‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 93 sur 408 · SUR LE RENIEMENT DE SAINT PIERRE · texte numérisé non relu

SUR LE RENIEMENT DE SAINT PIERRE

monde même chrétien a renoncé et renonce sans cesse Jésus-Christ. Renoncement le plus universel, et renoncement le plus criminel. Développons ces deux points, qui nous donneront bien lieu de gémir, pour peu que nous soyons sensibles aux intérêts de la sainte religion que nous professons.

Renoncement le plus universel : car à quoi ne s*étend-il pas, et jusqu'où ne le porte-t-on pas? On le renonce, cet adorable et divin Maître, en tout : c'est-à-dire, qu'on le renonce dans sa vie et dans ses exemples, qu'on le renonce dans sa mort et dans sa croix , qu'on le renonce dans son Évangile et dans sa morale, qu'on le renonce dans ses sacrements, et en particulier dans le plus auguste et le plus saint de ses mystères, enfln qu'on le renonce jusque dans ses disciples et ses sectateurs. Et pour en venir à la preuve, qu'est-ce que renoncer Jésus -Christ , ainsi que nous le devons présentement entendre? Cest tenir une conduite toute contraire à celle de Jésus-Christ; c'est suivre dans l'usage ordinaire de la vie des maximes et des règles incompatibles avec l'esprit de Jésus-Christ ; c'est rejeter ce qu'il a recherché, fuir ce qu'il a aimé, négliger sans attention et sans soin ce qu'il nous a laissé de plus salutaire et de plus précieux , l'attaquer jusque dans ses membres, et faire de ses imitateurs et de ce petit nombre de Gdèles qui lui sont dévoués , le sujet ou des plus malignes railleries, ou des plus violentes persécutions. Or, n'est-ce pas là comment le traitent une multitude innombrable de mondains , quoique éclairés des lumières de la foi et nourris dans le sein de son Église? Nous n'avons qu'à ouvrir les yeux et qu'à les jeter autour de nous pour nous en convaincre : l'expérience ne nous en instruit que trop, et il serait à souhaiter que nous n'en eussions pas des témoignages si sensibles et si communs.

On le renonce dans sa vie et dans ses exemples. Il nous les a proposés pour modèles , et c'est à nous aussi bien qu'à ses apôtres qu'il a dit : Exemplum dedi vobis , tU quemadmodum ego feci , ita et vos

faciatis (Joan., 13); Je suis venu et j'ai vécu parmi vous, aûn que vous puissiez vous former sur moi, et que par une sainte conformité de pratiques et d'actions on pût me reconnaître en vous. L'apôtre, dans le même sens, voulait que la vie de Jésus- Christ parût dans la vie des chrétiens, qui composent le corps mystique dont il est le chef : Ul et vita Jesu nmnifestetur in corporibus nosiris, (2. Cor,, 14.) Et ce maître des gentils prenant pour lui-même ce qu'il enseignait aux autres , et se l'appliquant dans toute son étendue et toute sa force, croyait, sans perdre l'humilité chrétienne, pouvoir dire de lui : Ce n'est pas moi qui vis, mais Jésus-Christ qui vit •a moi : Fk>oautem,jam non ego; vivit vero in me Chridus. {Gàiat., 2.) Pouvons-nous parler de la

kMÉte? V a-t-it dans toute notre vie un seul trait qui

ne soit pas directement opposé à la vie de Jésus- Christ pauvre et amateur de la pauvreté , de Jésus Christ humble et amateur de l'humiliation et de l'obscurité, de Jésus-Christ ennemi du siècle et de ses fausses prospérités ?

On le renonce dans sa mort et dans sa croix. Cette croix , selon le langage de saint Paul , a été une folie pour les gentils et un scandale pour les Juifs; mais dit saint Chrysostôme, elle est souvent pour nous l'un et l'autre tout ensemble : une folie, quand nous devrions /a rechercher nous-mêmes; et un scandale , quand nous sommes forcés de la po^ ter : une folie, quand nous devrions la rechercher nous-mêmes , parce que bien loin de la rechercher en effet, nous mettons toute notre sagesse à la fuir et à ne rien souffrir; un scandale , quand nous sommes forcés de la porter, parce que nous en faisons le sujet de nos révoltes intérieures et de nos murmures. Que Dieu nous envoie une afOiction , et que par là il veuille nous associer à Jésus-Christ soufErant et crucifié, en quel le désolation ne tombons-nous pas? à quels excès , et quelquefois à quels désespoirs ne nous emportons-nous pas? On a beau nous dire que cette croix, cette peine qui nous arrive estunepo^ tion de la croix du Sauveur, elle nous paraît insoutenable ; et quoiqu'elle nous soit présentée de la main même du Fils de Dieu , quelque légère d'ailleurs qu'elle puisse être , au lieu de la recevoir avec respect , nous la rejetons avec horreur.

