‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 108 sur 256 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Gomme il y a une espèce d'hypocrisie dont Teffet est de tromper les autres, aussi y en a-t-il unebiea plus subtile et plus déliée, qui consiste à se tromper soi-même en matière de religion; et quoique la première semble avoir plus de malignité, puisqu'elle abuse de ce qu'il y a de plus saint, qui est le culte de Dieu , pour nous faire paraître aux yeux des hommes ce que nous ne sommes pas; il faut néanmoins reconnaître que la seconde est plus dangereuse dans un sens, puisqu'elle ruine le principe fbfîdamental de toute la conduite de l'homme, qui est la juste connaissance des choses, en nous don* nant une fausse idée de la religion, et une idée souvent plus difficile à corriger que l'irréligion même. C'est cette seconde espèce d'hypocrisie que j'attaque présentement, et que je réduis à un certain genre de chrétiens , dont ma seule proposition vous marque le caractère; et qui, sans un dessein prémédité d'imposer au public , sont eux-mêmes dans l'erreur, se flattant qu'ils ont de la religion et cependant n'ayant pas ce fonds de probité, d'intégrité, de sincérité que le monde même exige de ceux qui veulent vivre selon ses lois et avec honneur. Car il n'y en a que trop dans cette illusion, et ce sont là ceux à qui je parle. Je prétends qu'une religion sans probité, je dis sans probité dans le sens que le libertinage même et le paganisme l'entendent, c'eslà-dilre sans une conduite irréprochable devant les hommes, et sans une exacte régularité à remplir tons les devoirs de la vie civiie, n'est qu'un fiantêmede religion et qu'un scandale de religion : qu'un fantôme de religion parce que le fonds de la vraie religion lui manque; qu'un scandale de religion, parce qu'elle ne sert quà déshonorer la vraie religion. Deax vérités terribles pour tantde faux chrétiens ;j'eipQse l'une et l'autre en peu de paroles.

Non , mes chers auditeurs , ce n'est qu'un fantôme de religion qu'une religion sans probité : ainsi FÉcriture le déclare-t-elle dans un point particulier, mais dont la décision juste et solide, quoique d'abord elle semble outrée, peut s'étendre à tonales autres. Le voici : Si quis putatse reUgiosumeste, non refr amans Unguam suant, sed sedtœent m atnim , hvjus vana est religio ( Jac, 1 ) ; ce aoot les paroles de saint Jacques dans son Épître canonique. Mes frères, disait ce grand apôtre, si quelqu'un devons croit avoir de la religion, et que néanmoins il ne réprime pas sa langue, et qu'il lui donne toute liberté de parler, qu'il sache que sa religiom

SUR LA RELIGION ET LA PROBITÉ

[ taioe. Prenef garde, chrétiens; il ne dit pas : qiielqa*an de tous se licencie en quelques ren- Blre à parler contre le prochain, car cela peut dquefois arriver par faiblesse, par imprudence, r emportement, lors même qu*on a de la reli- «; mais Tapôtre dit : Si quelqu'un de vous, ne ittant jamais un frein à sa langue, se fait une haude de railler Tun, de mépriser Tautre, de cenrer celui-ci, de décrier celui-là, et quUl croie irroir accorder cette licence effrénée avec la vraie igion,c*estunaveuglequis*égare;etquoiquepeute il ne s*en estime ni moins spirituel ni moins part, quoique peut^tre il se fasse de ces médisances Imes un point de religion et de piété, comme si tât un zèle chrétien qui Tînspirât, je soutiens, », et je conclus qu*il n*a qu*une religion imagilie : Hê{fu8 vana est religio. Quelle conséquence ! ireod saint Ghrysostôme; n*était-ce pas assez de t que cet homme, en ne retenant pas sa langue, 'ense sa religion, qu'il blesse Ja charité, qu'il en- |e sa conscience, et qu'il se rend criminel devant eu? non; mais prenant la chose dans sa source, pôtre prononce absolument que c'est un homme M religion : Hi^us vana est religio.

Or, chrétiens , comprenez toute la force de ce isonnement : s'il est de la foi qu'une pareille erir, une erreur pratique touchant les saillies et les ertés d'une langue médisante et sans retenue siii-

pour détruire dans nous l'esprit de la religion , e sera-ce de ces désordres essentiels qui détruisent tièrcment la probité dans le commerce des hom- 6S, et que certains hommes prétendroient néanoins pouvoir accommoder avec la religion? Que ra-ce de ces duplicités accompagnées de mille otestations d'amitié et de bonne foi ? Que sera-ce

