdessus de trop de vigilance ni de trop de précaution. Combien y a-t-il de livTes qui se répandent , et qui sont évidemment remplis d'erreurs condamnées par l'Église ? Combien y en a-t-il dont la doctrine est au moins très-suspecte , et dont le poison est d'autant plus à craindre, qu'il est plus subtil et plus caché? Combien sont pleins de maximes qui ne tendent qu'à décréditer d'anciennes et de bonnes pratiques, et qu'à les abolir pour en substituer de nouvelles ? On peut dire certainement que ce sont là de mauvaises lectures. Aussi l'Église en a-t-elle trèsexpressément défendu quelques-unes; et quoiqu'elle ne se soit pas si formellement expliquée sur les autres , parce qu'il en faudrait venir à de trop longues discussions , ses ministres et ses vrais pasteurs s'en sont assez déclarés pour elle, et ont pris soin de découvrir aux âmes fldèles le venin qu'on leur présentait.

Lectures surtout nuisibles aux personnes du sexe, qui, n'ayant pas certaines connaissances , se laissent plus aisément préoccuper et surprendre. Et c'est une réponse bien frivole que ce qu'elles disent ordinairement pour leur défense, savoir, qu'elles ne remarquent rien que d'édiûant dans ces lectures qu'on voudrait leur interdire, et qu'elles n'en voient pas la contagion. Voilà comment elles raisonnent; et c'est justement raisonner comme si , prenant une liqueur empoisonnée, elles se croyaient en sdreté, parce qu'elles n'y aperçoivent rien que d'agréable à la vue et au goût. Il serait à souhaiter qu'elles la vissent, cette contagion ; car alors elles seraient plus en état de s'en préserver. Mais ne la voyant pas , et étant néanmoins d'ailleurs averties qu'il y en a, la sagesse leur dicte-t-elle autre chose, sinon qu*elles doivent absolument rejeter ce qui pourrait, sans qu'elles y prissent garde, les infecter et les égarer? Ce n'est point toutefois ainsi que la plupart en usent. Dès là que certains livres ont cours dans le monde, on veut les voir; et par un fond de malignité qui nous est naturel , c'est assez que ce soient des livres notés et proscrits , pour piquer davantage la curiosité et pour la redoubler. En vain des supérieurs sages et vigilants prennent des mesures pour leur fermer l'entrée dans une communauté : on sait les soustraire à leur vigilance et les faire venir dans ses mains. On les lit secrètement, mais assidûment , et l'on en repaît son âme comme de la nourriture la plus exquise.

Ce qu'il y a de merveilleux , c'est que tout cela se fait sans scrupule , malgré les condamnations les plus formelles et les plus rigoureuses des puissances ecclésiastiques. Elles s'uniraient toutes, et lance-

raient tous leurs anathèmes , qu'on ne reviendrait pas de ses préjugés et de son entêtement. En vérité, peut-on croire alors qu'on soit conduit par l'Esprit de Dieu ? Peut-on espérer que Dieu répande sa bénédiction sur de semblables lectures ? peat-on s'assurer qu'on n'ait rien à craindre, ni rien à se reprocher du côté de la conscience? et si l'on se le persuade, n'est-ce pas une des plus grossières illusions ?

Il serait plus religieux d'observer les règles suivantes, et de s'y attacher inviolablement : 1 * de ne lire aucun livre contre le gré des supérieurs ; 2" de consulter sur chaque livre qu'on Ut, ou qu'on aurait dessein de lire, un directeur éclairé et d'une doctrine éprouvée; 3"* de mortiûer une démangeaison extrême qu'ont des personnes religieuses , de voir tout ce qui s'écrit et qui se débite , se figurant qu'elles sont en état d'en juger, et qu'il n'y a là-dessus pour elles , ni peine à se faire , ni risque à courir; 4° de s'abstenir généralement de toute lecture suspecte; car il suffît qu'elle soit suspecte. Or, peut-oo ignorer que bien des ouvrages , dont on est si curieux, sont au moins des livres suspects, et trèssuspects? Si Ton avait suivi ces principes en plusieurs communautés, la fol y serait plus pure, l'esprit des saints fondateurs s'y serait mieux conservé; les partis ne s'y seraient point élevés , et l'union des cœurs y aurait été par là même beaucoup mieux cimentée et mieux entretenue; on n'aurait point lieu de déplorer les brèches qui s'y sont faites à Tancienne discipline et à l'exacte régularité, comme à la solide piété des premiers temps.

