PREMIÈRE PARTIE
fl est nécessaire qu'il arrive des scandales : c'est Jésus-rCbrist qui l'a dit, et c'est un de ces profonds mystères où les jugements de Dieu nous doivent paraître plus impénétrables. Car sur quoi peut être fondée cette nécessité? N'en cherchons point d'autres raisons que l'iniquité du monde , dont Dieu saitbien tirer sa gloire quand il lui plaît, mais dont il ne lui plaît pas toujours d'arrêter le cours par les voies extraordinaires de son absolue puissance. Le monde , remarque fort bien saint Chrysostôme ex-
pliquant ce passage, le monde étant aussi perverti qu'il l'est , et Dieu , par des raisons supérieures de sa providence, le laissant dans la corruption où nous le voyons, et ne voulant point faire de miracle pour l'en tirer, il est d'une conséquence nécessaire qu'il y ait des scandales : Neceue est ut veniant scandala. (Matth., J8.) Mais quelque nécessaire et quelque infaillible que soit cette conséquence, malheur à l'homme par qui le scandale arrive. C'est ce qu'ajoute le Fils de Dieu , et c'est le terrible anathème qu'il a prononcé contre les pécheurs scandaleux : Ferumtamen vx homini iiii per qvem scandahim venii, (Matth., 18.) Anathème , dit saint Chrysostôme, que les prédicateurs de l'Évangile ne sauraient , ni trop souvent répéter à leurs auditeurs, ni trop vivement leur faire appréhender. Appliquez-vous donc, chrétiens, et souvenez-vous que voici peut-être le point de notre religion sur quoi il nous importe Je plus d'être solidement instruits. P^« homini illi; malheur à celui qui cause le scandale. Pourquoi ? parce qu'il est homicide devant Dieu de toutes les âmes qu'il scandalise , et parce qu'il doit répondre à Dieu de tous les crimes de ceux qu'il scandalise. Deux raisons qu'en apporte saint Chrysostôme, et qui sont capables de toucher les cœurs les plus endurcis , s'il leur reste encore une étincelle de foi. Donnez aujourd'hui , Seigneur, à mes paroles une force toute nouvelle : et vous, chrétiens, rendez-vous plus attentifs que jamais, et ne perdez rien de tout ce qu'il plaira à Dieu de m'inspirer pour votre instruction.
Quiconque est auteur du scandale, selon tous les principes de la religion , devient homicide des âmes qu'il scandalise. Péché monstrueux, péché diabolique , péché contre le Saint-Esprit, péché essentiellement opposé à la rédemption de Jésus- Christ, péché dont nous aurons singulièrement à rendre compte devant le tribunal de Dieu ; mais , ce qui mérite encore plus vos réflexions , péché d'autant pins dangereux qu'il est plus ordinaire dans le monde ; que tous les jours on le commet , sans avoir même intention de le commettre ; que souvent il est attaché à des choses qui paraissent en elles-mêmes très-légères, et dont on ne se fait nul scrupule, mais qui, selon Dieu, sont d'une malice énorme , parce qu'elles servent de matière au scandale. Comprenez bien tout ceci , et voyons s'il y a rien en quoi je passe les bornes de la plus étroite vérité.
