DEUXIÈME PARTIE
Il est difficilo, mesdames, que vous ignoriez Fêtât déplorable où se trouve réduit un royaume jusqu'à présent si fidèle à l'Église, et si catholique. L'erreur a prévalu, non par la force de la persuasion, mais par la violence des armes. L'hérésie, après avoir désolé TAngleterre et l'Ecosse, pour comble de ses prétendus triomphes , à pénétré dans l'Irlande, et y a porté ses ravages. Il n'est permis à nul prêtre d'y entrer ; tous les évoques en sont chassés, tous les missionnaires, exilés. Si on y tolère encore quelques pasteurs, c'est seulement jusqu'à leur mort et sans espérance de succession. Voilà donc le troupeau de Jésus-Christ abandonné ; voilà son héritage détruit; voilà dans cette terre si longtemps éclairée des plus pures lumières de la foi , et si fertile en saints, la religion éteinte; à moins que Dieu, par son aimable providence, ne daigne y pourvoir. Or, il y pourvoit par rétablissement de ce séminaire , à quoi vous devez contribuer.
Car, dans cet établissement, qu'est-ce qu'on se propose? D*élever des sujets qui puissent un jour servir cette Église afiOigée , et en réparer les ruines ; qui , malgré l'injustice des lois et la rigueur des arrêts, aillent remplacer les pasteurs qu'elle aura perdus, et dont elle est sur le point de se voir entièrement destituée; qui osent hasarder pour cela leur liberté , leur vie, et que nul péril , que nulle crainte ne soit capable d'arrêter; des sujets qui consolent, qui rassurent, qui maintiennent le troupeau, non pas encore absolument dispersé, naais à hi veille de l'être; qui confirment les faibles dans la foi, qui ramènent ceux que l'orage aurait entraînés , qui inspirent un courage tout nouveau à ceux que la persécution n'aura pu ébranler. Car, du moment qu'ils manqueront de ce soutien , que doit-on se promettre d>ux , et quel fonds y a-t-il à faire sur des peuples intimidés, troublés, déconcertés? Tel est, dis-je, le dessein que se sont tracé les zélés instituteurs de cette maison. Ils ont eu en vue d'établir un séminiare conçu et formé selon l'idée du concile de Trente, c'est-à-dire de celui de tous les conciles qui s'est appliqué avec plus de soin à la réformation du clergé, qui nous a donné là-dessus de plus solides et de plus saintes règles, et en particulier celle qui regarde rérection des séminaires : dessein qui n*a pu être que l'œuvre de Dieu, et de cet esprit de vérité, lequel dispose tout avec autant d'efficace que de douceur et de sagesse.
SUR LA CHARITÉ ENVERS UN SÉMINAIRE
Animés d*un vrai zèle pour la gloire du Seigneur, de vertueux ministres ont entrepris d'accomplir à la lettre tout ce que les Pères du concile ont prescrit, et de le suivre de point en point. Ils l'ont entrepris , et c'est ce qui s'exécute heureusement en cette sainte communauté. C'est là qu'on cultive des jeunes gens, comme de jeunes plantes dans la maison de Dieu ; de jeunes hommes qui déjà ont assez de raison pour connaître leur état et ses devoirs , mais qui n'ont point encore assez d*usage, ni assez d'expérience pour en exercer les fonctions. C'est là qu'on dresse de jeunes clercs, dont on éprouve le mérite, dont on démêle les bonnes et les mauvaises qualités, les unes pour les faire croître, et les autres pour les retrancher et les corriger ; dont on étudie le naturel, le génie, les forces, les talents, aûn de les appliquer chacun à ce qui leur convient, et de leur partager utilement leurs emplois. C'est là qu'on forme déjeunes ecclésiastiques à servir l'Église dans l'esprit d'humilité, de pauvreté, de patience, de renoncement à soi-même. Les gens de qualité entrent dans TÉglise pour s'y agrandir, pour s'y enrichir, pour en posséder les honneurs, pour en percevoir les revenus; et, selon la fausse opinion du monde dont ils ne se laissent que trop prévenir, ce serait une honte pour eux d'être ecclésiastiques, et de n'avoir nul autre titre qui les distinguât. Mais on fait entendre à ceux-ci que le plus grand honneur où ils puissent prétendre , est de rendre à l'Église les services qu'elle leur demande ; qu'ils ne doivent avoir, en la servant, ni d'autres vues, ni d'autre ambition ; qu'ils la doivent servir pour les fruits quelle en peut retirer, et non pour les