Second point. Lectures indifférentes et tolérées. Il y a des livres qui ne sont ni mauvais ni bons, par rapport à la foi ou aux mœurs. Ce sont des ouvrages d'esprit, dont les sujets ne regardent ni les vérités de la religion , ni les devoirs de la piété. On les lit pour passer le temps, et par une espèce de récréation , sans y chercher aucun fruit pour l'édifîcation de son âme, mais aussi sans y craindre aucun danger. Dans les maisons bien régulières , et où l'observance est encore en sa première vigueur, on ne s'arrête guère à ces sortes de lectures. Ce sont des amusements peu profltables, surtout pour des filles qui se sont dévouées au service de Dieu, et qui n'ont nul besoin de cultiver certains talents, ni d'acquérir certaines connaissances. L'oraison, la méditation des choses saintes , le chant du cbœur, quelque lecture édifiante , quelques conférences entre elles, et quelques conversations sages et utiles; du reste le travail , selon les différentes fonctions où l'obéissance les emploie; voilà l'occupation qui leur convient, et ce qui doit remplir toute leur journée.

Aussi la règle n'en marque-t-elle pas commune-

ment dafantufge. Cependant , par une tolérance qui \iÊtQ à peu a*est introduite , et qui ne croit que trop , la plupart des personnes qui conduisent les communautés n*ont pas cru devoir se roidir contre ces lectures, jusqu'à les défendre absolument et à les proscrire. Ainsi le silence des supérieurs, et je ne sais quel usage, semblent les autoriser.

Mais si Ton n*a pas assez d'empire sur soi-même pour se refuser ces vains délassements d'esprit et pour 8*en priver, du moins doit-on prendre garde à 1 bien des désordres où Ton tombe sur cela , et à jbien des abus qui s'y commettent. 1* Dès qu'une , fois on y a pris goût , on y donne trop de temps. jD^one lecture à laquelle quelques moments dej Traient suffire, on se fait un exercice journalier et * habituel , car le goût est toujours accompagné de quelque passion; et quand la passion de lire s'est emparée d'un esprit, on ne connaît plus de bornes et Ton ne garde plus de mesures. 2<> Ce qui arrive de là, c'est qu'on s'entête tellement d'une lecture qui plaît, qu'on en néglige ses pratiques ordinaires et ses devoirs; on en retranche une partie, et Ton s'acquitte précipitamment du reste. Si pendant le jour on ne peut se ménager tout le temps qu'on souhaiterait, on le prend sur son repos pendant la nuit ; et pourvu que l'on se contente , on n'a égard , ni à la r^le qu'on viole, ni même à sa santé qu'on endommage. 3<» Ce qu'il y a encore de très-pernicieuz, c'est que par ces lectures profanes dont on se laisse vainement repattre l'imagination , et dont on se fait ou une étude, ou un divertissement, on vient à se dégoûter peu à peu des livres spirituels, on ne les lit plus que par manière d'acquit et que pour ne les pas abandonner tout à fait; mais à peine en a-^on parcouru des yeux quelques pages, qu'on retourne incessamment aux autres, et qu'on y porte toute son attention. Les meilleurs ouvrages, et les plus remplis , non-seulement de religion , maïs de sens et de raison, ne paraissent rien en comparaison de ceux-ci. On ne les croit propres que pour des commençants et pour des novices , et, par on renversement dont gémissent toutes les personnes sages, on préfère, comme disait l'Apôtre, de frivoles discours à la plus saine doctrine, et des fables à la vérité. 4*" Encore tire-t-on de là une espèce de gloire. On se pique d'un discernement plus juste et plus fin pour reconnaître les livres bien écrits et pour en juger; on se charge la mémoire de divers endroits qu'on a recueillis, et qu'on récite bien ou mal, mais toujours avec une certaine ostentation : on acquiert ainsi le nom de fille habile , ou l'on prétend l'acquérir; on en est jaloux, et l'on ne se souvient pas que la plus belle science d'une âme religieuse est de savoir s'humilier, s'avancer dans les ▼oies de Dieu , et se sanctifier. Or, voilà ce qu'on n'apprend guère dans ces livres qu'on rechercheavee

BOimDAljOUB. — TOVE IH.

SUR LA LECTURE. «79

tant de soin , et toute autre science néamnoins sans celle-là n'est que vanité.