On le renonce dans son Évangile et dans sa morale. Il y a deux morales qui se contredisent formellement, la morale de Jésus-Christ et la morale du monde. Parcourons les maximes de l'une et de l'antre, nous n'en trouverons point entre lesquellesîl ne se rencontre une contrariété absolue. Selon la morale de Jésus-Christ , toute affection aux biens de la terre et aux richesses temporelles est réprouvée; et selon la morale du monde, il faut avoir, et avoir, le plus qu'on peut, et avoir le plus tôt qu'on peut, et avoir comme on peut. Il y faut tourner tous ses désirs et toutes ses réflexions; il y faut appliquer tous ses soins : car on ne vaut, et l'on n'est heureux qu'autant qu'on se voit à son aise et bien pourvu. Selon la morale de Jésus-Christ, c'est une béatitude que d'être doux et débonnaire, que d'être pacifique et patient, que d'endurer les injures et de les pardonner; et selon la morale du monde, c'est une lâcheté que de supporter la moindre offense. Il n'y a point là-dessus de ménagement à garder, il n'y a point de satisfaction qu'on ne doive exiger, point de paix qu'on ne doive pour cela troubler, point d'intérêt qu'on ne doive sacrifier : autrement, ce serait se couvrir d'une tache ineffaçable , et se mettre dans un opprobre dont on ne se laverait jamais. Selon la morale de Jésus -Christ, nous n'entrons point dans le royaume du ciel , si nous ne nous.fai-

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)QS petits comme des enfants ; et selon la morale du londe, c'est une bassesse de cœur que de ne trailUer pas, autant qu*il est possible, à se distinguer, se faire de la réputation, à s'attirer du respect, rétablir dans Tautorité et dans le crédit, à se pousr dans les emplois, dans les dignités. L'ambition est le noblesse d*âme, et c'est n'avoir point d'honsar, que de ne se sentir pas piqué d'une si belle ission. Selon la morale de Jésus-Christ, l'état de (ox qui pleurent en cette vie , de ceux qui mortiînt leurs sens, de ceux qui font pénitence, est ■éférable à tous les plaisirs et à toutes les joies du ècle; mais là-dessus quelle est la morale du monde , . à quoi nous porte-t-elle? à se divertir, à jouir du ifflps, à se procurer tous les agréments de la vie; être des jeux, des compagnies, des spectacles, es repas; à ne se faire aucune violence, à ne se ftner en rien. Il en est de môme de tous les autres rtieles, qu'il serait trop long de parcourir en déûl, et où la morale de Jésus-Clirist et celle du aonde ont des principes tout différents. Par conêquent, s'attacher à l'une, c'est renoncer à l'autre. )r, des deux laquelle suivons-nous.' quelles maxines débitons-nous dans les entretiens.' à nous entendre parler, et à voir la manière dont nous nous comportons en tout, peut-on se former quelque idée du christianisme; et si d'ailleurs l'on ne savait qœ nous en faisons une certaine profession , s'imagioerait-on jamais que nous avons été élevés à l'école de Jésus-Christ, et que nous croyons à son Ërangile.'

On le renonce dans ses sacrements , et surtout dans le plus auguste et le plus saint de ses mystères, qui est la divine Eucharistie. Dans ce mystère adorable il se propose à nous comme l'objet de notre culte ; mais au lieu des honneurs qui lui sont dos, quels outrages ne lui fuit-on pas! Point de respect en sa présence , point d'attention ni de reeueillement : encore si Ton ne le déshonorait que par de simples dissipations et de simples immodesties; mais jusque dans son sanctuaire, à quelles abominations n'en vient- on pas ! quels discours y tienton! quels sentiments y conçoit-on ! quelles scènes y donne-t-on! quels scandales y cause-t-on! Jjqs hommages qu'on devrait lui rendre, on les rend à une idole mortelle ; l'encens qu'on devrait lui offrir oomme au vrai Dieu, on l'offre à une fausse divinité. Ce n^est pas tout : dans ce même mystère, dans ce nerement où il réside en personne, il a voulu demeurer avec nous jusqu'à la fln des siècles; il s'est attendu que nous irions Ty visiter, et que , dans ces saintes et salutaires visites, il serait notre conseil, notre consolation, notre ressource; il nous a {Nromis que nous trouverions tout en lui , et nous l'abandonnons comme s*il ne devait rien être pour Qous. N'est-il pas étrange que ses temples soient si

