‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 107 sur 256 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Je l'ai dit, chrétiens, et il faut que le monde malgré lui le reconnaisse , que sans la vertode religion, qui nous assujettit à Dieu et à son culte, il n'y a point de véritable probité parmi les hommes. Voici les raisons sur quoi je fonde cette importante maxime. Premièrement, parce qu'il n*y a que la religion qui puisse être une règle certaine, un principe universel , et un fondement solide de tous les devoirs qui font ce caractère de probité dont je parle. Secondenwnt, parce que tout autre motif que celui de \a re-

SUR LA REUGION ET LA PROBITÉ

ligion n'est point à l'épreuve de certaines tentatioiii délicates, où la vraie probité se trouve sans cesse exposée. Enfin parce que quiconque a secoué le joug de la religion , n'a plus de peine à s'émanciper de toutei les autres lois qui pouvaient le retenir dans Fordre, ni à se défaire de tous les engagements qu*ii a ^m la société humaine, et sans lesquels la probité oe peut subsister. Je vais vous faire entendre ces trois pensées.

Je dis que la religion est le seul principe sur quoi tous les devoûrs qui font la vraie probité peuvent être sûrement établis. C'est la doctrine du doctear angélique saint Thomas , dans sa Somme seconde , question quatre-vingt-unième. Car la religion, ditil , dans la propriété même du terme , n'est rien autre chose qu'un lien qui nous tient attachés et sujets à Dieu comme au premier être. Or dans Dieu, ajoute ce saint docteur, sont réunis, comme dans leur centre , tous les devoirs et toutes les obligations qui lient les hommes entre eux parleoommeroed'une étroite société. U est donc impossible d'être lié h Dieu par un culte de religion , sans avoir en même temps avec le prochain toutes les autres liaisons de charité et de justice, qui font, même selon Fldéedu monde , ce qui s'appelle l'homme d'honneur. Ainsi, chrétiens , quand Dieu nous commande de J'adorer et de ne servir que lui seul : Dominum Deum tuum adorabis, et UUsoli servies (.Deut., 6 ); bien loin que cette restriction, lui seul, excliie aucun des devoirs de la vie civile , elle les embrasse tous ; bien loin qu'elle les affaiblisse, elle les affermit tous; bien loin qu'elle préjudicie à ce que les hommes sont en possession d^exiger les uns des autres, elle le maintient dans toute sa force, et elle l'autorise dans toute son étendue. Car en vertu de la loi que j'ai reçue et que je me suis faite de servir un Dieu Je rende à chacun , par une conséquence nécessaûre , ce qui lui est dû , l'honneur à qui appartient l'honneur , le tribut à qui je dois le tribut ; je suis fidèle à mon roi , obéissant à mes supérieurs , respectueux enven les grands , modeste envers mes égaux , charitable à l'égard des pauvres : j'ai du zèle pour mes amis, de l'équité pour mes ennemis, de la modération pour moi-même : pourquoi ? parce que dans Dieu seul je trouve ce qui m'oblige à tout cela , mais d*uoe manière qui ne peut être qu'en Dieu, et qui ne» trouve point hors de Dieu.

En effet, je considère en Dieu tous ces devoirs comme autant de dépendances du culte suprême dont je lui suis redevable, et par conséquent comme autant de points de conscience essentiels à mon salut. Or cette vue de conscience et de salut est la grande règle qui fait que je me soumets, que je me captive, que j'use, s'il est besoin, de sévérité et de rigueur contre moi-même , pour me réduire à la pra* t\(\ue de toutes ces obligations. Et voilà, chrétiess