Tboisième point. Bonnes lectures, et expressément ordonnées. Deux choses contribuent à rendre une lecture utile et salutaire: la qualité du livre qu'on lit, et la manière dont on le lit. Quant à la qualité du livre, quoiqu'il y ait sans doute des livres de piété beaucoup meilleurs les uns que les autres , chacun, dans le choix qu'on en doit faire, peut se consulter soi-même , et suivre là-dessus son attrait. Quelques-uns aiment mieux des livres qui les ins* truisent, et d'autres préfèrent les livres qui les affectionnent et qui les touchent. Ceux-là prennent plus de goût aux histoires et aux vies des saints , qui leur mettent devant les yeux des exemples à imiter; et ceux-ci en ont plus pour les traités spirituels, qui leur développent le fond des matières, et qui les convainquent par des raisonnements. Quoi qu'il en soit, il importe peu, ce semble, à quelle sorte de livres OH s'attache, pourvu que ce soient de bons livres, c'est4-dire des livres orthodoxes, édifiauU, et dont on puisse tirer du profit pour son avancement et sa perfection.

Mais il ne sufdt pas de les lire, il faut les bien lire, car souvent tout dépend de la manière, et il y a en toutes choses une méthode qui leur donne plus d'cfGcace et plus de vertu. Lire à la hâte et comme en courant, c'esj s'exposer à ne rien retenir d'une lecture, et à n'en recevoir nulle impression, puisqu'il n'est pas.'possible qu'on y fasse alors toute lattention nécessaire. Les viandes prises avec trop d'a\idité et trop vite, causent ordinairement à la santé plus de dommage que de bien. Lire trop chaque fois et hors de mesure, c'est se remplir l'esprit d'une infinité d'idées qu'il ne peut plus arranger, et dont il ne lui reste qu'une vue confuse et superficielle. L'excès de nourriture, quelque saine qu'elle soit, charge un estomac et le met hors d'état de la digérer. Lire pour remarquer certaines sentences, ou de l'Écriture, ou des Pères, ccrtiines pensées nouvelles et moins communes, c'est faire de sa lecture une étude : or, toute étude dessèche le cœur et le distrait. Lire, et s'arrêter en lisant à la beauté du style et à la pureté du langage, c'est prendre le change et s'amuser à des fleurs, au lieu de cueillir les fruits.

De tout ceci il est aisé de conclore comment on doit faire la lecture spirituelle , et quelles règles il y faut observer. C'est, 1° de s'adresser d'abord à Dieu, et d'élever vers lui le cœur, pour lui demander les lumières de son Esprit ; car il n'y a que Dieu qui donne l'accroissement , surtout à sa parole , soit lue, soit entendue. 2» De lire posément et de bien peser les choses, afin qu'elles puissent mieux s'imprimer, et qu'elles s'insinuentdoucement dans rânie, comme

DE LA VIE NOUVELLE DE JÉSUS-CHRIST, etc.

une rosée qui tombe goutte à goatte et qui pénètre ainsi la terre. 3» Pour cela , de lire peu chaque jour ; estimant beaucoup plus une courte lecture, faite avec réflexion, qu'une autre, plus longue, mais aussi plus légère et mal digérée. 4<' De demeurer à certains endroits dont on se sent plus frappé, de les repasser et de les goûter, faisant un retour sur soi-même et se les appliquant. De cette sorte la lecture devient une espèce de méditation; et c'est un avis très-sage que donnent les maîtres de la vie dévote, aux personnes qui ne sont point encore versées dans la pratique de Toraison , et qui veulent s'y former, de commencer par ces lectures , et de se contenter d'en tirer quelques bonnes résolutions. â» De relire de temps en temps certains livres généralement estimés , et dont on a connu par soi-même Tutiiité et la solidité. C'est une erreur dont se laissent prévenir bien des personnes, de ne vouloir jamais lire deux fois le même livre , et de se persuader qu'ayant plu dans une première lecture , il ennuiera dans la seconde. Un livre solide est comme une riche mine, où l'on trouve toujours à creuser et à profiter. Voilà tout ce qui regarde l'exercice de la lecture spirituelle : c'est à nous de mettre en œuvre un moyen de sanctification aussi efficace que celui-là, et qui nous est si aisé et si présent.

HUITIEME JOUR

PREMIÈBE MÉDITATION.

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