‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 58 sur 408 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

C'a toujours été la maxime de Jésus^Christ , de pratiquer et de faire , avant que d'enseigner et d'instruire : et pour appliquer cette règle générale au point particulier que j'ai présentement à établir, je dis que le soin d'assister les prisonniers, et de contribuer au soulagement de leurs peines, est un des plus sensibles exemples que cet Homme-Dieu nous ait donnés; je dis que , pour nous exciter fortement à cette charité, il a voulu la consacrer dans sa personne; je dis que tous les mystères de sa vie nous prêchent cette charité , et qu'il n'y en a pas un qui n'ait une grâce singulière pour nous l'inspirer.

Oui , mesdames , tous les mystères de la vie de Jésus-Christ, non-seulement de sa vie souffrante^ mais de sa vie glorieuse, c'est-à-dire son incarnation, sa prédication, sa passion, sa résurrection , son ascension , tout cela, si nous voulons copsulter notre foi , et en tirer des conséquences pratiques qui se présentent d'elles-mêmes, sont autant de raisons fortes et pressantes pour ne pas délaisser ceux de vos frères que vous savez être détenus, et languir dans une triste captivité. Vous m'en demandez la preuve, et la voici dans une courte induction de tous les états où l'Évangile vous fait considérer ce Dieu Sauveur. Son incarnation , car, qu'est-ce que cette incarnation divine, sinon le mystère d'un Dieu descendu sur la terre pour sauver des esclaves ; d'un Dieu sensible à nos misères , et revêtu de notre chair pour briser nos fers et nous procurer la plus heureuse liberté? Voilà pourquoi il est sorti du sein de son Père. Si nous n'eussions pas été captifs, il n'eût pas été nécessaire qu'il se réduisit lui-même dans la dépendance et dans l'esclavage pour nous délivrer. Sa prédication : qu'est-il venu annoncer au monde? l'É- ?angîle : et qu'est-ce que l'Évangile? cette bonne

nouvelle qu'il nous a apportée de notre prochaine délivrance. C'est pour cela qu'il a été envoyé, et tel est le salut où il nous a appelés. Sa passion : n^estce pas pour nous racheter qu'il a sacrifié sa vie et qu'il est mort? De là vient que cette douloureuse passion est par excellence le mystère de notre rédemption : car c'est lui, dit saint Paul , c'est par sa croix et par les mérites de son sang qu'il nous a arrachés de la puissance des ténèbres : Qui nos eripttU depotestcUe tenebrarum. (Colos,, 1.) Sa résurrection : une des circonstances les plus remarquables de cette résurrection toute miraculeuse ce Ait sa descente aux enfers, lorsqu'il alla visiter cette roulti*» tude innombrable de saintes âmes qui l'attendaient comme leur libérateur. Car, c'est ainsi qu'en parle l'apêtre des gentils , quand il dit que la première démarche de ce Dieu vainqueur de la mort fut d'entrer, couvert de gloire, dans cette obscure prison où tant de prédestinés soupiraient après lui , parce que c'était lui qui devait les retirer de ce lieu d'exil, et les mettre en possession de leur étemelle béatitude. Enfin, sa triomphante ascension : je dis triomphante , puisque ce retour au ciel fut un vrai triomphe ; mais bien différent de ces vains triomphes dont l'antiquité honorait les conquérants. Ceux-ci tratiiaient après eux des nations ruinées, désolées, soumises au joug : et dans son triomphe, de qui oe rédempteur, ce divin conquérant, était-il suivi? de ces troupes d'élus qu'il avait comblés de joie par sa présence, qu'il avait dégagés et comme élargis par un effort de sa toute-puissance, à qui il avait ouvert les portes de leur céleste patrie, et qu'il conduisait à ce bienheureux terme, pour y jouir d'une pleine félicité. Après avoir sauvé les hommes, il avait droit, ce semble, de ne plus penser qu'à se glorifier luimême; après être mort pour nous, il avait droit de ne plus vivre que pour lui : mais sa charité ne put consentir à ce partage. Il ne voulut pas que le souverain pouvoir qu'il avait reçu de son Père ne servit désormais qu'à son propre bonheur et à sa propre élévation : mais il l'employa, et le mit tout entier en œuvre pour ces âmes souffrantes : Jscendens m altum, captivam duxit capHvitaiem. (Ephes,, 4.) Or, je le répète, mesdames, tous ces mystères sont pour vous autant d'exemples, et tous ces exemples autant de leçons. C'est là-dessus, comme sur tout le reste , et même encore plus que sur mille autres choses où souvent vous bornez votre dévotion, que notre adorable Maître vous prescrit la même règle qu'il prescrivait à ses apôtres. C'est làdessus qu'il vous dit : Exemplum dedi vobis, ut quemadmodum egofeci, et vosfaciaiis, (Joan., 13.) Faites ce que j'ai fait, et que votre charité, selon qu'il est possible , réponde à ma miséricorde. Voyez donc, mesdames, quelle application vous devez faire h votre conduite envers les prison*

SUR LA CHARITË ENVERS LES PRISONNIERS

Bien, et reprenons par ordre tout ce que je viens de vous retracer devant les yeux, comme lemodèlele plus parfiedtque je puisse vous proposer. Suivez-moi.

