‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 62 sur 408 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

N'en doutez point, mesdames , la nécessité de ces pauvres nouvellement convertis est très-pressante; et si Ton ne pourvoit à leurs besoins, il est évident qu'ils doivent bientôt tomber dans l'extrême misère : pourquoi? En voici la preuve sensible; c'est qu'ils liront plus les secours qui les faisaient autrefois subsister. Dès là donc que vous ne suppléerez pas à ee qu'ils ont perdu, ou, pour mieux dire, à ce qu'ils ont volontairement quitté en se réunissant à l'Église, quelle sera leur ressource et qui les soutiendra? Je m'explique; et faites , s'il vous plaît, à ced une sérieuse réflexion.

Car tant que leur religion a été tolérée , et qu'ils ont vécu dans l'Église protestante, ils y étaient assis* tés , et bien assistés. On ne les voyait point alors s'adresser à nous; ils ne venaient point nous exposer leur pauvreté ; ils ne nous faisaient point entendre leurs gémissements et leurs plaintes : marque infiiilUble qu'ils ne souffraient pas, et qu'ils trouvaient même sans peine, parmi leurs frères, ce qui suffisait à leur condition et à leur état. En effet; la pauvreté, parmi nos hérétiques, n'était ni négligée, ni délaissée. Il y avait entre eux, non-seulement delà charité , mais de la police et de la règle dans la pratique de la charité. C'était pour eux un devoir de secourir les pauvres dans leurs maladies, de les retirer de la mendicité; de procurer des places à ceux qui pouvaient servir, de l'ouvrage à ceux qui pouvaient travailler, des aumônes à ceux qui ne pouvaient s'aider eux-mêmes, ni s'appliquer; de n'oublier personne, et de veiller sans exception sur tout le troupeau. Soyons de bonne foi , et ne leur rdosons point la justice qui leur est due. Rendons leur là-dessus le témoignage qu'ils ont mérité, et qu'on leur a souvent rendu. Reconnaissons que sur et point nous n'avons rien à leur reprocher, et souhaitons que, sur cela même, ils n'aient de leur part nul reproche à nous faire.

Voilà, dis-je, comment leurs pauvres étaient traités. Mais depuis que ces pauvres, renonçant à l'erreur qui les séduisait, se sont soustraits à la con. duitedes faux pasteurs qui les égaraient; depuis qu'ils sont sortis de leurs mains pour se jeter dans les nôtres, et que du sein de Thérésie ils ont passé dans le sein de la vraie Église , de quel œil désormais les regarde tout le parti qu'ils ont abandonné? On les dénonce aux assemblées comme des déserteurs, on les eijfiaee du nombre des frères, et on ne les eompte plus dans le consistoire que pour des apostats et des excommuniés : on ne leur donne plus de part aux distributions, et on leur retranche tout ce

BOCKDALOIJB. ^ T. IM.

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Bien de loin s'intéresser pour eux et de leur continuer les mêmes gratifications* peut-être au fond de l'âme se réjouit-on de les voir dans la souffrance et dans la disette, peut-être en triomphe-t-on. Ainsi donc, de ce côté-là restentils sans espoir; ces sources, auparavant si abondantes, se sont tout à coup desséchées et ont tellement tari à leur égard , qu'ils n'y peuvent plus rien puiser ; d'autant plus dignes de notre pitié et de notre zèle, que c'est par esprit de religion et pour se joindre à nous qu'ils se sont privés de ce soutien et qu'ils ont fermé les yeux à toutes les cousidérations humaines qui les pouvaient retenir.