Péché monstrueux : car quelle horreur de causer la mort à une âme qui , juste et innocente , était agréable et précieuse à Dieu ! de lui êter une vie surnaturelle et divine , et de lui faire perdre son droit au royaume de Dieu! Or voilà, mes chers auditeurs , le péché que vous commettez quand vous
SUR LE SCANDALE
scandalisez votre prochain. FUt-ce le dernier des hommes pour qui vous êtes un sujet de chute, ou en le détournant du bien, ou en le portant au mal, ou en lui communiquant vos sentiments dépravés , ou en Tentraînant par vos exemples contagieux; fûtce , encore une fois , le dernier des hommes et le plus méprisable d'ailleurs, vous êtes toujours coupable ; et c'est ce que le Fils de Dieu a voulu nous marquer clairement et distinctement dans l'Évangile par ces paroles dont le sens est si étendu : Qui autem scar^ dalizaverit unum de pusillis isiis qui in me creduiU. (Matth., 18) Que si quelqu'un scandalise un de ces petits qui croient en moi. Prenez garde, reprend saint Chrysost6me, que Jésus-Christ ne dit pas : si quelqu'un scandalise un grand de la terre. C'est encore un autre désordre plus criminel , et plus à déplorer dans le monde chrétien. Désordre toutefois si commun! car combien de tout temps n'a-t-on pas vu et combien tous les jours ne voit-on pas de ces esprits pernicieux qui , par un secret jugement de Dieu , semblent n'approcher les grands et n'avoir part à leur faveur que pour les corrompre par les détestables maximes qu'ils leur inspirent, et par les damnables conseils qu'ils sont en possession de leur donner ? Quoi qu'il en soit , la morale de Jésus-Christ , dans les paroles que j'ai rapportées , ne se borne pas à la condition des grands. Il dit : si quelqu'un scandalise un de ces petits : et par là, chrétiens, il confond Terreur où vous pourriez être , que la bassesse de la personne dût jamais vous tenir lieu d'excuse, et autoriser votre péché. Il est vrai , c'est une indigne créature, une créature de néant que vous pervertissez ; c'est une âme vile selon le monde que vous faites servir à votre incontinence; mais cette âme, selon le monde si vile et si abjecte, ne laisse pas, dans l'idée de Dieu, d'être d'un prix inûni ; et voilà pourquoi le Dieu même qui l'a créée, qui l'a rachetée, et qui sait la priser ce qu'elle vaut, vous déclare qu'autant de fois que vous la scandalisez , il vaudrait mieux, non-seulement pour elle, mais pour vous, qu'on vous précipitât au fond de la mer : ExpedU ei ut demergatur inpro/undum maris. (Matth., 18.)
Péché diabolique : et la raison qu'en donne saint Chrysostôme est bien évidente. Car, selon l'Évangile , le caractère particulier du démon est d'avoir été homicide dès le commencement du monde : I/le homlcida erat ab initio ( Joan. , 8); et il n'a été homicide , poursuit ce saint docteur, que parce que dès le commencement du monde il a fait périr des dmes en les séduisant , en les attirant dans le piège , en les faisant succomber à la tentation , en mettant des obstacles à leur conversion. Or que fait autre chose un libertin , un homme vicieux , un homme dominé par l'esprit impur, qui , dans l'emportement de ses débauches, cherche partout , si j'ose m'expri-
mervinsi , une proie à sa sensualité? que fiiît-U autre chose , et à quoi sa vie scandaleuse est-elle occupée ? A tromper les âmes et à les damner : je veux dire , à se prévaloir de leur faiblesse, à abuser de leur simplicité, à profiter de leur imprudence, à tirer avantage de leur vanité, à ébranler leur religion , à triompher de leur pudeur, à dissiper leurs justes craintes , à arrêter leurs bons désirs, à les confirmer dans le péché, après les y avoir fait hoateusement tomber en les subornant; à les éloigner des voies de Dieu, lorsque, touchées de la grâce, elles commencent à se reconnaître, et qu'elles voudraient sincèrement se relever. Ne sont-ce pas là, mondain voluptueux et impudique , les œuvres de ténèbres à quoi se passe toute votre vie? C'est donc l'office du démon que vous exercez ; et tous l'exercez d'autant plus dangereusement , qu'étant vousmême sur la terre un démon visible et revêtu de chair, ces âmes que vous scandalisez, accoutumées à se conduire par les sens, et chamelles comme vous, sont plus exposées à vos traits, et en reçoivent de plus mortelles impressions. Le démon dès le commencement du monde a été homicide par lui-même; mais il l'est maintenant par vous : c'est vous qui lui servez de suppôt, vous qui lui prêtez des armes, vous qui poursuivez son entreprise, vous qui devenez à sa place le tentateur, ou , pour user toujours de la même expression, le meurtrier des âmes« en sacrifiant ces malheureuses victimes à vos passions et à vos plaisirs. lUe homlcida erat ah initio.