solitaires et si délaissés? A peine y voit-on quelques personnes s*entretenir avec lui ; à peine y sommesnous entrés à certains jours, que l'ennui nous prend, et que nous pensons à nous retirer. S'il n'y avait un précepte qui nous obligeât quelquefois d'y paraître, nous nous en absenterions durant des années entières. Il y a encore plus : c'est qu'il nous a donné ce sacrement de son corps et de son sang comme un pain, comme une nourriture, comme le soutien de nos âmes ; mais ce pain de vie , nous ne le mangeons presque jamais ; mais cette nourriture céleste, nous la négligeons, nous la rebutons, nous n'en usons qu'avec dégoût ; mais ce soutien de nos âmes, souvent par de sacrilèges profanations, nous nous en faisons un poison; en sorte que ce qui devait être notre salut , devient notre mort : ainsi renversons-nous toutes les vues de Jésus-Christ , et abusons-nous de ses grâces contre lui-même et contre nous.

EnGn, on le renonce jusque dans ses disciples et dans ses sectateurs. Quoiqu'il n'y ait plus,cx)mme autrefois, de tyrans qui persécutent l'Église de Jésus-Christ, il y a néanmoins, dans l'Église même, une espèce de persécution moins sanglante , mais du reste non moins dangereuse, qu'ont à soutenir les vrais chrétiens. Il semble que ce soit une honte dans le monde de se conduire selon les principes de la religion , et d'en pratiquer les devoirs. Qu'une personne prenne le parti de la piété, qu'elle eu fasse une profession particulière; qu'une femme se détache de ses habitudes , et qu'elle se réduise à une vie moins mondaine et plus conforme à l'esprit de l'Évangile; qu'un homme refuse de s'engager dans une affaire, parce qu'elle lui parait délicate pour la conscience et qu'elle blesse la pureté de la loi chrétienne, cela suffît pour être exposé à mille discours et à mille jugements : d'où il arrive que, comme aux premiers siècles de l'Église, les fidèles qui confessaient Jésus-Christ étaient souvent dans la nécessité de se cacher, pour se mettre à couvert des arrêts et des violences de leurs persécuteurs , ceux maintenant qui veulent vivre selon les règles et la sainteté de la foi qu'ils professent, sont quelquefois dans une espèce d'obligation de dérober leurs pieuses pratiques et leurs bonnes œuvres à la connaissance du public , pour se garantir de la malignité des chrétiens mêmes et de leurs mépris.

Voilà donc le renoncement le plus universel , et il est encore évident que c'est le renoncement le plus criminel. Car, oomme la qualité d'ap6tre dont Pierre était revêtu ne servit qu'à redoubler le crime de sa désertion , ain^i la qualité de chrétiens dont nous sommes honorés , n'a point d'autre effet alors, que de nous rendre plus coupables devant Dieu . et plus condamnables. 11 est vrai , et il en faut conve^ nir, tout ce qu'il y a eu d'infidèles ont renoncé Jé«

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S!!s- Christ; ils s*en sont bautemeot déclarés, et quelque dififérents qu*ils fussent de secte et de religion, ils sout tous convenus en ce point, de faire la guerre à cet Homme-Dieu : Convenerunt in unum adcersux Dominum et adcersus Christum ejus, {Psafm. 2.) Mais, après tout, il y a là-dessus une réflexion à faire, qui est essentielle : c*est que ces infidèles, qui se sont ligués contre le Fils de Dieu, ne le connaissaient pas pour ce qu'il était, et qu'ils n\ avaient pas la même créance que nous. Si donc, l»ar exemple , les païens Pont renoncé dans sa personne et dans sa divinité, c'est qu*en effet ils ne le ri*gardaient pas comme un Dieu, et qu'ils traitaient les honneurs divins qu'on lui rendait, de superstition et de profanation. En cela ils étaient aveu- ;:les, et malheureux dans leur aveuglement; ils étaient même coupables; mais du reste, tout coupables qu'ils pouvaient être, ils agissaient conséqueinment , et péchaient autant par erreur que par une malice délibérée. Si les Juifs Font renoncé dans sa doctrine et dans sa loi , c'est qu'ils ne le prenaient lias pour le Messie et l'envoyé de Dieu, et que, trop prévenus en faveur de la loi de Moïse, ils rejetaient comme une loi supposée le nouvel Évangile qu'il leur annonçait. Car, dit saint Paul, s'ils avaient été persuadés qu'il leur parlait de la part de Dieu , et qu'il était Dieu lui-même, ils ne l'auraient pas cruciGé. C'était opiniâtreté dans eux de ne pas écouter sa parole, confînnée par tant de miracles, et leur ignorance était inexcusable; mais enûn l'animosité qu'ils témoignèrent contre lui était une suite naturelle de cette ignorance, et ils ne se portèrent à de si cruels excès, que par un faux principe où ils pensaient être bien fondés. Si les hérétiques l'ont renoncé dans ses principaux mystères, et, pour ne rien dire des autres , si les hérétiques de ces derniers siècles le renoncent dans le sacrement de ses autels , et s'ils refusent de l'y adorer, c'est qu'ils ne croient pas qu'il y soit réellement; ils se trompent, ils s'égarent, et ils sont condamnables dans leur égarement, parce qu'ils s'obstinent contre les témoignages les plus certains ; mais après tout, selon leur intention, ce n'est pas à lui directement qu'ils s'attaquent, et ils ne manqueraient pas de lui rendre tout l'honneur qu'il mérite , du moment qu'ils viendraient à se détromper et à s'apercevoir de l'illusion où ils sont engagés.