Mais du reste, mesdames, en faisant ce sacrifice, à quoi se sont-ils attendus et à quoi ont-ils dû s'attendre? Ils ont cru que votre charité les dédommagerait de leur perte, lisse sont persuadés que, dans le parti de la vérité qu'ils embrassaient, il y aurait des âmes aussi tendres et aussi secourables que dans celui de l'erreur dont ils se détachaient. Ils s *. sont promis que, devenant par une étroite alliance nos amis, nos frères , les membres du même corps, nous ne leur refuserions pas les devoirs de l'amitié, de l'hospitalité de la proximité, d'une sainte fraternité; que, priant devant les mêmes autels que nous , participant aux mêmes mystères que nous, mangeant avec nous le même pain céleste , et usant du même aliment spirituel à la même table, qui est la table de Jésus-Christ, on ne les laisserait pas d'ailleUi*s manquer de la nourriture ordinaire, ni languir dans un triste abandonnement ; que Dieu penserait à eux , et que cette Église catholique dont on leur disait tant de merveilles, Glarioxa dicta stmt de te , cioUas Dei ( Psalin. 86 ), que cette Église, à qui ils recouraient comme à leur mère, et qui les admettait parmi wn enfiints, ne serait pas insensible à leur indigence, et ne les verrait pas périr sans prendre de justes mesures pour la conservation de leur rie. Telle a été leur attente; et dans cette confiance, ils ont franchi le pas; ils ont rompu les liens les plus forts, qui depuis de longues années les arrêuient; ils n'ont écouté ni les sentiments de la nature, en s'éloignant de leurs proches, ni la voix de leurs ministres, dont ils ont également méprisé et les menaces et les promesses, et les invectives et les offres. Ils nous ont tendu les bras , et nous les avons reçus. Dans un premier mouvement, nous leur avons témoigné la même joie que le bon pasteur marqua à tous ses voisins lorsqu'il eut ramené sa brebis : CongratulamirU miliiy quia inveni ovem quœperierat. (Luc, 16.)

Mais en quel deuil doit se tourner pour eux cette courte joie, si de notre part ils demeurent sans assistance? KvnalgmjjmMmminÊ avaient, et ne trouvant dÊÊÊÊÊÊÊ^KÊKÊÊÊÊÊÊÊàÉÊÊàâÊmùi^^ m

SUR LA CHARITÉ EiNVERS LES NOUVEAUX GATHOUQUES.

seront-ils pas dans un délaissement absolu? Quand les Israélites se virent engagés sous la conduite de Moïse et d'Aaron dans une terre aride et déserte , et qu'ils se sentirent pressés de la faim, il s'éleva parmi cette innombrable multitude d*hommes , de femmes, d'enfants, un murmure générai contre leurs conducteurs et contre le Dieu même dlsraël. Où sommes-nous, s'écrièrent-ils, et en quel pays nous a-t-on fait venir? Du moins en Egypte nous avions du pain en abondance : Comedebamus panem in saturitate. (Exod. , 16.) Je sais , mesdames, que ee murmure des Israélites était injuste et trop précipité. C'est pour cela qu'ils en furent punis , et que Dieu en tira une si prompte et si rigoureuse vengeance. Mais lorsque tant de nouveaux fidèles resteront parmi nous dans l'oubli , et qu'ils y seront dépourvus de toutes choses , n'auront-ils pas droit de se plaindre ? et que leur répondrons-nous quand ils nous diront : Comedebamus panem insaiuritcUe : Rien ne nous manquait où nous étions ; on nous recherchait, on nous entretenait. Vous nous avez appelés, vous nous avez Invités à vous suivre; vos prédicateurs, vos pasteurs, toutes les puissances ecclésiastiques et séculières nous ont pressés làdessus, et fait des instances auxquelles nous n'avons pu résister. Nous nous sommes rendus^ nous sommes venus, nous voici , et chacun semble nous méconnaître , chacun se retire de nous ! Que sera-ce quand ils le diront à Dieu? Comedebamus panem in saêuritate! Hé! Seigneur, nous avons éprouvé les effets de votre providence, tandis que nous marchions hors de vos voies! nous y avez-vous attirés pour nous donner la mort?