Péché contre le Saint-Esprit, parce qu'il attaque directement la charité , et que le Saint-Esprit est personnellement la charité même : je n'en dis point encore assez , et j'ajoute , parce qu'il blesse la charité dans le point le plus essentiel , et qu'à l'égard de cette vertu si nécessaire et dont le Saint-'Esprit est la source , il rend l'homme criminel, pour ainsi parler, au premier chef. Car, pour raisonner avec saint Chrysostôme, si le larcin qui dépouille le prochain d'un bien passager, si la calomnie qui lui ôte une vaine réputation , si un mauvais office qui lui fait perdre son crédit, et qui ne va pour lui qu*à la destruction d'une fortune périssable; si ce sont là, dans toutes règles de la religion , autant d'attentats contre la charité qui lui est due, qu'est-ce que le scandale qui tend à la ruine de son salut éternel? Non, non, concluait le disciple-bien-aimé, un mal aussi grand que celui-là ne peut point être dans celui qui aime son frère : Qui diligitfratrem sman, scandalum in eo non est. ( Joan. , 2.) En effet , il ne faut avoir envers son frère qu'une médiocre charité, pour prendre garde à ne lui pas causer un dommage infini en le scandalisant. Vengez-vous sur ses biens et sur sa personne, mais épargnez sa vie ,dit Dieu à Satan, lorsqu'il hii permit de tenter Job : yerumtamen animam iilius serva. (Job. , 2.) Dieu
SUR LE SCANDALE
par cet ordre défendit seulement à Satan d*enlever ao saint homme Job une vie naturelle et mortelle. Mais ne puis-je pas bien dire encore avec plus de sujet à un pédieur scandaleux : Si votre frère a eu le malheur d*encourir votre indignation, et.de devenir l'objet de votre haine , faites-lui toute autre injustice qu'il vous plaira , mais ne portez pas la vengeance jusqu'à lui ravir une vie spirituelle et immortelle? Donnez-lui mille chagrins, suscitez-lui mille affaires , troublez son repos , soyez son persécuteur, mais respectez au moins son âme; n'attentez point à sa conscience et à son salut : rerumtamen €uUmam UUus serva, II s'ensuit donc que eelui qui compte pour rien de scandaliser jBon frère , n'a pour lui nulle charité , et par conséquent qu'il est devant Dieu , non-seulement homicide de son firère, mais de la charité même : Qui oditfratrem ihomieidaetL (Jo an., 3.) Or combien d'bom- ( de ce caractère dans le siècle où nous vivons ! c*est-à-dire combien d'hommes emportés dans leur libertinage, insensibles à la damnation de leurs frères, et qui , bien loin d'être touchés de la perte d'une âme , affectent d'y contribuer positivement , y travaillent de dessein formé , en cherchent les voies et les occasions , et se gloriGent comme d'un succès d'y avoir réussi ! Est-il un meurtre plus cruel ? parlons plus simplement : est-il un crime plus outrageux au Saint-Esprit et à sa grâce ?
Je vais plus avant, et je dis : péché essentiellement opposé à la rédemption de Jésus-Christ : car, au liai que Jésus-Christ , qui s'appelle et qui est par ezcellence le Fils de l'homme , est venu en qualité de rédempteur pour chercher et pour sauver ce qui avait péri : FenUenim Filius hominit quœrere, et sahntm facere quod perierat (Lvc. <, 10); leûls de perdition et d'iniquité , qui est, dans la pensée de Tertullien, l'homme scandaleux, vient, par un dessein tout contraire, pour damner et pour perdre ce qui a été racheté. Et c'est en cela que le grand Apôtre a fait particulièrement consister la grièveté du scandale. C'est sur quoi était fondée cette remontrance si pathétique et si vive qu'il faisait aux Corinthiens , quand il les conjurait de renoncer à cer^tains usages auxquels ils étaient attachés, mais dont quelques-uns de leurs frères , moins confirmés dans la foi, se scandalisaient. Il y a des faibles parmi vous, leur disait-il, et les libertés que vous vous donnez leur sont des occasions de chute; mais savez-vous que ces faibles , à qui votre conduite est un scandale , sont des hommes , et des hommes fidèles , pour lesquels Jésus-Christ est mort ? Savez-vous qu'en les scandalisant, en les perdant par votre exemple « vous détruisez, au moins dans leurs personnes, tout le mérite et le fruit de la mort d'un Dieu? Il fsudra donc, poursuivait l'Apôtre, que Jésus-Christ ait souffert inutilement pour eux ? Il
BOtTRDAinUE. — T. I.
faudra que votre frère, encore faible , périsse et se damne , parce qu'il ne vous aura pas plu de ménager sa faiblesse , ni d'avoir pour lui les égards que la charité et la prudence chrétienne exigeaient de vous? Il faudra que vous arrachiez, comme par violence, à Jésus-Christ, ce qui lui a coûté tout son sang? Ei perUM infirmus in tva scientia , /rater, propter qtiem Christus mortuus est? (1. Cor. , 8.)