ces avarices sordides, et couvertes d'un voile de sintércssement dont on se pare? Que sera-ce de s animosités profondes et invétérées, si contrai- 8 à la charité et à la paix, mais à qui l'on donne le fausse couleur de justice? Que sera-ce de ces ces, de ces emportements, de ces duretés envers le ocbain , que l'on justiûe par une intention prétenle droite? Que sera-ce de ces fraudes, de ces chines, de ces vexations qui ruinent non-seulement s femilles, mais des villes, mais des provinces itières? Que sera-ce de mille autres désordres qui i sont que trop connus , et qui rompent tous les ms de la société humaine? Tout cela est-il compai>le avec une religion toute sainte, avec une relion toute parfaite, avec une religion toute divine? serait-il même avec le paganisme ! Hé quoi , Seileur, un païen eût cru par là renoncer à la relion qu'il professait : avec dételles pratiques, on !Ût, parmi des païens, traité d'anathème; et dans I si monstrueux dérèglement demœurs , nous nous itterons d'être chrétiens?

Remontons au principe. Vous me demandez pourquoi la religion a une dépendance si nécessahre de la probité; et moi je vous réponds que c'est par un ordre établi de Dieu, et que Dieu lui-même en quelquesorte ne peutpas changer. Car comme la grâce suppose la nature, et que la foi est entée pour ainsi dire sur la raison , aussi la religion a-t-elle pour base la probité. Détruisez la nature, il n'y a plus de grâce; pervertissez la raison, il n'y a plus de foi; et ôtez de la société des hommes ce que nous appelons probité, il n'y a plus de religion. En effet, la religion, dit saint Jérôme, veut un sujet digne d'elle et digne de Dieu. Elle nous perfectionne en nous élevant à Dieu ; mais elle suppose dans nous , ou plutôt elle commence dans nous une certaine perfection, qui nous rend tels que nous devons être à l'égard des hommes; et si nous n'avons ces qualités et ces dispositions , Dieu ne peut agréer notre culte, ni s'en tenir honoré : car ce qui n'est pas même bon devant les hommes , comment leserait-il devant Dieu , dont le jugement est bien encore audessus du jugement des hommes ? Être juste , être fidèle, être désintéressé, être sans reproche dans l'estime du monde , ou du moins le vouloir être , travailler à l'être; et pour soutenir, pour sanctifier toutes ces vertus , avoir de la religion et être chrétien, voilà l'ordre invariable et auquel il faut que la religion se conforme. Mais que faisons-nous? nou& renversons cet ordre, et, par l'illusion la plus déplorable, nous nous formons de grandes idées de religion et de christianisme qui ne se trouvent appuyées sur rien , parce qu'en même temps nous négligeons les premiers devoirs de la fidélité et de la justice : c'est-à-dire que nous bâtissons sans fondement, ou , pourm'exprimer avec saint Paul, que nous bâtissons sur un fondement de paille. Nous voulons construire un édifice de pierres précieuses; mais nous paraissons devant Dieu semblables à cette statue de Nabuchodonosor dont parle le prophète Daniel : elle avait la tête d'or et les pieds de terre. Cette tête d'or représente la religion , et ces pieds de terre , nos actions. Or qu'est-ce que cela, sinon un fantôme et une chimère? car une chimère, dans la signification même du terme , marque un composé d'espèces différentes , qui n'ont ensemble nulle liaison et nul rapport : un visage d'homme avec un corps de bête. Cest ainsi que les fables l'ont figurée ; et ce qui est impossible dans la nature, n'est-ce pas ce que nous voyons, et ce que nous déplorons dans la conduite de la plupart des chrétiens? Combien peuvent dire comme saint Bernard, mais avec un tout autre sujet que saint Bernard : Je suis la chimère de mon siècle, ou plutôt la chimère du christiam'sme. J'honore Dieu, mais j'offense les hommes; j'ai des sentiments de piété, mais je parle, j'agis en mille occasions avec moins de droiture et moins de rai-

son que les plus impies ; j*ai du zèle pour certaines œuvres d^éciat et de surérogation, etjen*en ai point pour des œuvres de nécessité et d'obligation ; je suis cloquent sur la discipline de TÉglise et sur la sévérité de rÉvangile, et toute ma vie se passe à former des partis, à nouer des intrigues, à répandre des calomnies , à déchirer Tun , à détruire Fautre : chimère do religion. Il faut que la religion, la vraie religion, commence par les devoirs généraux d'équité, de charité, de reconnaissance, de soumission et d'obéissance, parce que c'est ainsi, dit l'apôtre saint Jacques, que Ton se défend de la malignité et de la contagion du siècle , et que c'est en quoi consiste la religion pure et sans tache : Religio mtmda et immticulata hœc est immaculatwn se custodire ab hoc sxculo. (Jag. 1.)