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SUR LA RELIGION ET LA PROBITÉ

ftt divine morale que Tertiillîen proposait èles et aux païens , pour leur faire com- , I pureté de notre religion, et pour e£Cacer s idées qu'ils en avaient. Il leur faisait voir

loin qu'ils en dussent former aucun soupoir aucun ombrage , ils la devaient regarne une religion utile à la sûreté et au bien . Car c'est, leur remontrait-il, cette reli-

nous apprend à faire tous les jours des otre Dieu pour la prospérité de vos Césars, le qu'ils nous persécutent, et à offrir pour grifice de nos autels, au même temps qu'ils ; le sang de nos frères à la rigueur de leurs st cette religion qui nous apprend à servir

armées avec une fidélité sans exemple, rous êtes obligés de reconnaître que vous dint de meilleurs soldats que les chrétiens, te religion qui nous apprend à payer exacet sans fraude les tributs et les impôts jusque-là que les bureaux de vos recettes {pression de Tertullien) rendent grâce de r a des chrétiens au monde , parce que les i s'acquittent de ce devoir par principe de ce et de piété : Hinc est quod vectiglia vesias chrisUanis agunt, utpote debitum ex ientibus, (Tebtull.) Ces paroles sont ad- .. Et en effet, si dans un État toutes choses ient selon les lois du christianisme ; si les f obéissaient en chrétiens, et si ceux qui ement les gouvernaient en chrétiens ; si la toit rendue, si l'on y exerçait le commerce, plois et les charges s'y administraient selon lite toute pure et l'inspiration de l'esprit , quel ordre n'y verrait-on pas, et quelle arque évidente, dit saint Augustin, nouât de la vérité , mais de la nécessité de notre

Et c'est encore par là qu'entre les difféectes de la religion chrétienne, le parti ca- , qui est le parti de la vérité, s'est de tout stînguédu parti de l'erreur. Car pourquoi , iple, les hérésies ont-elles toujours fait naîésordres, et pourquoi ont-elles suscité, dans lieux où elles se sont élevées , la révolte des ontre les puissances légitimes, sinon, dit t Pic de la Mirande , parce qu'il est imposdégénérer de la vraie religion, sans dégéi la vraie probité? Or, quel est le premier le la probité , si ce n'est de se soumettre à :é?

t donc considérer la religion dans le cœur nme, comme le premier mobile dans Tunirenez garde, s'il vous platt, chrétiens : ce B nous appelons premier mobile, a une puissante, qu'il fait rouler avec soi tous les deux, qu'il répand ses influences jusque sein de la terre, et qu'il entretient par son

action et par son mouvement toute l'harmonie du monde. Si ce premier mobile s'arrêtait, disent les philosophes , toute la nature serait dans le trouble et dans la confusion. De même, quand le principe de la religion vient une fois à être détruit ou altéré dans un esprit, il n'y faut j)lus chercher de règle ni de conduite, plus d'honnêteté de moeurs, du moins constante et générale : remarquez bien ces deux termes, constante et générale, qui comprennent tout. Car sur quoi serait fondée cette honnêteté.' sur les seules vues de la raison? Ah! chrétiens, vous êtes trop éclairés et trop bien instruits du mérite des choses, pour croire que la raison seule, dans l'état où elle est réduite, c'est-à-dtre corrompue par le péché, affaiblie par les passions , sujette comme elle est à se prévenir et à s'aveugler, puisse maintenir l'homme dans une innocence entière et irréprochable. Vous avez trop de pénétration pour ne pas voir les scandales qui arriveraient, si les devoirs de la société humaine dépendaient uniquement de l'idée que chacun s'en forme, et Phorrible renversement qui s ensuivrait, si chacun, selon son caprice et selon son sens, se faisait l'arbitre de ce qu'il peut, de ce qu'il doit, de ce qui lui appartient, de ce qui lui est permis; en sorte que sa raison lui tint lieu d'un tribunal souverain au-dessus duquel il n'en reconnût point d'autre , et dont il n'y eût aucun appel. Je ne veux que vous-mêmes pour en juger. Cette raison sans religion , combien d'injustices n'autoriserait-elle pas ? combien de trahisons et de fourberies ne trouverait-elle pas moyen de justifier? à combien de crimes ne donnerait-elle pas le nom de vertu?