C'est ainsi que leur parlait saint Paul, et cette raison seule les persuadait. Le zèle dont ils étaient animés pour Jésus-Christ, les engageait à se contraindre, et à ne s'attirer pas le juste reproche d'avoir été les ennemis de sa croix , en servant à la perte de ceux pour qui ce Dieu-Homme a voulu être crucifié : Propter guem Christus mortuus e«<v Touchés de ce motif, ils renonçaient sans hésiter à des pratiques qu*ifs se croyaient d'ailleurs permises. Or, quel droit n'aurais-je pas, mes chers auditeurs, de vous reprocher aujourd'hui , je ne dirai pas de semblables libertés, mais des libertés bien plus dangereuses, bien plus condamnables? Car, combien de fois, et en combien de rencontres n'avez-vous pas dû vous appliquer ces paroles : Et perUnt ir^rmus in tua scientia y /rater, propter quem Christus mortuus est! combien de fois par des libertés criminelles qu'il vous était aisé de retrancher, n'avez-vous pas blessé des consciences , et donné la mort à des âmes faibles, pour qui votre Dieu a donné sa vie! Et si ce qu'a dit saint Jean dans sa première épître canonique est vrai , comme il l'est en efïët,' qu'il y a déjà dans le monde plusieurs antechrists : Et nunc antichristi multi /acti sunt ( Joan. , 2 ); pourquoi ? parce que le monde est plein d'indignes chrétiens qui, par leurs scandaleux exemples, ruinent l'ouvrage de Jésus-Christ, et anéantissent le prix de sa rédemption adorable; à combien de ceux qui m'écoutent cette malédiction ^ dans le sens même littéral de l'Apôtre , ne peut^elle pas convenir ! £^ nunc antichristi multi /acti sunt; combien d'ante^ christs au milieu du christianisme, d'autant plus à craindre qu'ils sont moins déclarai et moins connus!
Delà, péché dont Dieu nousfera rendre un compte plus rigoureux à son jugement. Car une des menaces de Dieu les plus terribles que je trouve dans l'Écri * ture, c'est celle-ci : qu'il nous demandera compte . non^seulement de nous-mêmes, mais de notre pro-* chain : Sanguinem autem ^us de manu tua requi» ram, (Ezech. , 3. ) Dois-je répondre d'un autre que de moi? disait Caîn en parlant à Dieu , et voulant se justifier devant lui ? m'avez^ous établi le tuteur et le gardien de mon frère? Num custos fratris mei sumego?{Gen., 4.) Langage que tiennent encore tous les jours tant de mondains : suis-je chargé du salut d'autrui ? en suis-je responsable? Oui^, reprend le Seigneur par son prophète, vous m'en répondrez;
SUR LE SCANDALE
et quand Je Tiendrai, comme juge souverain , pour rendre à chacun ce qui lui sera dû et pour porter mes derniers arrêts, j'aurai droit, selon toutes les lois dé réquité , de me venger sur vous de bien des crimes dont vous aurez été le premier principe. Car c'est par vos sollicitations que votre frère s*est perdu ; c'est par vos discours licencieux que la pureté de son âme a été souillée ; c'est vous qui, par vos erreurs et par les détestables maximes de votre libertinage raffiné, lui avez gâté l'esprit; c'est vous qui , par l'attrait et le charme de votre vie dissolue, lui avez empoisonné le coeur ; c'est vous qui l'avez dégoûté de ses devoirs ; vous qui , par vos railleries pleines d'irréligion , lui avez fait secouer le joug et abandonner toutes les pratiques du christianisme : s'il s'est engagé dans vos voles corrompues , c'est par la liaison qu'il a eue avec vous ; s'il s'est livré à toutes ses passions, c'est par la fausse gloire qu'il s'est faite de vous imiter ; s'il a contracté tous vos vices , c'est par le désir de vous plaire. Voilà , dit Dieu dans son courroux, ce qui vous sera imputé, et ce que je punirai par les plus sévères châtiments. Vous a vez fait de cet homme un impie ; et, entraîné par votre exemple, il a vécu et il est mort dans son iniquité : mais son sang criera à mon tribunal bien plus haut que celui d'Abel ; il me demandera justice contre vous, et quelle sera votre défense? Ipse impius in iniqultate tua marietur : sangtiinem autem ejus de manu tua requiram. (Ezbch. , 3.) Le texte hébraïque porte : Anlmam autem ejus de manu tua requiram : Je prendrai , pécheur, mais à tes dépens , la cause de cette âme réprouvée, dont tu auras été l'homicide; et, toute réprouvée qu'elle sera, m'intéressant encore immii* tlle.je ferai retomber sur toi le malheur de sa réprobation.
J'en ai dit assez, chrétiens , pour vous faire connaître la grièveté de ce péché ; mais , sans insister là-dessus davantage , voici ce qui doit surtout exciter notre vigilance et nous servir dérègle pour apprendre à nous en préserver.
