PREMIÈRE PARTIE
Il ne faut pas s'étonner que la grâce , qui est le principe de notre conversion , ait pour premier caractère la douceur, puisqu'elle procède immédiatement du cœur de Dieu, et que c'est le terme de son amour le plus pur pour nous. Mais il nous importe de bien savoir en quoi consiste cette douceur de la grâce, quels en sont les traits les plus insinuants, ce qu'elle doit faire en nous, de quelle manière Dieu veut que nous y répondions ; et c'est ce que leSaint-Esprit a visiblement entrepris de nous faire connaître dans la conversion de cette femme samaritaine dont il est aujourd'hui question de nous appliquer l'exemple. Car que fait la grâce, pour triompher pleinement d'un cœur rebelle et pour le soumettre à Dieu ? Saint Augustin, et les théologiens après lui, l'appellem; grâce victorieuse, et elle Test en effet. Mais voici une conduite bien différente de la conduite ordinaire des conquérants. Pour triompher de nous, elle parait en quelque sorte s'assujettir à nous. Ne vous offensez pas de ce terme, qui ne déroge en rien , comme vous le verrez , ni à la dignité , ni même à TefGcace de la grâce, et qui, dans ma pensée, ne signiGe rien autre chose que sa douceur. Elle parait, dis-je, s'assujettir à nous; comment? le voici : car elle nous attend jusqu'à nous supporter des années entières; elle prend les temps favorables, et, par une condescendance que nous ne pouvons assez reconnaître , elle ménage les occasions pour nous gagner : quelque intérêt que nous ayons à la rechercher, elle est toujours la première à nous prévenir. Au lieu de nous arracher par violence ce qu'elle veut obtenir de nous, elle nous le demande; et au lieu de nous le demander avec empire, elle ne l'obtient que par voie de sollicitation etd'invitation. Elle ne nous demande, ditsaintProsper, que pour avoir lieu de nous donner; et elle nous demande peu , pour nous donner beaucoup . Elle s'accommode à nos inclinations, à nos talents, aux qualités de notre esprit , et souvent même , de la manière que je l'expliquerai, à nos imperfections et à nos faiblesses. Elle ne nous engage à rien de difficile où elle ne nous fasse trouver de l'attrait, et dont , malgré nos répugnances , elle n'excite en nous le désir; elle ne nous oblige à mépriser les biens de la terre qu'à mesure qu'elle nous en fait voir le néant ; elle ne nous fait entreprendre de grandes choses pour Dieu , qu'en nous imprimant une haute idée de ses perfections et des récompenses qu'il nous promet ; elle ne nous porte à nous renoncer nousmêmes et à nous haïr nous-mêmes, qu'en nous faisant convenir, par la confession de nos propres désordres, que ce renoncement est au moins juste, et cette haine, bien fondée. Car telle est, chrétiens, la conduite de la grâce, telle en est la douceur : et p'est aussi ce que nous voyons bien clairement dans
les démarches que fait le Sauveur du monde pour convertir la Samaritaine : conversion que Jésut- Christ nous propose comme une image sensible de ce qui se passe encore tous les jours entre Dieu et nous, par les saintes opérations de sa grâce. Écoutez-moi, et reprenons chaque article par ordre. Vous y trouverez abondamment de quoi vous instruire et de quoi vous édifier.