C'est pour cela , dit saint Chrysostdme (ceci est remarquable ) , c'est pour cela que , dans les affaires du monde les plus importantes , dans les traités d'alliance et de paix , dans les premières charges d'un État, dans l'administration même de la justice ordinaire , on exige des serments , qui sont des protestations publiques et solennelles de religion : pourquoi? parce que sans le sceau de la religion, on ne croit pas pouvoir s'assurer de la raison des hommes, et parce que les hommes mêmes qui connaissent fort bien le faible de leur raison, se défient toujours les uns des autres , à moins que cette raison qu'ils ont pour suspecte n'ait , pour ainsi dire, une caution supérieure et un garant, qui est la religion. Car qu'est-ce en effet que le serment et le jurement dans la doctrine des théologiens, sinon une espèce de caution que nous fournit la religion même , (tour pouvoir répondre aux autres de notre raison? Or, cela s'est pratiqué généralement dans toutes les nations et dans tous les siècles. Autre preuTc , dit saint Chryfostdme , pour confondre le libertinage , et pour détruire cette prétendue suffisance de U tai&on^dotiW \m^\<^â^ ^^tv^^. k>\^\>

SUR LA RELIGION ET LA PROBITE

chrétiens, consultez votre propre expérience; y at-il personne de vous qui voulût que sa vie et sa fortune fussent entre les mains d'un homme sans religion? Quelques lumières qu'il ait, quelque raison qu'il fasse paraître, dès là que je sais qu'il n'a point de Dieu, ne m'estimerais-je pas malheureux qu'il fût le maître de mes intérêts « et n'éviterai-je pas toujours , autant qu'il est en moi, d'avoir aucun engagement avec lui ? Au contraire , si je suis convaincu que celui avec qui je traita a de la foi et de la conscience, je ne crains rien; et un athée, tout athée qu'il est , se confiera plutôt à un homme qui croit un Dieu qu'à un libertin et un impie comme lui. Providence adorable , c'est ainsi que vous éclatez jusque dans l'impiété, et que malgré nous nous concevons de l'horreur pour l'irréligion , qui nonseulement se contredit et se condamne, mais s'abhorre elle-même.

Vous me direz qu'indépendamment de toute religion, il y a un certain amour de la justice que la nature nous a inspiré, et qui suffît au moins pour former un caractère d'honnête homme selon lé monde. Je sais, chrétiens, que cela se dit, et que c'est le prétexte spécieux dont le libertinage le plus raffiné se sert pour conserver encore quelque reste d'estime et de bonne opinion parmi les hommes. Mais c'est un prétexte qui n'a jamais trompé que les simples, et dont il est aisé d'apercevoir l'illusion. Car, sans examiner quel serait cet amour de la justice abandonné à la discrétion de la bonne ou mauvaise foi de chaque particulier, je vous demande, chrétiens , où l'on trouverait dans le monde des hommes qui se piquassent d'un grand zèle pour la justice, s*il8 étaient une fois persuadés qu'il n'y a ni Dieu ni religion ? Y en aurait-il beaucoup ? un ambitieux , un sensuel , un avare , serait-il beau, coup touché de cette idée de justice séparée de la connaissance de Dieu ? et ces honnêtes gens prétendus du monde , comment en useraient-ils ? Car enfin s'il n'y avait point de religion , et que je n'eusse plus devant les yeux ce premier être qui me régit et qui me gouverne, je me regarderais moi-même comme ma fin ; et , par un dérèglement de raison , qui deviendrait néanmoins alors comme raisonnable , je rapporterais tout à moi : mon intérêt , mon plaisir, ma satisfaction , ma gloire , seraient mes divinités ; et je prétendrais avoir droit de leur sacrifier toutes choses : pourquoi? parce que je ne verrais plus rien au-dessus de moi , ni hors de moi , de meilleur que moi. Et n'est-ce pas ainsi que vivent les athées, qui n'ont plus nulle créance de la Divinité , se substituant en quelque sorte à la place de Dieu, et n'agissant que pour eux-mêmes, parce qu'il n'ont point d'autre dieu qu'eux-mêmes ? Or, dites-moi s1l peut y avoir avec cela quelque probité? le moyea qu'un homme préoccupé de cette maxime

eût de la charité pour le prochain? le moyen qu'il pût se faire une vertu d'obéir et de dépendre , et quil se soumît autrement que p^r contrainte et par j)assessedecœur?