Péché dont souvent on se rend coupable, sans avoir même intention de le commettre. Serai-je assez heureux pour vous faire bien sentir cette vérité, et pour obtenir de vous que chacun s'applique à lui- même cette importante leçon? Car il n'est pas nécessaire , pour scandaliser les âmes, de se proposer, par un dessein formé, leur damnation , ni d'avoir une volonté déterminée d'être au prochain un sujet de chute. Le démon seul est capable d'une telle malice, et hii seul , dit saint Chrysostôme, aime le scandale pour le scandale même. Il n'est pas|, dis-je , besoin que je veuille expressément faire périr l'âme de mon frère; c'est assez que je m'aperçoive qu'en effet je la fais périr ; c'est assez que je tienne une conduite qui tend d'elle-même à la faire périr; c'est assez que je £ass6 une action en eontéquenee de laquelle il est in-
dubitable qu'elle périra. Mais je voudrais qu'elle ne périt pas. Il est vrai , vous le voudriez ; mais vouloir qu'elle ne pérît pas, et en même temps vouloir ce qui la fait périr, ce sont , répond saint Chrysostôme , deux volontés contradictoires : et votre désordre est, que deces deux volontés, l'une bonne et l'autre mauvaise, la première , qui vous fait souhaiter que votre frère ne pérît pas , et qui est bonne, n'est qu'une demi-volonté , qu'une volonté imparfaite , qu'une de ces velléités dont l'enfer est plein, et qui ne servent qu'à notre damnation ; au lieu que la seconde , par où vous voulez ce qui le fait périr , et qui est mauvaise, est une volonté efficace, une volonté absolue, une volonté consommée et réduite à soh entier accomplissement.
Ainsi , une femme remplie des idées du monde , et vide de l'esprit de Dieu , se trouve engagée dans des visites , dans des conversations dangereuses , et qu'elle ne veut pas interrompre , se portant à elle* même témoignage qu'elle ne s'y propose aucune in« tention criminelle : toutefois elle voit bien que par ce commerce elle entretient la passion d'un homme sensuel , qu'elle excite dans son cœur des désirs déréglés , qu'elle le détourne des voies de son salut , qu'elle donne lieu à ses folles cajoleries; elle voit bien qu'en souffrant ses assiduités, sans qu'elle le veuille perdre, elle le perd néanmoins : en est-elle moins homicide de son âme ? non , chrétiens : le scandale qu'elle donne est un péché pour elle , et un péché grief. Son intention , dans ce commerce , n'est que de satisfaire sa vanité; mais, indépendamment de son intention, sa vanité ne laisse pas d'allumer dans ce jeune homme et d'y nourrir une impu* dicité secrète. Elle ne répond à l'attachement qu'on a pour elle que par des complaisances qu'elle appelle de pures honnêtetés, et elle est bien résolue d'en demeurer là : mais sa résolution n'empêche pas que l'effet de ses complaisances n'aille plus loin, et que, malgré elle, elle ne fasse périr celui qu'elle voudrait seulement se conserver, et à qui elle n'a pas le courage de renoncer.
C'est de là même que j'ai dit, et plût au Ciel que vous sussiez proûter des malheureuses épreuves que vous en faites tous les jours , et de l'expérience que vous en avez , ou que vous en devez avoir I c'est de là que j'ai dit , et je le dis encore, que cet homicide des âmes est souvent attaché à des choses très-légères dans l'opinion du monde, mais qui , pesées dans la balance du sanctuaire, sont des abominations de-* vantDieu; à des immodesties dans les habits, à un certain luxe dans les parures, à des nudités indécentes, à des modes que le dieu du siècle , c'est-àdire que le démon de la chair a inventées; à des légère*^ tés et des privautés où Ton ne fait point difficulté de se relâcher d'une certaine bienséance ; à des entretiens particuliers dont le secret , la familiarité, la douceur
SUR LE SCANDALE
afTaiblit les forts et in&tae les sages ; à des airs d*eojooemeot pea réguliers et trop libres , à des affectations de plaire et de passer pour agréable. Tout cela, dites-Toos , est innocent. Hé quoi ! répond saint Jérôme, vous appelez innocent ce qui fait a Tâme de votre prochain les plus profondes et lespl us mortelles blessures! Et quand, selonvosvues, que Dieu saura bien confondre, tout cela en soi-même serait innocent, du moment que les suites en sont si funestes , devez-Tous tous le permettre, ou plutôt , ne le derez-Toos pas avoir en horreur ?