Sans cette probité sincère et reconnue, non-seulement fantôme de religion , mais scandale de religion. Je m'explique. J'appelle scandale de religion, ce qui expose la religion au mépris et à la censure : j'appelle scandale de religion, ce qui lui ôte le crédit et l'autorité qu'elle doit avoir dans les esprits : j'appelle scandale de religion, ce qui donne au libertinage une espèce de supériorité et d'ascendant sur elle. Or n'est-ce pas là ce que fait la conduite d'un chrétien sans probité ? Si le christianisme peut devenir méprisable , par où le deviendra-t-il plus naturellement que par là? Je sais que nous ne manquons pas de réponses pour faire taire le monde; je sais qu'il faut bien distinguer la religion et ceux qui la professent, qu'il ne faut pas confondre la sainteté qui lui est propre et qu'elle ne perd jamais, avec nos désordres qu'elle est la première à condamner et à nous reprocher. Mais le monde est-il assez équitable pour faire ce discernement? est-il assez bien disposé pour le vouloir ? ne cherche-t-il pas au contraire des prétextes contre elle? et, pour peu qu'ils autorisent son impiété , ne se fait-il pas un plaisir de les relever et de les exagérer ? Quand donc on voit des chrétiens infidèles dans leurs paroles, intéressés dans leurs vues, mflcxibles dans leurs colères, impitoyal)le$ dans leurs vengeances , sans modération dans leurs excès , sans pudeur dans leurs débauches, dissimulés, artificieux, fourbes et imposteurs, qu'en peut penser le libertinage, et qu'en pense-t-ilen effet? N'en tire-t-il pas avantage, et n'est-ce pas un triomphe pour lui ? Allez alors lui vanter l'excellence de la loi de Dieu : que n'aura-t-il pas, ou que ne croira*t-il pas avoir à lui opposer ? il la traitera ou d'hypocrisie et de jeu , ou de spéculations impraticables : d'hypocrisie et de jeu, puisque avec de si belles leçons , avec de si hautes maximes , elle ne rend pas meilleurs ceux qui l'embrassent : de spéculation impraticable, puisqu'en faisant mémepro^ fession de la suivre , on n'en observe pas les règles, ift (/u'on n'en accomplit pas les devoirs. 11 raison -

SUR LA RELIGION ET LA PROBITÉ

nera mal, fen conviens; mais enfin il raisonnen de la sorte, et voilà les impressions que feront sur son esprit les exemples qu'il aura devant ses yeux. Car c'est à ces exemples qu'il s'attachera, c'est sur ces exemples qu'il s'appuiera , c'est par ces exeoiples qu'il jugera. Que ne dit-on pas tous les jours delà dévotion? vous le savez : que pour être dévot par état , on n'en est souvent que plus déguisé , que plus vindicatif, que plus fâcheux aux autres, que plus amateur de soi-même. On le dit, et pourquoi ? parce qu'on voit en effet des dévots, j'entends depiéten* dus dévots, trompeurs, des dévots ulcérés et envenimés les uns contre les autres, des dévots aigres, chagrins, bizarres, des dévots sensuels et délicats. Or ce qu'on dit en particulier de la dévotion, on le dira en général de la religion.

Ainsi, mes frères, s'il nous reste encore quelque zèle pour notre religion, .vivons d'une manière, non-seulement qui lui fasse honneur, mais qui la fasse aimer de ceux même qui lui pourraient être le plus opposés. Or je vous en ai appris le moyen. Qu'ils voient en nous de la probité, c'est ce qui les édifiera. Nos dévotions, nos ferveurs, nos pénitences, tout cela est saint; mais à peine en seront-ils touchés : leurs vues ne vont point encore jusque-là, et ils attendent que nous les attirions par quelque chose de plus proportionné à leurs idées et à Timperfection de leur état. Soyons bienfaisants, doux, affables, prévenants, humbles dans nos pensées, intègres dans nos sentiments., modestes dans la fiH> tune, patients dans l'adversité, sans détours, sans artifices, sans ostentation , sans hauteur ; alors , aidés de la grâce , nous les gagnerons, nous les eon* vertirons, nous les sanctifierons, et nous nous sanctifierons nous-mêmes avec eux. Tel est. Seigneur, le témoignage que vous demandez de nous. Les matyrs , pour la même religion que nous professons , ont versé leur sang et donné leur vie. Nous devons être dans la même disposition de vous sacrifier tout, mais nous ne nous trouvons plus dans les mêmes occasions. Ah! mon Dieu, quelle honte pour un chrétien de ne pas faire, au moins en partie, par l'innocence de ses mœurs, ce que tant d'autres oot fait par leur inébranlable constance au milieu des plus rigoureux tourments! Ce ne sera pas en vain, Seigneur, que nous vous glorifierons, puisque vous avez promis à ceux qui vous honorent une gloirQ immortelle, où nous conduise, etc.

SUR LA GRACE

SERMON

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