Et c'est ici, chrétiens, que je dois vous &îre remarquer, non pas l'impiété, mais l'extravagance de cette politique malheureuse dont un faux sage de ces derniers siècles s'est glorifié d'être Tauteur; politique qui ne reçoit de religion qu'autant qu'il en faut pour bien faire sou personnage selon le monde, et qui n'en retient que l'apparence et la figure, pour garder précisément les bienséances de son état. Car, sans entreprendre de réfuter une maxime si détestable; sans m'arréter à la pensée de Guillaume de Paris, qu'une religion feinte et hypocrite est , dans un sens , pire que l'irréligion même; sans dire qu'elle est plus dangereuse que ne serait un athéisme déclaré, parce qu'on se défie moins d'elle, et qu'elle peut servir à cacher toutes sortes de crimes ; sans vous faire observer que c'est parmi les peuples où cette doctrine s'est répandue que les plus noires perfidies ont été plus communes, et Dieu veuille que bientôt il n'en soit pas ainsi de nous; sans parler des désordres qui s'ensuivraient, si les peuples n'avaient de religion qu'autant que leurs intérêts le demandent : désordres qui montrent bien jusqu'où va l'égarement des hommes quand ils se détachent une fois de Dieu, et combien ce que dit saint Paul est vrai , que Dieu les livre à un sens réprouvé; sans, dis-je, insister là-dessus, il me suffit, chrétiens, que cette damnable politique, en raisonnant contre Dieu , se détruise par elle-même et par son propre raisonnement. Car tout impie qu'elle est, elle reconnaît au moins la nécessité d'une religion apparente pour contenir les peuples dans le devoir; et, par là même, elle convient que la raisoa seule n'est pas capable d'entretenir dans le monde cette probité qui le doit régler; d'où je conclus, moi , la nécessité d'une vraie religion : pourquoi? parce que la vraie probité ne peut pas être fondée sur le mensonge. Si donc il faut une religion, et s'ils sont eux-mêmes forcés de l'avouer, ils en doiveat conséquemment admettre une vraie, à moins qa^ ne veuillent faire de l'univers ce que Jésus-Cbrisl reprochait aux Juifs qu'ils avaient fait du temple de Dieu , c'est-à-dire une caverne de voleurs.

Allons encore plus avant. J'ai dit, ciirétieos, qu'il n'y avait que le motif de la religion qui fdtà l'épreuve de certaines tentations délicates, auxquelles le devoir et la probité se trouvent sans eesi^ exposés. Je m'explique, et suivez-moi. J'appelle toi talions délicates celles qui attaquent le cœur paroe qu'il a de plus sensible , qui opposent un intérâ puissant à l'intégrité d'une conscience faible, etqal mettent la raison en compromis avec une forte passion. Tentation délicate» par exemple , lorsqu'il

SOR LA fiELIGION ET LA PROBITÉ.

