PREMIÈRE PARTIE
A prendre la chose dans son principe , Dieu seul est la règle primitive et essentielle de toutes nos actions; et nous pouvons dire que, comme il n'y a point de puissance qui ne vienne de Dieu , il n*y a point aussi de règle, de constitution, de loi qui ne soit une participation de la loi de Dieu, et qui ne parte originairement de cette source divine. Qu'est-ce que la règle qui nous est prescrite dans la religion ? est-ce une simple production de la sagesse des hommes? Non, mes chères sœurs : du moment que les hommes ont été suscités de Dieu pour l'établir; du moiment qu'il lésa remplis de son esprit pour eu « les fondateurs et les instituteurs; qu'il leur a une pcar cela un pouvoir légitime; que la règle
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qu^il leur a dictée lui-même o été ensuite juridiquement approuvée, autorisée et scellée par TEglise, nous ne la devons plus considérer comme leur ouvrage , ni par rapport à eux ; et ils ne sont plus , selon le terme de l'Écriture, que les ministres dont Dieu s'est servi en qualité de législateur et de souverain, pour nous déclarer ses desseins et nous intimer ses ordres.
Cette règle, conclut saint Thomas , est donc une volonté spéciale de Dieu , et les hommes , à notre égard , n'en sont que les interprètes. Volonté que saint Paul appelle de bon plaisir et de perfection , pour la distinguer d'une autre volonté plus absohie et qui nous impose une plus rigoureuse obligation : yohmtas Dei bona, et befieplacens , et perfectu. {Rom.j 12.) Volonté par laquelle Dieu noussanctiûe, en nous marquant les voies où il veut que nous marchions, et nous préservant ainsi des égareoients inévitables où notre conduite serait exposée, si nous étions abandonnés à nos propres lumières et même à la droiture de nos intentions. Volonté que Dieu n'a pas formée pour le commun des hommes , mais singulièrement pour nous, et que nous devons par conséquent envisager comme une grâce de dioix. EnGn , volonté dont nous nous sommes fait on mérite d'être dépendants, et dont nous avons préféré la bienheureuse servitude à tous les avantages de la liberté du siècle. Voilà ce que c'est que notre règle, je dis celle que nous avons à suivre dans la profession religieuse.
Que fais-je donc, quand, par un esprit de soumission et de ferveur, je m'attache à l'observer? Prenez garde , s'il vous plait : je m'unis à Dieu de la plus excellente manière dont une créature &tble comme moi lui puisse être unie sur la terre : et comment cela? parce que j'applique cette volonté parfaitequi est en Dieu aux moindres actions de ma vie, ou que je conforme les moindres actions de ma vie à cette volonté parfaite qui est en Dieu ; parce que je me fais à chaque moment une loi de ce qui loi plaît, et qu'à chaque moment je rectifie mes sentiments et mes désirs par cette loi ; parce que j'agis en toute chose selon son cœur, et que, dans mes emplois , je ne dispose point, autrement que selon son gré, de tout mon temps et de toute ma personne. Or en cela consiste la paix que je suis capable d'entretenir avec lui, et dont je jouis tranquillement, tandis que je me tiens ainsi dans le devoir et dans une constante régularité. Mais, par un effet tout contraire, quand je désobéis à ma règle, je me sépare en quelque sorte de Dieu; je m'affranchis de cette aimable sujétion qui m'attachait à lui ; je ne veux plus que ce soit sa volonté qui me gouverne, je veux que ce soit mon amour-propre. Comme si je lui disais : Cette volonté. Seigneur, sous laquelle vous voulez que je me captive, est trop gênante pour moi , elle contredit en
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trop de rencontres mes inclinations , et j*aime mieux renoncer aux biens inestimables qu'elle me pourrait procurer, que me réduire dans un pareil escla- Tage. Elle me trace une telle route : elle m'ordonne le silence, et je veux parler; elle m'appelle à la prière, et je veux travailler; elle m'engage à l'action, et je veux le repos. Car l'infraction de la règle, sans qu'on s'en déclare si expressément, dit tout cela; et dans cette contrariété qui se trouve alors entre Dieu et nous , le moyen que la paix subsiste?