avantages temporels qu'ils ne peuvent espérer; et que, bien loin de vouloir profiter de ses dépouilles , ils doivent eux-mêmes se dépouiller de toutes choses , ou du moins consentir à en être dépouillés. C'est là que, dans un certain cours d*études, on leur fait acquérir toutes les connaissances nécessaires : sciences humaines , sciences divines , rien n'est omis , et rien n'échappe à leur application ; car le zèle doit être éclairé, et, sans les lumières de la doctrine, il ne peut se conduire lui-même, ni conduire les autres. C'est là que, par une pratique ordinaire et journalière de l'oraison, ils s'instruisent des voies de Dieu etdes plussecretsmystères delà vieintérieure; qu'ils se nourrissent d'utiles lectures , qu'ils y puisent de salutaires enseignements , et qu'ils se disposent à être un jour d'habiles directeurs des âmes. Enfin, c*est là que, par avance et en des exercices particuliers, ils font une espèce d'apprentissage des différents ministères où dans la suite ils doivent être employés, qu'ils s'accoutument à chanter l'office divin, à en observer toutes les cérémonies, à ensei- JfÊÊtf k catéchiser, à exhorter, à prêclier. Quelle JngBoaree pour cette Église où ils sont destinés ! et
sans cette ressource, en quelle décadence va-t-ell€ tomber, et que pourra-t-on recueillir de tant d'ouailles livrées au pouvoir et à la fui:eur du loup ravissant.'
Or, le moyen , mesdames , de leur procurer ce secours , et de l'entretenir, si la charité n'y contribtse ? Comment cette maison subsistera- t-el le sans fonds.' et quel autre fonds a-t-elle présentement que la Providence , et que les aumônes des fidèles ! C'est donc à vous que s'adresse toute une Église autrefois si florissante, mais maintenant plongée dans l'amertume , et accablée sous l'oppression de ses ennemis. C'est vers vous qu*un nombre infini de catholiques tendent les bras, et c'est sur vous qu'ils apfHiient toute leur espérance. Il est rapporté aux Actes des apôtres , que saint Paul vit en songe un homme de Macédoine , c'était l'ange tutélaire de cette province, qui l'invitait à y venir annoncer l'Évangile : Transiens in Macedoniam, adjuva nos, {Act.^ 16. ) Aidez-nous, lui disait-il, et pensez à nous. Après cette vision, ajoute l'historien sacré, Paul ne tarda pas à partir; nous nous mîmes promptement en chemin , assurés que Dieu nous appelait pour instruire les Macédoniens : Utautem vixum vidit, staiim quœsivimus projîcisciin Macedoniam, certi facii quod vocasset nos Deux evangelizare eis. ( Ibid.) Ce n'est point l'apge protecteur de l'Irlande qui vous parle ici, mesdames; mais c'est le ministre du Seigneur envoyé de sa part, et chargé de vous recommander une des plus chères portions de son troupeau. Ce n'est po/fht pour des idolâtres et des infidèles que je viens intercéder, ce n'est point pour des schismatiques et des hérétiques; c*est pour des enfants de la même Ëglise que vous, c'est pour vos frères. Je ne vous demande point que vous couriez après ces brebis errantes , ni que vous alliez les chercher sur leurs montagnes. Je ne vous dis point en leur nom : Transiens ^ adyuoa nos; Passez les mers , hâtez- vous de nous apporter vousmêmes la consolation que nous attendons. Quand je vous le dirais , le même zèle qui brûlait le maître des gentils, et qui le pressait si vivement, devrait vous disposer à entreprendre les plus pénibles voyages; et retenues par de justes considérations, par des raisons de bienséance , de convenance d'état, du moins dans le sentiment du cœur, et par le désir, devriez-vous être préparées à surmonter, s'il le fallait, tous les obstacles, et à soutenir, maigre votre faiblesse, toutes les fatigues qu'il y aurait à supporter. Mais on n'en exige pas tant de vous, et voici précisément où l'on se borne : Adjuvanos; c'est que vous fassiez par d'autres ce que vous ne pouvez faire par vous-mêmes. Or, vous le ferez, en fournissant par vos largesses de quoi assembler de dignes ministres , de quoi les nourrir, de quoi les vêtir, de quoi les envoyer comme une sainte mîliee
SDR ^OBSERVATION DES RÈGLES
qui combatte pour TÉglise, et qui achève, par Teffieace de la parole de Dieu , ce que vous aurez commeocé par Fabondance de vos charités.