Est-ce ainsi qu*a raisonné saint Paul , et sont-ce là les principes de morale qu'il nous a donnés? Non, non , disait cet homme apostolique , je ne me croirai jamais permis ce que j'aurai prévu, et ce que je saurai devoir être nuisible au salut de mon frère. Il parlait des viandes immolées aux idoles , qui , par ellesmêmes^ n'ayant rien d'impur, pouvaient, dans le sentimeot des apôtres, être mangées indifféremment par ceux des fidèles qui avaient la conscience droite, c'est-à-dire qui ne se sentaient nul penchant à l'idolâtrie, et qui faisaient uneprofessionsincèredecroire en Dieu seul. U n'importe , disait ce vaisseau d'élection , cet homme suscité de Dieu pour nous instruire et pour former nos mœurs : si la viande que je mange aeandaGse mon f^ère, quoique l'usage de cette viande M me soit défendu par nulle autre loi , je me condamnerai par la loi de la charité à n'en point man- 1^ : 5i esca scandalizatfratrem meum, escam non manducabo in xtemwn. (1. Cor. , 8.) Étes-vous, dirétîens, plus privilégiés que saint Paul ? cette loi de la charité vous oblige-t-elle moins que lui ? Vous estfl plus libre qu'à lui de vous en dispenser ? et si l'apôtre, renonçant à ses droits, acru qu'il devait s'abstenir d'une viande, quoique permise, mais dont il craignait qu'on ne se scandalisât, avec quel front ponvez-vous soutenir devant Dieu cent choses que vous traitez d^indififérentes, mais dont vous savez ' mieux que moi les pernicieux effets ? Avec quel front les poavez-vous traiter d'indifférentes, ayant tant de fois reconnu combien elles sont préjudiciables à ceux qui vous approchent? Non , doit dire avec l'apôtre de Jésus-Christ une âme vraiment chrétienne « 8ieespratiques,sicescoutumes qu'autorise le monde et qui flattent mon amour- propre sont en moi des. sujets de scandale, quoi qu'allègue ma raison pour me les justifier, je veux me les interdire: quelque innocentes qu'elles me paraissent, je les abhorre, je les déteste, j'y renonce pour jamais : 5/ esca scanda^ UzaiJIratrem meum , non manducabo camem in seterman.
Voilà conmient vous devez parler et raisonner, si tous raisonnez et si vous parlez selon les principes de votre religion. Autrement, et c'est, comme je Tai d'abord marqué, le second malheur de celui qui donne le scandale; autrement, mon cher auditeur,
vous vous chargez devant Dieu et devant les hommes non-seulement du crime particulier que vous commettez en scandalisant votre frère, mais généralement de tous les crimes que commet et que commettra celui que vous scandalisez. Or, qui peut creuser et mesurer la profondeur de cet abîme? et, pour me servir de l'expression du Saint-Esprit, quelle multitude d'abtmes ce seul abîme n'attire-t-il pas ? Abyssusahy$sum inoocat. (Psalm,, 57.) Qui pourrait en faire le dénombrement? et quel autre que vous, ô mon Dieul qui sondez les abîmes, les peut connaître? Deus qui intuerisabyssos. (Daniel, 3.) De combien de péchés, par exemple, un mauvais conseil n'est-il pas la source! un conseil violent et injuste donné à un homme puissant, et qui l'engage à satisfaire ou sa vengeance ou son ambition , quels maux ne cause t-il pas! de quels désordres n'est-il pas suivi I quelle propagation , si j'ose ainsi dire, et quelle multiplicité de crimes n'entraîne-t-il pas après lui! Vous êtes trop éclairés pour n'en pas voir les conséquences, et trop sensés pour n'en pas frémir^ Or, il est de la foi que quiconque est auteur d'un tel conseil , au même temps qu'il l'a donné, sans y con^ tribuer autre chose que de l'avoir donné , s'est déjà rendu par avance coupable de tous ces malheurs } qu'il s'est fait malgré lui complice et garant , disons mieux, qu'il se trouve malgré lui solidairement chargé de toutes les injustices de celui qui le suit ef qui l'exécute. Que vos jugements. Seigneur, sont incompréhensibles, et qu'il faut que les enfants des hommes soient livrés à un sens bien réprouvé^ quand ils oublient de si grandes et de si terribles vérités f Mais les péchés, me direz- vous, sont personnels; et Dieu , quoique redoutable dans ses jugements ^ semble nous rassurer par ses promesses , lorsqu'il nous dit dans l'Écriture, que l'âme qui péchera