Je dis que souvent la grâce attend les pécheurs jusques à lasser la patience de Dieu. Voyez Jésus- Christ, la force et la vertu de Dieu même, ùtîgué néanmoins , épuisé , assis sur le bord d'une fontaine. Qu'attend-il.' une âme infidèle qu'il veut sauver, une pécheresse qu'il a choisie. Et de quoi est-il fatigué? si nous nous en tenons à la lettre', c'est de la longueur du chemin qu'il a fait, Fatlgatus ex itinere (Joan., 4) : mais comme cet Homme- Dieu disait dans le même évangile, à ses apôtres, qu'il avait une viande à manger bien plus exquise que celle qu'ils lui présentaient, une viande mystérieuse et divine, qu'ils ne connaissaient pas, ego cibum habeo manducare, quem vos nesciUs (Ibid.) ; aussi éprouvait-il alors une tout autre lassitude que celle qu'il faisait paraître, et cette lassitude lui venait sans doute d'avoir si longtemps supporté cette malheureuse dans le dérèglement de sa vie et dans l'habitude de son crime. Car voilà, dit saint Augustin, ce qui devait, tout Dieu qu'il était, ravoir fatigué, ce qui devait avoir presque épuisé sa patience. Cependant il ne se rebute point ; et quelque éloignée de Dieu, quelque endurcie dans son péché que soit cette femme, il est résolu de l'attendre : usant pour elle , si je puis me servir du terme de l'Écriture, de ces lenteurs adorables qui arrêtent les coups de sa justice , et qui suspendent sa colère et ses vengeances : SustentcOionet Dei. {EccL, 2.) C'est pour cela qu'il est assis, et qu'il se repose : Fatigatus..,. sedebat. (Joàn., 4.) Or oe repos d'un Dieu dans les emportements et les révoltes de sa créature, c'est ce que j'appelle la douceur de la grâce. Ah! chrétiens, combien de pécheurs dans le monde, et peut-être parmi ceux à qui je parle, sont actuellement dans le même état que cette femme criminelle et obstinée? c'est-à-dire, combien de pécheurs opiniâtres ont lassé Dieu, ont outragé la bonté de Dieu, ont irrité le courroux de Dieu; et à force d'accumuler péché sur péclié, rechute sur rechute, et d'augmenter par là chaque jour le poids de leur iniquité, sont devenus pour Dieu comme de pesants fardeaux, mais dont néanmoins, par un effet de son inépuisable miséricorde , il veut bien attendre le retour? A juger de Dieu par nous-mêmes, peut-être cette patience serait-elle pour nous un scandale; peut-être nous viendrait-il dans l'esprit que Dieu manque de zèle pour sa gloire, et qu'il ne soutient pas assez hautement la souveraineté de son
SUR LA GRACE
être; mais c'est en cela même, disent 1rs Pères, qull la soutient, et qu'il fait éclater sa gloire : car il n*y a que la patience d'un Dieu qui puisse aller jusque-là. Celle des hommes, qui n'a pas plus d'étendue que la petitesse de leur cœur , est bientôt à bout : mais la mesure de la patience de Dieu est la grandeur de Dieu même.
En effet, continue saint Augustin , Dieu est patient, parce qu'il est éternel; il est patient, parce qu'il est fort; il est patient, parce qu'il est Dieu : Faiiens est qida œtemus est, qtdafortis est, quia Deus est. (Aue.) Et rien , à le bien prendre , ne nous marque mieux sa divinité et n'en est un témoignage plus invincible, que cette tranquillité surprenante arec laquelle il dissimule et il tolère les offenses des hommes. Mais de ce principe quelle conséquence, mes chers auditeurs, devons-nous tirer? s'eosuiMl que le pécheur ait droit de différer sa conversion, et de faire attendre Dieu , parce que Dieu veut bien Fattendre? C'est ainsi qu'ont toujours raisonné et que raisonnent encore les libertins et les mondains; et c'est ce faux raisonnement, et cette damnable présomption , qui de tout temps les a confirmés et les confirme tous les jours dans leur libertinage et dans leurs désordres. Mais à Dieu ne plaise, chrétiens, que nous fassions un tel abus de ses miséricordes; et quand il s'agit de pénitence, l'erreur la plus pernicieuse où nous puissions tomber, est de nous attendre que Dieu nous attendra : pourquoi ? par mille raisons qui ne souffrent point de réplique, et que vous ne pouvez ignorer sans ignorer au môme temps les plusessentielles maximes de votre religion. Ecoutez-les. Parce que si Dieu nous attend , c'est uniquement à sa grâce que nous en sommes redevablcs : or il n'est rien de plus impie , ni rien de plus insensé, que de compter sur cette grâce, jusqu'à s>n prévaloir contre Dieu même : An oculus tuus nequam est quia ego bonus sumf (Màtth., 20.) Parce qu'il y en a plusieurs que Dieu n'attend pas, •t sur qui, pour Texemple des autres, il lui plaît d'exercer sa juste colère , en les laissant mourir dans leur péché : Ego vado, et quseretis tne, et in peccato vestro moriemini. (JoAir., 8.) Parce qu'à l'égard même deceuxque Dieu attend, il y a un terme après lequel il ne les attend plus : Adhuc quadraginta dies, etNinivesubvertetur. (Ibid., 3.) Parce que nous ne pouvons savoir jusques à quand Dieu nous atten* dra, ni même s'il nous attendra, et que c'est le secret le plus impénétrable pour nous et le plus caché : Quis scit siconverlaiur, et ignoscatf (ihià.) Parce que notre seule présomption , en nous assurant que Dieu nous attendra , suffit pour l'engager à ne nous attendre pas; de peur, comme le remarque Tertullien, que sa patience, qui est un de ses plus saints attributs, ne servit à autoriser et à fomenter nos crimes. Tout cela» chrétiens, auUnt de vérités in-
contestables, qui doivent nous tenir dans un sage tempérament de crainte et de confiance. Vérités qui nous laissent toujours dans l'espérance d'uue grâce assez constante pour nous attendre, mais qui nous empêchent bien de faire fonds sur cette espérance pour vivre dans l'impénitence. Vérité dont le merveilleux enchaînement nous oblige à ne pas faire attendre Dieu trop longtemps , persuadés qu'il nous attend encore, mais du reste qu'il n'est rien de si terrible qu'un Dieu dont la patience outrée se lasse enfin d'attendre un pécheur, ni rien de si punissable qu'un pécheur qui, volontairement et de plein gré, fait attendre un Dieu. Cette morale demanderait un discours entier. Je la laisse, et je passe à un autre point.