ne dépend, pour avoir Fapprobation et Testime du | monde, que d'embrasser le parti de l'injustice, et qu'en tenant ferme pour la vérité , on s'attire le mépris et la haine. Tentation délicate, quand, pour agir en homme de bien , il faut résister à l'autorité et an crédit, et risquer même sa fortune et toutes ses espérances. Tentation délicate, quand on voit entre ses mains un proût considérable, mais injuste, et qu'en donnant à telle affaire une fausse couleur, ou en prenant certaines mesures, on la peut faire réussir à son avantage. Tentation délicate, lorsqu'aux dépens d'un misérable ou d'un inconnu, on peut servir un ami ; ou que , pour perdre un ennemi, on n'a qu'à s'écouter un peu plus, et qu'à suivre les sentiments de son cœur. Tentation délicate, lorsque, franchissant un pas hors des bornes de cette raison sévère et scrupuleuse qui nous arrêta, on se met en état d'être tout et de parvenir à tout. En un mot, tentation délicate, lorsqu'on se trouve en pouvoir de faire le mal sans en craindre les conséquences , ou parce que l'on est au-dessus des jugonents du monde et de la censure , ou parce que la corruption étant si générale , on se promet d'avoir des approbateurs et des flatteurs jusque dans le crime. I^est-oe pas là et en mille autres conjonctures que nous voyons la raison la plus dfoite , à ce qu'il parait, succomber néanmoins à la tentation , si elle n'est soutenue par la religion? Car il est aisé, comme le remarque saint Ambroise , de trouver dans le monde des hommes religieux sur leur devoir, quand leur devoir n'est combattu par nul intérêt contraire. C'est alors qu'on parle hautement , qu'on prononce des oracles, qu'on se déclare pour la vertu et la probité; et je conçois bien que cette probité peut être un fruit de la raison humaine ; mais de voir des hommes d'une probité et d'une vertu qui se soutienne sans exception contre tout intérêt, des homnoes d'honneur quand il en doit tout coûter pour l'être, des hommes équitables contre eux-mêmes, et aussi déterminés à faire aux autres justice d'eux-mêmes qu'à ne se la pas faire à eux-mêmes des autres; ah! chrétiens, c'est une espèce de miracle où la religion doit venir au secours de la raison ; et, sans ce miracle, point de probité.

De là vient que dans le siècle où nous vivons (pardonnes-moi cette réflB[ion , que je fais , non par un esprit de critique , mais par un sentiment de zèle) , de là vient que dans notre siècle on se laisse aller à tant de désordres dont auraient rougi les païens mêmes. De là vient que presque tous les états sont aujourd'hui décriés , et qu'on ne s'étonne plus de voir des juges gouvernés par celui-ci , ou gagnés par eelle-là. De là vient qu'un homme parfaitement irréprodiable dans le maniement des deniers publics, et qui sort les mains pleinement nettes de certains emplois , est presque maintenant pour nous un pro-

dige. Le dirai-je?de là vient qu'une femme vraiment fidèle commence à devenir bien rare dans le monde; que dans les conditions les plus honorables il y a tant de pratiques et de menées, tant d'artifices et de détours , à qui je n'oserais , par respect pour cet auditoire, donner le nom qui leur convient, mais que la voix, ou, si vous voulez, que l'indignation publique traite tous les jours de friponneries. De là vient que le sacerdoce, tout spirituel et tout saiut qu'il est, est souvent profané par des commerces et des négoces, non-seulement criminels et défendus de Dieu, mais sordides même selon l'opinion commune; enfin , que le vrai caractère de l'honneur est presque effacé partout. Pourquoi cela? je vous l'ai dit: parce que, dans la plupart des états et des conditions de la vie, il y a peu de religion. Car, encore une fois , comment voulez-vous que cette femme, que ce juge, que cet homme d'affaires, en telles rencontres où je puis me les figurer, ne soient pas emportés par la passionqui les domine, si chacun d'eux n'a quelque chose qui l'élève au-dessus de cemilieu si juste et si précis de la raison? Or, c'est ce que fait la religion, qui, dans la vue- de Dieu^ non-seulement nous empêche d'attenter sur le bien d'autrui, mais nous fait même abandonner le nôtre; qui non-seulement triomphe de l'ambition, mais nous porte encore à l'abaissement et à l'humiliation; qui non-seulement réprime les désirs criminels de la chair, mais nous détache même des commodités et des aises de la vie; c'est-à-dire, qui, faisant faire à l'homme au delà de ce que la raison lui commande, le rend victorieux de tout ce que la tentation lui peut suggérer.