Pour délivrer les capti£i , ce Sauveur des hommes s'est fait homme. Il n'a pas attendu qu'ils le prévinssent, ni qu'ils l'appelassent à leur secours : il a connu leur malheur, et il est venu à eux, il a demeuré parmi eux , Il a pris sur lui toutes les misères , et les a partagées avec eux. Pouvez-vous ignorer combien de malheureux gémissent dans les prisons, et y sont étroitement resserrés? Il ne leur est pas libre d'aller vous représenter leur état; mais vous croyez-vous dispensées d'aller vous-mêmes vous en instruire? Si vous en aviez une fois été témoins , j'ose répondre qu'il n'y a point de coeur si insensible qui n'en fût ému. On vous en parle, il est vrai; on emploie, à vous en donner une idée juste et capable de toucher vos âmes, toute la force de la divine parole et tous les traits de l'éloquence chrétienne : mais autre chose est d'entendre, et autre de voir. Comme Jèsus-Cbrist est descendu pour nous dans cette vallée de larmes où le péché nous avait réduits sous la plus dure servitude, descendez, mesdames, descendez dans ces antres profonds où la justicedes hommes exerce toute sa rigueur. Tâchez de percer les ombres de ces noires demeures. Ouvrez les yeux , et démêlez , si vous le pouvez, au travers de ces affreuses ténèbres , un misérable accablé sous le poids de ses fers, et vous présentant dans toute sa figure l'image de la mort. Un regard fera plus d'impression que tous les discours; et dès que vous aurez vu , permettez-moi de m'exprimer ainsi , vous serez vaincues.

Pour sauver des captifs , et pour leur faire accepter la grâce qu'il leur annonçait , ce Dieu-Homme, leur l^slateur et leur réparateur , a parcouru les campagnes, les solitudes , les bourgades, les villes. Telle était le sujet de sa mission , et c'est pour ce glorieux ministère qu'il avait été spécialement consacré par l'onction du Saint-Esprit. Sans autre caractère que celui de chrétiennes , vous avez toutes une mission, non pour enseigner, ni pour prêcher, mais pour assister et pour soulager. Comme chrétiennes. Dieu vous a choisies; et si vous êtes fidèles à votre vocation , vous avez des talents dont les prisonniers peuvent profiter : le talent de les fortifier dans leurs ennuis, dans leurs frayeurs, dans leurs désespoirs; le talent de leur ménager certaines douceurs , et de leur rendre au moins leurs maux plus supportables ; le talent même de leur inspirer des sentiments de religion , de soumission , de patience : talents ordinaires et communs, mais talents quelquefois singuliers dans des personnes qui pourraient en feireun meilleur usage, et qui ne les ont pas reçus de Fauteur de la nature pour les laisser inutiles et sans fruit. Cest sur quoi elles se trouveront peut-

être plus criminelles qu'elles ne pensentau jugement de Dieu.

Pour racheter des captifs, un Dieu s'est livré luimême , il a versé son sang et donné sa vie. De là, que conclut saint Jean ? je pourrais le conclure avec lui, mesdames, et cette conséquence, qui sans doute vous surprendra, n'a rien néanmoins qui dût vous étonner, si vous étiez bien remplies et bien animées de l'esprit de votre foi. Car, nous avons connu la charité de notre Dieu, dit ce bien-aimé disciple, en ce qu'il s'est immolé jusqu'à perdre la vie pour nous : In hoc cognovimus charltatem Dei, quoniam Ole animam suampronobUposuit. (1. Joàn., 3.) Et que s'ensuit-il de ce principe ? ajoute le même apôtre. C'est que nous devons être prêts nousmêmes à mourir pour nos frères, et à les aider aux dépens de notre vie : Et nos debemusprofratribus animas ponere. (Id.) Or, est-ce là ce qu'on vous demande, et si je vous parle d'exercer la miséricorde dans des prisons et dans des cachots, veux-je vous dire d'y porter tous vos biens et de vous en dépouiller? s'agit-il d'y employer tout votre temps et d'y consumer vos jours ? Quand je le prétendrais de la sorte, serait-ce plus exiger de vous qu'il n'est marqué dans les paroles du saint disciple? serait-ce plus que n'ont fait tant de saintes dames , qui semblaient n'avoir sur la terre d'autre retraite que ces sombres demeures , ni d'autre occupation que les œuvres de charité qu'elles y pratiquaient? serait-ce plus que ne font encore de nos jours des hommes de Dieu, des hopimes capables, ou par leur naissance, ou par leur mérite personnel , de se distinguer et de paraître ailleurs avec honneur^ mais que nous savons , depuis les vingt et les trente années, se rendre en quelque manière par leur assiduité plus prisonniers que les prisonniers mêmes ; vivant au milieu d'eux, traitant sans cesse avec eux, ne quittant les uns que pour se transporter auprès des autres , leur tenant lieu à tous de pères, de tuteurs , de patrons , d'amis , de confidents , d'agents , surtout d'apôtres et de maîtres en Jésus-Christ? Ah! mesdames, vous voyez assez qu'il n'est point ici question de tout cela , et que tout cela est bien au-dessus de ce qu'on vous propose. Car, qu'est-ce qu'on attend de vous, et qu'est-ce que je voudrais obtenir en faveur de ces infortunés dont je prends aujourd'hui les intérêts, et pour qui je fais auprès de vous la fonction d'avocat et de prédicateur ? à quoi viens-je vous exhorter? A ce qui vous est très-facile, à ce qui vous coûtera trèspeu, à ce qui ne vous retranchera de votre état, que certaines superfluités, que certains excès; à ce qui n'altérera ni vos forces , ni votre santé ; à ce qui ne vous sera, dans le système de votre vie, de nulle incommodité, ou que d'une très-légère incommodité; à quelques aumônes, a quelques dépenses, à quelques contrihutions que vous tirerez, non do