Non-seulement le Sauveur du monde attend la Samaritaine; mais, par un nouveau trait de douceur que je découvre dans sa grâce, il prend une occasion commode pour traiter avec cette pécheresse; un lieu séparé du bruit et du tumulte, où il sait qu'elle doit se rendre; un temps convenable à son dessein , où elle vient puiser de l'eau, et où rien ne pourra interrompre les leçons toutes divine» qu'il se prépare à lui faire. Non pas que Dieu, pour nous communiquer sa grâce, ait besoin de ces ménagements , ni que la grâce de Jésus-Christ dépende absolument des temps et des occasions, pour produire en nous son effet, puisque au contraire c'est plutôt la grâce qui fait ces temps précieux pour le salut, ^et ces occasions à quoi notre conversion est attachée. Mais en cela même ne devons-nous pas admirer l'ineffable bonté de notre Dieu , qui, pour nous attirer à lui et pour nous sauver, veut bien ménager ainsi les occasions ; qui dans cette vue se sert avantageusement de celles que nous lui présentons ; qui lui-même en fait naître auxquelles nous ne pensons pas; qui des événements les moins prémédités fait pour nous des coups de providence , et qui , méritant d'être également servi dans tous les lieux et dans tous les temps, ne dédaigne pas d'attacher sa grâce à certains temps et à certains lieux? Quand nous lisons dans la Genèse que Rebecca , allant abreuver ses troupeaux à une fontaine , y rencontra le serviteur d'Abraham, qui lui annonça son bonheur, et le choix que Dieu faisait d'elle pour être l'épouse d'Isaac; ou dans le livre des Rois, que Saûl, cherchant les ânesses de son père, trouva le Prophète qui lui déclara les vues de Dieu sur lui , et lui apprit que le Seigneur l'avait destiné pour être le chef de son peuple et pour régner en Israël , nous bénissons l'aimable conduite de la Providence. Mais cette conduite si aimable, chrétiens, n'était encore qu'une figure de ce que Dieu voulait faire et de ce qu'il fait tous les jours en faveur de ses élus. Car n'est-ce pas ainsi qu'il leur offre sa grâce en de favorables conjonctures?N'est-cepasainsi, si j'ose m'exprimer
SUR LA GBACE.