De là il nous est aisé de conclure que, de toutes les contradictions où l'on tombe à l'égard de ce Dieu sauveur, il n'en est point de plus injurieuse, ni par conséquent de plus criminelle que la nôtre : cor, en même temps que nous le renonçons, soit dans sa vie et dans ses exemples par une vie tonte profane et toute mondaine , soit dans ses souffranv^s et dans sa croix par notre extrême délicatesse et nos sensualités, soit dans son Évangile et dans

sa morale par des maximes et une conduite formellement opposées , soit dans son adorable sacrement et le prédeux sacriGce de son corps et de son sang par nos négligences et nos irrévérences, soit dans ses disciples et ses sectateurs par nos mépris et la malignité de nos jugements, nous savons néanmoins, ainsi que la foi nous l'enseigne, que sa vie et ses exemples nous doivent servir de règle; qu'il a souffert et qu'il est mort sur la croix, pour nous inspirer le détachement de nous-mêmes, et l'esprit de patience et de mortiGeation; que son Évangile est une parole de vérité, et que sa morale contient nos plus essentielles obligations; qu'il est en personne dans son sacrement, ou plutôt que ce divin sacrement n'est autre chose que lui-même, vrai Dieu et vrai homme; enGn que ses disciples etses sectateurs sont ses élus , ses favoris, et qu'en s'attachant à lui ib ont pris le meilleur parti, et même le seul quil y ait à prendre. Or, savoir tout cela , et cependant le renoncer en tout cela, n'est-ce pas le traitement le plus indigne et l'injure la plus outrageante ?

Voilà ce que nous ne pouvons assez méditer, et c'est à quoi saint Paul exhortait les Hébreux de penser incessamment : Rerogitate eum qui takm sustinuit a peccatoribus adcersus semelipsumam-' fradiciionem. {/lebr., 2.) Mes frères, leur disait ce grand apôtre, pensez à celui qui a souffert de 11 part des pécheurs une telle contradiction. Il ne leur dit pas qu'ils pensent aux affronts et aux outrages que Jésus-Christ a reçus de la part des Juifs, ni à la violence du supplice dont ils le Grent mourir; mais à la contradiction des pécheurs, parce que cdte contradiction lui est mille fois plus sensible. Il ne leur dit pas seulement. Pensez-y; mais pensez-y continuellement : Hecogitate ; n'en perdez janeais le souvenir, parce que ce souvenir, bien imprimé dans vos esprits, y produira des fruits infaillibles de conversion. Occupons-nous sans cesse nous-mêmes de cette pensée, conser\'ons-la , entretenons-la dam notre cœur : Recogitate. A force de nous représenter souvent le désordre d'une contradiction qui dément toute notre foi , nous en concevrons de Fhorreur, nous nous humilierons en la présence de Jésus- Christ, nous lui dirons : Ah! Seigneur, il n'est que trop vrai , et je suis obligé de le reconnaître à nia confiision , j'ai contredit votre loi , j'ai contredit vos actions , je vous ai contredit en tout ce que vous avez voulu être pour moi ; et en vous contredisant de la sorte, je me suis contredit moi-même : car il ne m'était pas possible d'être bien d'accord avec moi-même, tandis que j'étais en contradiction avee vous, et voilà ce qui a fait le trouble de mon âme Si j'avais été tout à fait athée et sans religion , j'aurais eu du moins quelque sorte de paix dans les dérèglements de ma vie; mais ce reste de foi que je n'ai point perdu , joiiit au désordre de ma conduite

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