Non, mesdames, ce n'est point ainsi que Dieu l'a prétendu. Ce serait une honte , et pour son service, et pour son Église. L'honneur de l'un et de l'autre demande qu'on n'y trouve pas moins d'avantage, pas moins de douceur, pas moins de charité , que dans de fausses religions et dans des sectes formées contre lui. Si donc il est touché des murmures qu'il «ntendra, et si ces murmures excitent sa colère, ce ne sera pas tant à l'égard de ceux qui les feront , que de ceux qui les causeront. Il pardonnera aisément à des malheureux trompés dans leurs espérances , accablés de leurs peines, incertains de leur sort, également troublés et de la vue du passé , et du sentiment des misères présentes , et de la crainte des maux à venir. Mais sur qui il exercera sa justice avec plus de sévérité, c'est sur vous-mêmes : pourquoi? parce que c'est vous qui les aurez réduits en ces tristesses profondes et en ces désolations, vous qui aurez été le sujet et l'occasion de ces plaintes amères et de ces révoftes , vous qui aurez renversé kê desseins de la Providence , qui aurez déshonoré . l'Église de Jésus-Christ, et donné à l'hérésie une I, espèce de supériorité et d'ascendant.

Car quelles seront les railleries et les insultes des hérétiques opiniâtres et endurcis, lorsqu'ils verront Je déplorable état de ces troupes de catholiques tout récemment entrés dans l'Église , après s'être séparés d'eux? N'auront-ils pas lieu en apparence de leur dire ce que Moïse disait avec vérité aux Juift inoré • dules et rebelles : i/bi sunt diiy in quibus kabebani Jiduciam f ( Deut, , 32.) Où sont donc vos appuis ? où sont ces bénédictions du ciel , dont on vous répondait avec tant d'assurance, et sur quoi vous £aJsie2 tant de fonds? où sont ces âmes charitables, ces protecteurs puissants et vigilants, ces patrons qui devaient vous secourir en tout et ne vous renvoyer «amais les mains vides? qu'ils paraissent, et qu'ils vous soulagent au moins en de si fâcheuses extrémités : Surgant et opituientur vobis, et in necessitate vos protegant. ( Ibid. ) Or , ces outrages , mesdames, ne retomberont-ils pas sur toute FÉglise, et n'en serez-vous pas responsables à Dieu?

Mais le nombre de ces convertis est trop grand. Trop grand , mesdames, ah! le peut-il être trop? le pouvez-vous penser? le devez-vous ? Et qu'y a-t-ii à souhaiter davantage, que de le voir croître sans cesse et d'être tous rassemblés, selon le désir du Fils de Dieu , dans une même bergerie et sous un même pasteur ? Etfietunumovik etunuspastor, ( Joaji . , 10.) Lenombrede ces pauvres est grand : c'est pour cela que vous devez augmenter vos soins ; c'est pour cela que vous ne devez pas vous contenter de vos aumônes ordinaires; c'est pour cela que vous ne devez pas seulement y employer tout le superflu de votre état , mais quelque chose du nécessaire. Disons la vérité : le nombre ne serait pas trop grand , si chacune faisait son devoir, et donnait à proportion de ses forces. Il n'est donc trop grand , que parce que plusieurs ne veulent rieu contribuer, ou ne veulent pas assez contribuer.

^ Mais les temps sont difficiles : j'en conviens; mais après tout, mesdames, ne m'obligez pas à réfuter cette objection, toute spécieuse qu'elle est, par des preuves qui vous convaincraient et qui vous confondraient. Car ce sont des arguments pris de vousmêmes , de votre propre exemple, de vos dépenses les plus communes dont nous sommes témoins , et dont nous gémissons. Quoi qu'il en soit , et quoi qu'il y ait à prendre sur vous , vous n'en ferez jamais tant pour bien accueillir ces généreux prosélytes , qu'ils en ont fait pour parvenir jusqu*à nous et pour vaincre tous les obstacles qui s'opposaient à leur réunion. Combien se sont arrachés par une sainte violence d'entre les bras de leurs parents qui les baignaient de leurs larmes et qui leur perçaient le occur des cris les plus douloureux? combien ont abandonné leurs héritages et ont mieux aimé se mettre au hasard d'une ruine entière, que de s'obstiner contre la lumière qui les éclairait et contre la

SUR LA CHARITÉ ENVERS LES ISOU VEAUX CATHOLIQUES

jiriee qui les pressait? Que leur courage vous nime; que leur désintéressement vous instruise : mais surtout ayez égard à leur salut éternel, et souvenez-vous qu*en les assistant dans leurs besoins, vous les conûrmerez par votre diarité dans la foi , et vous achèverez leur conversion , comme je vais vous le montrer dans la seconde partie.

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