J'û péché, mon Dieu , s'écriait le saint homme Job, pénétré du sentiment de ses misères, j'ai pédié, et quelle réparation puis-je vous faire de tant d'offenses? Peccavi: quid faciam Ubi, d custos hominum f {JoB^ 7.) Mais permettez-moi, ajoutaitil, sans prétendre accuser votre justice , de me plaindre respectueusement et humblement de votre providence. Pourquoi m'avez-vous créé dans des dispositions si différentes de celles où je devrais être envers vous? Pourquoi , vous qui êtes mon souverain auteur, m'avez-vous donné une volonté si opposée à la lôiTe? Quare posuUti me contrarium tibil (Id.^ Ainsi parlait-il à Dieu dans Tamertume de son âme. Mais Dieu, dit saint Grégoire , pape, aurait pu lui répondre-: Non, je ne t'ai point créé avec cet esprit et ce cœur rebelle , et en vain vou-, drais-tn m^imputer cette opposition de ta volonté à la mienne. Ma providence n'y a point de part : c'est re£fet de ton péché. Quand je t'ai formé de mes mains, il n'y avait rien en toi qui ne fût réglé; et si tu n'étais pas sorti de la dépendance où te bornait ta condition et où ma grâce te contenait , il y aurait en entre moi et toi une étemelle paix. Mais en péchant, tu l'as troublée cette paix, et tu m'as donné lien de tourner contre toi la même plainte que tu m*adressais : Quare postUsti te contrarium mihi f Pourquoi toi-même, détruisant l'œuvre de ma gloire et abusant de ta liberté, t'es-tu perverti jusqu'à me refuser l'obéissance qui m'est due.' Voilà, mes chè* res soeurs, \!e que Dieu peut dire par proportion à chacun de nous, et ce qu'il nous dit dans le secret de rânae, lorsque nous craignons si peu de transgresser ces saintes règles qu'il nous a marquées, et auxquelles nous nous sommes volontairement assujettis : Quare posuUti te contrarium miliif Pourquoi, à force de vous émanciper des lois communes, vous faites-vous une conduite particulière qui renverse toutes mes vues sur vous ? Pourquoi, par un dérèglement de vie où vous vous abandonnez, tombez-vous dans ce malheur, de vouloir presque toujours ce que je ne veux pas, et de ne vouloir presque jamais ce que je veux ? Pourquoi vous arrive-^il, en me servant, moi qui aime l'ordre, et qui n'ai rien fait que dans Tordre, d être si souvent hors de l'ordre?
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Il n'y a qu'une chose dont les âmes imparfaites pourraient ici se prévaloir, et qui semble dans un sens leur être favorable, savoir, que le péché seul trouble la paix de Thommeavec Dieu. Or, la règle, ainsi qu'on nous l'a fait entendre, séparée du vœu et du précepte, n'oblige point sous peine de péché. On nous l'a dit, mes très-chères sœurs, et il est vrai : mais vous savez, aussi bien que moi, le correctif important et nécessaire, dont en même temps on a eu soin de nous prémunir pour ne pas abuser de cette maxime. Je n'entre point dans Texamen d'un sentiment qui pourrait faire impression sur vos esprits, et que de savants théologiens ont soutenu : qu*un religieux , qui , de dessein formé et par état, viole ouvertement sa règle et la néglige, dès là tombe dans un péché grief; pourquoi? parce que dès là, disent-ils, il n*est plus dans la voie de la perfection où il doit tendre ; parce que dès là il renonce à ce qu'il est, et qu'il d^honore son caractère ; parce que dès là il se met dans une impuis" sance morale d'accomplir son vœu, et par conséquent dans un danger prochain de se damner et de se perdre. Mais sans m'arrêter à cette question, ni vouloir la décider, je m'en tiens à la belle remarque de Hugues de Sain^Victor. Car, dit ce saint docteur, il y a ici deux choses à distinguer : une rupture entière de rhomme avec Dieu , et un simple refioidissement entre l'homme et Dieu. L'un est Teffet du péché, j'entends du péché mortel; et Tautre est la suite de certaines fautes moins grièves, de certaines imperfections qui ne vont pas jusqu'à ce divorce , mais qui ne laissent pas d'éloigner Dieu de Thomme. Or, pour troubler la paix avec Dieu, cetéloignement suffit. Je ne dis pas qu'il suffit pour la rompre absolument , mais pour la troubler : c*est'4>dire, pour entretenir Pâme religieuse dans un état de contrariété avec Dieu ; pour interrompre le commerce intime et secret qu'elle avait , ou qu'elle pouvait avoir avec Dieu; pour arrêter le cours des communications de Dieu, des grâces de Dieu, des lumières de Dieu; et voilà ce que £Biit au moins la transgression de la règle. Dieu n'est pas content d'une telle âme, et ne doit pas l'être. Plus donc pour elle de ces faveurs particulières qu'il accorde aux âmes exactes, et qui sont la récompense de leur fidélité; plus de goût dans la prière, plus de vues dans l'oraison, plus de bons mouvements dans la communion, plus de ferveur dans tous les exercices de religion : aridité, sécheresse, insensibilité. L*âmedesa part, si je puis m'exprimer de la sorte , n'est pas contente de Dieu, parce qu'elle s'en trouve ainsi délaissée, et que souvent elle est assez aveugle pour ne pas voir qu'elle s'est elle-même attiré ce châtiment. Elle ose se plaindre que Dieu Tabandonne , qu'elle n'eu reçoit rien , qu'elle ne sent rien, que tout lui devient insipide, et que rien ne lui adoucit le fardeau. Ah!