Mais oo ue peut pas fournir à tout : vous le dites, mesdames , et c'est un langage spécieux dont 00 se prévaut dans le monde : mais écoutez ce que fai à y opposer. Car je soutiens d*abord qu'il n'y a communément rien à quoi la charité chrétienne ue puisse satisfaire, lorsqu'elle agit par l'esprit de la foi 9 et qu'elle est secondée par la confiance en Dieu. Cette foi et cette confiance en Dieu rendent tout possible. Avec Tune et l'autre on est capable défaire des miracles; et c'est ce qui se vérifie tous les jours, surtout au sujet de l'aumône. Confiezvous en Dieu , et il n'y aura point d'occasion d'exercer la charité, que vous n'embrassiez : ce que vous croyez aujourd'hui ne pas pouvoir, vous deviendra praticable , et peut-être facile. Mais je vais plus loin, et je prétends que celles qui s'autorisent de cette excuse, sont justement celles qui devraient moins l'alléguer : pourquoi? parce que ce sont ordinairement celles qui pratiquent moins les œuvres de miséricorde , celles qui donnent moins aux pauvres, celles qui, possédées du monde et remplies des maximes du monde, ont moins d'attention et moins de zèle pour le soulagement du prochain; et par conséquent, qui, bien loin d'être justifiées par rimpossibilité imaginaire de fournir à tout, devraient rougir et se confondre devant Dieu de ne contribuer et de ne fournir à rien. Je prétends que eette excuse cesserait , s'il était question de toute autre diose que de la charité et de l'aumône, s'il s^agissait de fournir à vos divertissements, de fournir à votre jeu , de fournir à votre luxe et h votre faste.
Mais pour cela dn se retrancherait d'ailleurs : oui, mesdames, on se retrancherait pour cela; et que ne se retranche-t-on aussi pour une des œuvres les plus importantes, qui est celle que je vous propose? Vous savez ce qui se passa parmi les Israélites, lorsque, Moïse étant sur la montagne où il s'entretenait avec Dieu , il leur vint dans la pensée de construire un veau d'or, et de l'adorer. Quel empressement, quelle ardeur de tout le peuple ! il n*y en eut pas un qui ne s'employât à l'exécution de ce détestable dessein ; et toutes les femmes , pour y concourir, se défirent de leurs plus précieux ornements. Voilà ce que leur inspira l'esprit (fidolâtrie; et que ne doit pas à plus juste titre vous inspirer Fesprit de religion ? Ne remontons pas si haut , ne nous éloignons point des temps où nous vivons, et des affaires présentes : vous savez par quelle triste révolution trois couronnes ont été enlevées à l'un des plus saints et des plus déclarés protecteurs de rÊgUse. Providence de mon Dieu, vous l'avez permis par un de ce& conseils impénétrables que toute
BODl|kU.'*UE. - T. m.