de la sorte, qu'il leur dresse de saintes embûches, dans les occasions que sa sagesse a disposées pour leur conversion et pour leur sanctiOcation ? Et n'estce pas de là que de savants théologiens, entre lesquels on compte même cet incomparable docteur de TÉglise, saint Augustin, ont fait consister une partie du mystère de la grâce, je dis de cette grâce que nous appelons efCcace , en ce qu^elle est donnée dans l'occasion où Dieu a prévu qu'elle serait salutrairc : au lieu, ajoutent-ils, qu'il donne les grâces communes indifféremment, c'est-à-dire, indépendamment de ces occasions et des dispositions particulières où nous pouvons nous trouver en les recevant? Ceci est fondé sur ce que Dieu dit dans TËcriture à l'homme juste, ou si vous voulez, au pécheur converti : Tempore accepta exaudivi te. \cor,, 6.) Cest dans le temps propre que je vous ai exaucé; Et in die salutis adjuvi te. (Ibid.) Et c'est au jour du salut que je vous ai aidé. 11 y a donc, coticluent-ils, et non sans raison, dans l'ordre de la prédestination des hommes, des temps de grâce et de faveur, où le salut est non-seulement plus possible et plus facile , mais plus infaillible et plus sûr. Nous le voyons dans la femme samaritaine. Mais si nous y prenons bien garde , ce que nous voyons dans elle, c'est ce qui se passe encore tous les jours dans nous. Car y a-t-il personne que Dieu ait autrefois touché et qu'il ait ramené de ses égarements, qui n'attribue en partie sa conversion à certaines rencontres, et qui ne se souvienne que ce fut là où Dieu lui ouvrit les yeux et lui parla au cœur ? Ainsi l'a reconnu saint Augustin; et Taveu qu'il en fait est une espèce d*hommage qu'il a cru devoir à la grâce. C'est dans ses Confessions qu'il a pris soin lui-même de nous marquer jusqu'aux moindres particularités du combat qu'elle lui livra, le trouble , l'agitation où il se trouva, le jardin où il se retira , le saint ami qui Ty accompagna, l'exemple des solitaires qui le confondit, l'endroit de saint Paul qu'il lut, et dont il se sentit frappé quand cette grâce toute-puissante le transforma dans un homme tout nouveau, et le soumit enfin à Dieu. Ainsi, dis-je, Ta-t-il publié; et si nous faisions tous une pareille confession de notre vie, ne pourrions-nous pas tous par proportion rendre de nous-mêmes un témoignage à peu près semblable?
Quel est donc pour nous le point capital , et la grande maxime de la sagesse chrétienne? retenezla bien, mes chers auditeurs, et ne Toubliez jamais : c'est d'observer avec soin ces occasions , et de ne les pas manquer. Car combien de choses dont vous ne voyez pas les conséquences, et qui vous semblent venir du hasard , sont autant de moyens que Dieu a choisis pour vous retirer du monde, et dont peutêtre il lui a plu de faire dépendre votre prédestinaf/'on même : par exemple, l'engagement que vous
avez avec ce serviteur de Dieu, ce livre de piété que vous goûtez , ce sermon édifiant et convaincant que vous entendez , cette mort subite qui vous effraye, cette perte de biens qui vous afflige, cette disgrâce qui vous humilie, cette infirmité qui, malgré vous, vous réduit à mener une vie plus réglée , et vous empêche de vous porter aux mêmes excès. Si les desseins de Dieu vous étaient pleinement connus, et que vous sussiez avec certitude que c'est à cela qu'il a voulu attacher votre salut, ne les méoageriez-vous pas ces occasions si importantes? Or vous n'en savez que trop pour y adorer au moins les conseils secrets de cette Providence toute paternelle qui vous gouverne; et si vous n'en savez pas davantage , c'est ce qui vous oblige encore à vivre dans une dépendance plus absolue de cette grâce en qui vous vous confiez. Mais si c'est une occasion de salut, me direz-vous , et que Dieu y ait attaché la grâce de ma conversion, il est sûr que je me convertirai. Je le veux, chrétiens; mais il n'est pas moins sûr que vous ne vous convertirez jamais sans un bon usage de cette grâce et de l'occasion où elle vous est préparée. Car, de quelque nature que soit cette grâce , il est de la foi que son effet ne peut être séparé de votre fidélité; et de quelque manière qu'elle agisse, il en faut toujours revenir aux deux paroles du Sauveur des hommes , yigilate et orate. (Màtth., 26.) Veillez et priez. Priez, parce que vous ne pouvez rien sans la grâce; et veillez, parce que la grâce, toute puissante qu'elle est, ne fait rien sans vous. Priez , afin qu'il y ait pour vous un temps et un jour de salut; et veillez^ afin que ce jour de salut ne vous échappe pas. Voilà en deux mots les deux points fixes et tout le précis de la théologie d'un chrétien. Poursuivons.