est la seule qui mourra : Anima qu« peccaverit, ipsa mori€tur(EzEcn.i 18); c'est-à-dire que cliacun pé-* chera pour soi ; que le fils ne répondra point de l'iniquité de son père, ni le père de l'iniquité de som fils : FUius nonportabU iniquUatem patris ( ibid^ ) i que quand il faudra comparaître devant le souverain tribunal, chacun portera son propre fardeau, et non celui d'un autre : Unusquisque onus suum portabit, (Galat^ 6.) J'en conviens, et je sais que ce sont là autant d'oracles contenus dans la loi divine, et qui, suivant l'ordre de la justice, se vérifieront à l'égard de tous les autres péchés ; mais exceptez-en le scandale : pourquoi ? parce que le scandale n'est pas un péché purement personnel , mais comme une espèce de péché originel qui, se communiquant et se répandant, infecte l'Ame ^ non-seulement de son propre venin et de sa propre malice , mais de la ma' lice encore de ceux à qui il s'étend et sur qui il se répand. Exceptez, dis-je, de ces règles, l'homme scandaleux, qui, péchant et pour soi, et pour autrui «
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doit être jtigé aussi bien pour autrui que pour soimême; et la raison en est bien naturelle. Car si, selon la loi de Dieu, celui qui pèche doit mourir; beaucoup plus, dit saint Chrysostême , celui qui fait pécher, celui qui incite au péché, celui qui conseille le péché, cehii qui enseigne le péché, celui qui donne l'exemple du péché, celui qui fournit les moyens et les occasions du péché, tout cela, en quoi consiste le scandale, étant, sans contredit , plus punissable et plus digne de mort que le péché même. Il est donc yrai que chacun portera son propre fardeau; mais pour vous, pécheurs, par qui le scandale arrive, avec votre propre fardeau vous porterez encore celui des autres; et quoique les autres, dont vous porterez riniquité, n*en soient pas plus déchargés ni justifiés, c'est ce fardeau de l'iniquité d'autrui qui achèvera de vous accabler.
Mais ces péchés, ajoutez-vous, ne m'ont pas même été connus. Connus ou non, répond saint Jérôme, puisque votre péché en a été l'origine , ces péchés des autres, par une fatalité inévitable, sont devenus vos propres péchés. Vous n'avez pas su les désordres de ceux que vous scandalisez; mais pour ne les avoir pas sus , vous n'en avez pas moins été le principe. Vous ne les avez pas sus , mais vous avez dû les savoir, mais vous avez dû les craindre , mais vous avez dû les prévenir, ^ c'est ce que vous avez négligé : il n'en faudra pas davantage pour vous en faire porter toute la peine.
Voilà pourquoi le plus saint des rois, dans la ferveur de sa pénitence, demandait à Dieu qu'il lui fit particulièrement grâce sur deux sortes de péchés dont les conséquences lui paraissaient infinies : les péchés cachés, et les péchés d^autrul; les péchés qu'il commettait lui-même sads le savoir, et les péchés qu*il faisait commettre aux autres sans jamais se les imputer : DeUcta quis inièlligUf ab occtdtis mets munda me, cU) cUienis parce servo tuo. {Psaim. 18.) Ah! Seigneur, s'écriait-il, quel est l'homme qui connaisse toutes ses fautes? quel est l'homme qui s'applique à les connaître? quel est l'homme qui, pour les pleurer et pour les expier, ait le don de les discerner? Delicta qtds inieUigUf Purifiez-moi donc, mon Dieu, ajoutait-il, purifiez-moi des péchés que mon orgueil me cache, de ceux que la dissipation du monde m'empêche d'observer, de ceux dont le nuage de mes passions , ou le voile de mon ignorance, me dérobent la vue : Alb occuUis meis munda me. Mais en même temps pardonnez-moi les péchés du prochain dont je me suis rendu responsable , les péchés du prochain à quoi j'ai malheureusement coopéré , les péchés du prochain dont ma scandaleuse conduite a été la source empoisonnée, les péchés du prochain que vous me reprocherez un jour, et qui , joints aux miens propres , mettront le comble à ce nesant fardeau que je grossis tous les
jours, et sous lequel peut-être je dois bientôt succomber : pardonnez-les-moi , Seigneur, et aooordezmoi que je prévienne par une exacte et une sévère pénitence le jugement rigoureux que vous en ferez : Et ab alienis parce servo tuo.