la raison de l'homme ne peut approfondir! Quoi qu'il en soit, vous savez, mesdames, quelles ont été, je ne dirai pas les contributions, mais les profusions du parti hérétique pour susciter une guerre où la justice a succombe, où tous les droits ont été violés, où l'usurpateur a détrôné le prince légitime, et où l'Église , par la chute de ce prince, a perdu de si belles espérances. Hé quoi ! à cet exemple, si toutefois c'est proprement un exemple, et non pas un sujet d*horreur; à cette vue ne vous sentez- vous point piquées d'une pieuse et généreuse émulation? Quoi ! l'hérésie n'aura rien épargné contre la foi que vous professez, elle aura travaillé de tout son pouvoir à en arrêter les progrès et à la détruire; et vous , pour la rétablir, pour en sauver au moins les débris , vous ne prendrez rien sur vous : tout vous coûtera, tout vous paraîtra excéder vos forces! Sur cela je vous renvoie au témoignage de cette foi même, qui \\t encore assez dans votre cœur pour se faire entendre. Rendez-vous attentives à sa voix, h s^ cris , à ses reproches. Que dis-je , mesdames ? Soyez toujours de plus en plus sensibles à ses Intérêts , comme je dois croire que vous l'avez été jusqu'à présent , et que vous l'êtes. Agissez pour sa cause et pour sa gloire çn ce monde , et elle agira pour votre défense devant le tribunal de Dieu, et vous élèvera dans l'éternité h une gloire immortelle, que je vous souhaite, etc.
EXHORTATION
L'ORSERVATION DES RËGLES.
£i quicumque hane ngutam tecuU fUeritU, pas ênpêr iUoi et miser icordia.
Paix et miiérioorde à tout eeux qui olnerveroot cette reste • jiux Galatee, cliap. S.
Cest la promesse que l'apôtre saint Paul faisait ^ aux Galates, en leur proposant l'excellente règle du renouvellement intérieur qu'ils devaient faire d'euxmêmes en Jésus-Christ, et sans quoi il leur déclarait que toutes les observances et toutes les cérémonies de la loi leur étaient absolument inutiles. Je me sers aujourd'hui des mêmes paroles, mes très-chères sœurs ; et à l'occasion du saint renouvellement de vos vœux, auquel vous vous préparez suivant l'usage de cette communauté, je ne crois pas pouvoir vous entretenir d'une matière plus importante que de l'observation de vos règles. Il y a deux choses à maintenir dans la religion : le vœu et la règle. L'un et l'autre sont sujets à déchoir; et par là même, nous devons, autant qu'il nous est possi* ble , nous renouveler dans la ^T^\f!^<^4<^\'\xti ^\ ^o^
Tautre. Le vœu est comme le corps de cette forteresse mystérieuse où nous nous sommes retranchés en quittant le monde, Urbsfortitudinis nostrœ (Isâi. , 2G); et la règle lui tient lieu de rempart, de défense, de dehors : Ponetur in ea munis et antemurak, (Id.) Je ne vous parlerai point ici du vœu. Je ne puis douter que parmi des âmes si religie4ises, il ne se soit toujours conservé et ne se conserve dans toute son intégrité; mais à Tégard de la règle , nous confessons tous, chacun dans notre état, que comme elle est plus exposée aux atteintes de notre faiblesse naturelle, il nous est beaucoup plus commun aussi d*y faire des brèches d*une conséquence même dangereuse, et qui demandent tous nos soins pour les réparer, si nous voulons être ûdèles à la grâce de notre vocation. Saint Paul assurait les premiers chrétiens, que quiconque suivrait exactement la même règle que lui , faisant profession du christianisme, jouirait d*une heureuse paix : Et quicumque hanc rcgulam secuti fuerint , pax super illos : et moi . 'réduisant la proposition de ce maître des gentils à la règle particulière que nous avons embrassée en entrant dans Tétat religieux (car ceci me regarde aussi bien que vous , mes chères sœurs ) , je dis , par une juste opposition , que si nous venons à nous relâcher dans l'accomplissement de nos règles, h les négliger, h en secouer le joug et à nous faire une criminelle habitude de les violer, nous ne pouvons alors conserver la paix, ni avec Dieu,, ni avec nous-mêmes, ni avec le prochain; c'est-à-dire, avec nos supérieurs et toutes les personnes qui vivent sous le même habit et dans la même maison que nous ; ni avec Dieu, qui nous en demandera compte; ni avec nous-mêmes, qui sans cesse en ressentirons au fond de nos consciences le reproche; ni avec le prochain, puisque le lien qui nous unit tous dans une parfaite société, c'est la règle, et que ce lien se trouve rompu par le désordre d'une vie peu exacte et peu régulière. Trois points auxquels je me borne, et qui feront le sujet de votre attention.