J'ajoute que la grâce qui opère notre conversion, quelque intérêt que nous ayons à la rediercher, est toujours la première à nous prévenir; et c'est, dans la doctrine des Pères, ce qu'elle a de plus essentiel. Car si je la pouvais prévenir, dès-là elle ne serait plus grâce, parce qu'elle supposerait en nous le mérite de l'avoir prévenue. Je sais que nous pouvons, quoique pécheurs, chercher Dieu par la grâce, et le trouver; mais, reprend saint Bernard, nous ne chercherions jamais Dieu par la grâce, si Dieu, par une autre grâce, ne nous avait lui-même cherchés : Nisienimpriîis quœsita, non quœreres, sieut nec eligeres nisi eleeta, (Bbbn.) Or c'est ce qui paraît sensiblement dans la conversion de cette femme de Samarie. Le Fils de Dieu n'attend pas qu'elle fasse quelque avance pour venir à lui : il l'aborde, il lui parle, il l'engage, sans qu'elle y pense, dans un entretien qui doit être le principe de son salut. Tel est le mystère et le prodige tout ensemblede la charité de mon Dieu , de vouloir bien prévenir lui-même des pécheurs, c'est-à-dire, de vouloir bien
SUR LA GRACE
ndierdier lui-même de viles créatures; de vouloir bieD appeler lui-même des âmes ingrates et rebellel^ des âmes criminelles et dignes de toutes ses vengeances, des âmes faibles et inconstantes dont peutêtre il prévoit les infidélités et les rechutes, de les redierdier, dis-je, et d^aller au-devant d'elles, dans un temps où elles ne pensent point à lui ; je dis plus, dans on temps où elles s'éloignent de lui, où elles se soulèvent contre lui, où même elles ont en quelque sorte horreur de lui. Ah! Seigneur, puis-je m'écrier ici, touché du sentimentde saint Bernard, et en m'appUquant ce dogme de notre religion, si opposé au pélagianisme, ah! Seigneur, est-il donc vrai que, tout aimable que vous êtes, je ne puisse de moimême vous aimer, et que ma misère aille encore Jusqu'à ne pouvoir désirer d'être aimé de vous, si vous n'excitez en moi ce désir? Est-il donc vrai que, tout Dieu que vousêtes, vous soyezdansla nécessité defiedrelespremièresdémarches pour me réconcilier avec vous, ou de m'avoir éternellement pour ennemi ? ne serait-ce pas assez que vous fussiez disposé à me recevoir? Mais du moins , ô mon Dieu ! puisque vous voulez bien commencer, ne répondrai-je point à votre amour ? ajouteraî-je*à l'impuissance malheureuse de vous prévenir, le crime impardonnable de ne vous pas seconder? Non , Seigneur; et vous me faites trop bien comprendre ce que je vous dois, pour que mon cœur demeure dans une si mortelle indifférence. Puisqu'il est de l'honneur de votre grâce que ce soit elle qui me recherche , je veux bien me soumettre à cette loi. Oui , mon Dieu , je veux bien m'humilier dans cette vue; je veux bien reconnaître devant vous ma faiblesse, et me confondre dans la pensée que de moi-même je ne puis faire un pas pour aller à vous, et qu'avec toutes vos perfections, je ne puis vous aimer si vous ne m'aimez , et si vous ne m'aimez avant que je vous aime. Mais du reste , Seigneur , ce sera pour moi un puissant motif de reconnaissance et de fidélité; et le souvenir de votre infinie miséricorde, en me recherchant malgré toute mon indignité, en me prévenant , en me remettant dans vos voies, m'attachera désormais à vous d'un lien si étroit, que la nature, que la passion, que le monde avec tous ses charmes, que rien , quoi que ce puisse être , ne le pourra rompre. Tel est le fruit que l'âme chrétienne doit tirer de ce point de foi utilement et solidement médité.