VOUS TOUS en étonnez , âme négligente et infldèle ; mais en devez-vous être surprise? car dites-moi, pour qui est la paix de Dieu? Pour ceux qui aiment Dieu ; et c'est à proportion de leur amour, que Dieu leur fait goûter ses douceurs célestes : Pax multa diligentibuslegem tuam. {Psal. 1 18.) Or, connnent l'aimez-vous? Si vous n*avez pas encore perdu ce fonds d'amour absolument nécessaire pour vous préserver de sa haine et vous maintenir en grâce avec lui , du reste avez-vous cet amour vigilant qui étudie toutes ses volontés, cet amour agissant qui se porte à tout ce qui peut lui plaire, cet amour prévenant qui n'attend pas niéme ses ordres , et qui les exécute, pour ainsi parler, avant que de les avoir reçus? Avez-vous cet amour généreux à qui rien ne coûte , dès qu'il y va de sa gloire ; cet amour libéral qui ne ménage rien , dès qu'il est question de ses intérêts ; cet amour prompt , fervent, constant, que rien n'arrête et que rien ne lasse, dès qu'il faut, et dans les grandes occasions, et dans les plus petites choses, lui obéir? L'avez-vous, dis-je, cet amour parfait, ou travaillez-vous à l'avoir? Si cela était, n'auriez-vous pas tout une autre exactitude dans la pratique de la règle où Dieu vous déclare ce qu'il veut de vous, et de qu'elle manière il veut être servi ? Sachant qu'il en est l'auteur et qu'elle vient de lui, ne la respecteriez- vous pas, etoseriez-vous en omettre un point ? Est-il donc étonnant , lorsque vous la violez avec tant de liberté, qu'il vous traite comme vous le traitez lui-même , et qu'il laisse son amour se ralentir pour vous , comme à son égard vous avez laissé ralentir le vôtre? Or« cet état est ce que j'appelle une^pècede guerre entre lui et vous; et c'est ^lors que doit s'accomplir dans votre personne cette parole de l'Écriture, que quiconque résiste à Dieu , ne peut être en paix avec Dieu : Quis resU" Ht et, et pacem habuUf (Job. , 7. )
Mais, dites-vous, de transgresser ma règle, ce n'est pas même une offense de Dieu vénielle. Je le veux : car je ne prétends point, mes chères sœurs, vous rendre le joug plus pesant qu'il n'est, et en toutes choses je fais profession de m'en tenir à la plus exacte vérité. Il est donc certain, et je le reconnais, que m votre règle, ni la mienne, ne sont point en soi des sujets de péché, et pas même du moindre péché ; mais en même temps que je le dis comme vous , voici ce que j'ajoute, et de quoi vous devez convenir avec moi : c'est que l'infraction de la règle peut n'être pas péché prise en elle-même , et l'être par rapport aux circonstances qui l'accompagnent. Ainsi , que ce ne soit point précisément un pêcherie parler, de s'entretenir, de converser h une heure et ^ons un lieu où la règle ordonne de se taire, j*y consens : mais Je scandale que vous causez alors est un péché ; mais le mépris que vous faites alors de votre règle est un péché; mais l'immortiflcation. la
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dissipation, la curiosité, peut-être la passion, ranimosité, Tesprit de censure, tous les sentiments du cœur, qui vous font alors parier, sont des péchés. Or, qui ne sait pas combien il est facile et ordinaire que ces circonstances, ou d'autres semblables , se rencontrent dans la transgression de nos règles? Ah! mes chères sœurs, rentrons en nous-mêmes, et faisons une sérieuse réflexion sur nous-mêmes ; nous nous trouverons beaucoup plus coupables devant Dieu que nous ne l'avions cru jusqu'à présent. Quoi qu'il en soit, des âmes dévouées à Dieu doivent-elles donc compter si exactement avec Dieu? et pour me faire observer ma règle dans toute son étendue, pour m'engager à n'en pas omettre Particle le plus léger, ne doit-il pas me sufQre , Seigneur, que ce soit au moins une imperfection de la violer; que ce soit m'opposer à l'exécution de vos de<»eins, et agir contre vos vues? Dans cet état de contradiction, d'opposition mutuelle et habituelle entre vous et moi, que puis-je attendre de vous? et par quel titre pourrais-je me promettre de conserver une sainte union avec vous ? Ne serait-ce pas, si je m'en flattais, le dernier aveuglement? ne serait-ce pas la plus grossière et la plus dangereuse illusion? Il faut donc, si je veux avoir la paix de Dieu, comme parle saint Paul , Pax Dei (Philip., 4) , cette paix qui est audessus de tous les sens; cette paix plus précieuse que toutes les richesses , que toutes les grandeurs, que tous les plaisirs du monde ; cette paix que j'ai dû chercher dans la retraite religieuse, et que j*y dois cliérir comme mon unique trésor; il faut, dis-Je, pour l'avoir cette paix divine, que je me soumette à ma règle. La nature y répugnera, et cette condition lui paraîtra onéreuse; mais le fruit que j'en retirerai, ce fruit de paix, et d'une telle paix, est un assez grand bien pour me dédommager de tout ze qu'il m'en coûtera de violence et d'efforts. Avançons : sans l'observation de la règle, point de paix avec Dieu; et point de paix avec nous-mêmes : c'est la seconde partie.