Sainte prière que l'esprit de Dieu suggérait à David, et dont je suis persuadé que l'usage ne serait pas moins nécessaire à la plupart de ceux qui m'écoutent. Prière qu'une femme mondaine devrait faire tous les jours de sa vie dans l'esprit d*une humble componction. Et quand je dis une femme mondaine, je ne dis pas une femme sans religion, ni même une femme sans règle , qui vit dans le libertinage et dans le désordre ; mais je dis une femme du monde qui, contente d*une spécieuse régularité dont le monde se laisse éblouir, est toutefois bien éloignée de vouloir se gêner en rien , ni s'assujettir à Dieu. Je dis une femme du monde qui , se piquant d'être irrépréhensible dans l'essentiel , ne laisse pas , par mille agréments qu'elle se donne et qu'elle veut se donner, d'être un scandale pour les âmes. Je dis une femme du monde qui, sans être passionnée , ni attachée, n'est pas souvent moins criminelle que celles qui le sont ; et qui , avec la fausse gloire dont elle est si jalouse , et dont elle sait tant se prévaloir, d'être à couvert de la censure et au-dessus des £dblesses de son sexe , n'eu est pas moins , par les péchés qu'elle entretient, ennemie de Dieu. Prière qui serait déjà le commencement de sa conversion , si , à l'exemple de David , elle disait chaque jour à Dieu : Ah alienis parce; pardonnez-moi. Seigneur, tant de péchés dont je me croyais en vain justifiée devant vous , et que l'aveuglement de mon amour-propre m'a fait jusqu'à présent envisager comme des pédiés étrangers, mais dont je eomiàence aujourd'hui à sentir le poids. Pardonnez-moi toutes ces pensées, por^ donnez-moi tous ces désirs , pardonnez-moi tous cet sentiments que j'ai fait naître par mes ajustements étudiés, par mes discours insinuants, par mes manières engageantes, quoique accompagnées d'ailleurs d'une modestie que m'inspirait plutôt une fierté pro> fane qu'une retenue chrétienne : Ab alienis parce. Mais, Seigneur, si vous me les pardonnez, puis-jeme les pardonner à moi-même ? et quelles bornes dois-je mettre à ma pénitence , lorsque je n'ai pas seulemeot à satisfaire pour moi-même , mais pour tant de pécheurs qui ne l'ont été et qui ne le sont encore que par mo\} DeUcta quis inteliigltf ab occuUis mdt munda me, et ab alienis parce servo tuo.
Ce langage, il est virai, femmes mondaines, ne vous est guère ordinaire ; mais Dieu est le maître des coeurs, et quand il lui plait , il donne bénédiction à sa parole. Je sais que la conversion d'une âme scandaleuse est un grand miracle dans l'ordre du salut; mais le bras du Seigneur n'est pas raccourci. Espérons tout de la grâce de Jésus-Christ : elle est plus
SUR LE SCANDALE
forte que le monde; et qaelque abondante que soit riniquité da monde, elle n*empéchera pas Taccomplissement des desseins de Dieu. Il y aura dans cet auditoire des âmes qui ne m'en croiront pas , et qui persisteront dans leurs scandales. H y aura des chrétiens lâches qui Y couTaincus de leurs scandales, n'auront pas la force d'y renoncer. Mais Dieu, parmi ees âmes lâches et ces âmes dures , a ses prédestinés et ses élus; et peut-être, au moment que je dis eed, en Yoît-il quelqu'une qui, efficacement persuadée de la vérité que je viens de lui annoncer, est enfin résolue à retrancher de sa personne , de sa conduite, de set manières, de ses divertissements , de ses entretiens, de ses actions, tout ce qui peut être en quelque sorte contraire à la pureté de sa religion , et à rédification du prochain. Quand je n'en gagnerais qu'une à Dieu , ne serais-je pas assez heureux ! Quoi qu'il en soit, mes chers auditeurs , voilà ce que FÉvangile nous apprend, et ce qu'il ne nous est pas permis d'ignorer, puisque c'est un des articles les plus formels de la foi que nous professons. Tout scandaleux est homicide des âmes qu'il scandalise; et tout scandaleux doit répondre à Dieu des crimes de ceux qu'il scandalise : mais si le scandale absolument et en soi est un si grand mal , que sera-ce du scandale causé par celui dont on doit attendre rexemple? Malheureux celui qui est auteur du scandale, mais doublement malheureux celui qui le donne, lorsquUl est spécialement obligé à donner rexemple : encore un moment de votre attention , c^est la seconde partie.