£t voilà, chrétiens, ce que nous avons vu dans la personne de Jésus-Christ. Le démon lui montrant tous les royaumes de la terre, lui promit de l'en rendre maître s'il voulait se prosterner seulement une fois devant lui. C'était une tentation bien forte; mais que fit le Sauveur? Il se servit de la religion contre une attaque si dangereuse; et, sans autre défense que celle-ci : Scriptumest, Dominum Deum titwn adorabis ( Matth. , 4 ) : Il est écrit : Vous adorerez le Seigneur votre Dieu ; il confondit son ennemi. 11 ne lui dit point tout ce que la philosophie et le monde auraient pu répondre à la proposition que lui faisait cet esprit tentateur; car de quel secours peut être la morale et la philosophie, quand il s'agit d'un royaume et même de plusieurs? Mais parce que le royaume du Fils de Dieu n'était pas de ce monde , il l'arrêta par ces paroles : Do» minum Deum tuum adorabis; et par là il triompha de lui , tune reliquU eum diabolus. ( Ibib. ) Ayons de la religion, chrétiens; il n'y a point dtinté* rêt, point de tentation que nous ne puissions aisément surmonter : n'en ayons pas, il n'y a point de tentation, point d'intérêt qui ne nous surmonta

SDR LA RELIGION ET LA PROBITÉ

Or, si cette maxime est absolument et généralement vraie de tout homme qui n*a point de religion, beaucoup plus Test-elle d*un déserteur de la foi, lequel , après avoir eu autrefois de la religion, n'en a plus maintenant, mais a secoué le joug, et, dans sa révolte, a dit aussi bien que Tinfidèle Jérusalem : Non serviam. Car que ne peut-on pas crdndre d'un homme qui s'est défait de la crainte de son Dieu ; et de quoi n'est-il pas capable, puisqu'il a été capable même de s'élever contre le Tout-Puissant? si le respect dû à ce premier Être n'a pu le retenir, qui rarrêtera ? que ne méprisera-t-il pas, après avoir méprisé ce que tous les autres révèrent? et quelle conscience ne se formera-t-il pas, après avoir pu s'en former une qui semble l'affranchir du plus inviolable de tous les devoirs , qui est le culte de son créateur? De là , et c'est la troisième raison que j'ai ajoutée, de là plus de lois si sacrées qu'il ne foule aux pieds, plus d'engagements si étroits à quoi il ne renonce. Engagements de dépendance : il se soulèvera, si l'occasion le permet, contre les puissances les plus légitimes. Engagements de justice : il ne respectera là l'innocence ni le bon droit; et s'il est nécessaire, il sacriflera le faible et le pauvre. Engagements de fidélité : il ira, sans hésiter, à la face du magistrat et devant les autels, démentir sa parole et se parjurer. Engagements du sang et de la nature : il vendra, s'il le faut, amis, parents, frères, et père même. Belle leçon pour vous, rois de la terre, qui vous apprend que rien n'est plus pernicieux dans la cour d'un prince que ces hommes sans religion. Belle leçon, grands du monde, qui vous apprend à éloigner de vous Timpiété et l'impie. Belle leçon, maîtres du siècle , qui vous apprend à ne souffrir point auprèsde vous des domestiques libertins. Belle leçon pour nous , mes chers auditeurs , et pour nous tous, qui nous apprend à n'avoir jamais de liaison avec des gens suspects en matière de créance, et à ne compter pas plus sur eux que sur leur foi ! Si le libertin ose paraître devant nous, s'il ose en notre présence tenir des discours scandaleux, ne le ménageons en rien; mais soyons aussi courageux à lui résister, à le décréditer, à défendre le Dieu que nous adorons, qu'il est hardi et insolent à l'attaquer. Honorons notre religion ; honorons-la partout et en tout, dans ses mystères, dans son sacrifice, dans ses sacrements, dans ses cérémonies, dans ses observances. Tandis qu'elle subsistera dans nous. Dieu sera avec nous; ou si le péché nous le fait perdre, nous aurons toujours une voie pour le retrouver. La religion, jusque dans notre péché, nous parlera, nous rappellera, nous tracera le chemin et nous ramènera. Mais si nous laissons éteindre cette lumière, où sera ootre ressource? marchant dans les ténèbres, et dans les plus profondes ténèbres, quelles chutes ne feronsuaus pas? en quels abîmes ne nous précipiterons*

nous pas ? sous une vaine montrede probité, a quelle corruption de mœurs et à quels excès ne nous porterons-nous pas? Point de probité sans religion, mais aussi point de religion sans probité; c'est la seconde partie.

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