SUR LA CHARITÉ ENVERS LES PRISONNIERS

votre nécessaire, mais de votre jeu, mais de votre luxe et de vos mondanités. Y a-t-il rien là que vous puissiez refuser à votre Dieu, qui vous le demande pour les pauvres, après qu*il vous a fait le plein sacrifice de lui-même sur une croix ?

Pour consoler les captifs, il les est allé trouver dans les abîmes de la terre. Il y a employé les premiers moments de sa vie glorieuse, et \ous y devez employer tout le cours de votre vie pénitente. Comprenez ceci. Ou vous êtes déjà ressuscitées par la gÀce de la pénitence, ou vous êtes encore dans rétat du péché. Êtes-vous encore criminelles et pécheresses ; par là vous vous disposerez à cette résurrection spirituelle qui vous réconciliera avec Dieu , et vous fera vivre en Dieu de la vie des justes; par là vous engagerez Dieu à vous accorder des grâces de conversion , et des grâces fortes et victorieuses ; car les œuvres de la miséricorde chrétienne sont la plus sûre et la plus infaillible ressource des pécheurs. Êtes-vous heureusement et saintement ressuscitées; vous avez à réparer le passé; et par là vous satisferez à la justice divine : vous avez à vous conserver et à persévérer; et par là vous vous maintiendrez, et vous vous préserverez des rechutes : vous avez des progrès à faire; et par là vous vous enrichirez devant Dieu, vous acquerrez des mérites , vous vous élèverez , vous vous conformerez au sacré modèle de votre perfection , qui est Jésus-Christ dans rétat de sa gloire.

Enfin, pour glorifier des captifs et pour remplir leurs vœux, il les a conduits avec lui dans son royaume. L*éclat de son triomphe ne lui a point fait oublier des âmes qui lavaient si longtemps désiré. Il a voulu qu'elles fussent placées auprès de lui , et qu'elles y goûtassent dans le séjour de la félicité le même repos, la même joie, le même bonheur : ItUra in gaudium Domini lui, ( Màtth., 25. ) On ne vous envie point, mesdames, votre opulence, vos prospérités , vos grandeurs. Jouissez-en , puisqu'il a plu au ciel de vous en gratifier. Il a ses vues dans cette diversité de conditions, et pourvu que vous ne vous écartiez point de ses vues, vous pouvez du reste, avec toute la modération convenable, user de ses faveurs et vous servir de ses dons. Mais au milieu de vos prospérités, serez- vous seules heureuses en ce monde ? aurez-vous seules toutes vos commodités et toutes vos aises? et ce que le prophète disait aux riches de Jérusalem , ne puis-je pas vous le dire à vous-mêmes : Numquid habitabitis vos soU in medio terrœf (Isài., 5} N'y aura-t-il sur la terre de maisons habitables que pour vous.' les campagnes ne rapporteront-elles que pour vous? ne 6ra-t-0Q la moisson et ne recueillera-t-on les fruits qiwpour vous? Contentes d'avoir tout en abondance fld^étre à couvert de toutes les calamités tempoit ne Jetterez- vous point un regard de pitié sur

ceux que l'indigence réduit aux dernières néoesntés ? Croyez-vous que Dieu les ait tellement abandonnés au caprice du sort et à leur destinée malheureuse, qu'il n*en ait commis le soin à personne? Mais ne vous y trompez pas : il y a une Providence qui veille sur eux; et, en leur manquant dans leurs besoins, c'est à cette Providence que vous manquez, doublement coupables alors, et de ne pas suivre l'exemple de Jésus-Christ, et de violer encore le précepte de Jésus-Christ , comme je vais vous le montrer dans la seconde partie.

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