Mais encore comment est-ce que la grâce nous prévient? est-ce avec autorité et avec empire? non, dit le Prophète royal, mais par des bénédictions de dooceur : Fr«vetU$ti eum in henedictlonibus dulcedmis. {Fs., 20.) Car si elle nous prévient, c'est en nous demandant ce qu'elle veut obtenir de nous, «t en cela, remarque saint Prosper, consiste la différence de la grâce et de la loi : la loi oonunande,
et la grâce invite; la loi menace, et la grâce attire ; la loi contraint, et la grâce engage. Or c'est ce mélange de la loi et de la grâce qui fait tout le mystère de l'aimable et souveraine domination de Dieu sur nos cœurs. Il ne tenait qu'au Sauveur du monda d'user de tout son pouvoir, et d'obliger la Samaritaine à lui rendre d'abord et sans réplique une obéissance forcée; mais parce que c'est sa grâce qui agit en elle, il veut qu'elle obéisse non-seulement sans répugnance , mais avec joie et avec amour* Par où donc commence-t-il? Il la prie de l'écouter, et de le croire : MuUer, crede mihi. ( Joàr.. 4.) Car quoique Dieu , par l'efficace de sa grâce , soit maître de nos volontés , et qu'il puisse , comme 11 lui plaît, disposer de nous, il n'en dispose néanmoins qu'avec réserve, et, si j'ose me servir du terme de rÉcriture, qu'avec respect; c'est-à-dire en nous inspirant, en nous persuadant, en nous demandant ce qu'il veut nous faire vouloir : Tu autem domina* tor virtutU , cum magna reverentia ditponU nos. {Sap.j 12. )Je dis plus : quoique maître absolu, il nous demande peu, pour nous donner beaucoup . Que demande Jésus-Christ à cetteSamaritaine?unpeu d'eau:Z>amiAi6i6er&(J0ÀN.,.4.) Et pourquoi de l'eau? pour lui faire naître le désir d'une eau bien plus excellente qu'il lui veut donner; de cette eau salutaire et vivifiante, dont la source rejaillit jusque dans la vie éternelle : Font aqum salientis in viUun œtemam (Ibid.) ; de cette eau qui doit pour jamais étancher notre soif, et nous établir dans une paix et dans une félicité parfaite : Qui biberUexagua, quam ego dabo ei, non sitiet in setemum. (Ibid.) Belle idée, mes chers auditeurs, de ce que nous éprouvons tous les jours dans la conduite de la grâce. Que demande-t-elle d'abord? presque rien. Un peu d'attention sur nous-mêmes, un peu de règle dans nos actions, un peu de discrétion dans nos paroles, un peu d'assujettissement à nos devoirs. Donnez-moi cela, nous dit Dieu : c'est bien peu; mais de ce peu dépendent toutefois les grâces les plus abondantes. Et en effet, c'est souvent par ce peu, je veux dire par cette petite victoire remportée sur la passion, par eette petite violence faite à l'humeur, par ce petit sacrifice de l'intérêt, par ce petit effort de la charité, par ce petit retranchement d'une vanité mondaine, que nous nous mettons en état de recevoir la plénitude des dons célestes et des miséricordes du Seigneur. C'est par là que eommencent les grands changements, les grandes conversions ; et ne sommes-nous pas bien coupables, si nous refusons à Dieu ce qu'il exige de nous, quand l'avantage qu'il nous promet est tellement au-dessus de ce qu'il attend?
Disons néanmoins encore quelque cholb de plus touchant. Je prétends avec saint Chrysostême que la grâce, pour agir avecolus de douceur, s*accom-
SCR LA GRACE
mode 5 nos incHnations, à nos goûts, à nos talents, et même en quelque sorte à nos faiblesses, à nos imperfections, à nos défauts. J*en ai la preuve dans cette femme de notre évangile. Un autre que le Fils de Dieu, qui Teût entendue disputer et raisonner sur les points les plus importants de la religion, Taurait rebutée : un autre lui eût dit qu'il ne lui appartenait pas de pénétrer dans ces matières ; que ces questions épineuses et subtiles n'étaient pas de son ressort; et que la grande science d'une femme devait dtre de n'en point trop savoir, ou de ne point affecter de paraître en trop savoir : car c'est la réponse commune qu'ont eue de tout temps à essuyer les femmes curieuses, et qu'on a toujours £aitt valoir contre elles. Mais notre divin Maître n'ignorait pas que ce n'est point ainsi qu'on les convertit, et que cette réponse, mortifiante pour elles, bien, loin de les corriger, ne sert qu'à les aigrir et à les Irriter. Que fait-il donc? Il tient une conduite tout opposée. Cette femme est vaine et curieuse, il l'engage par sa curiosité même : elle se pique d'être savante; il ne dédaigne point de raisonner avec elle sur ce qu'il y a dans la religion déplus profond et de plus sublime. En instruisant les peuples, il se servait de paraboles , c'est-à-dire , de comparaisons simples et familières pour s'accommoder à la grossièreté de leurs esprits ; mais il n'entretient celle-ci, toute pécheresse qu'elle est, que de matières élevées, et en des termes proportionnés à la grandeur des sujets dont il veut bien conférer avec elle; de la nature de Dieu, de la perfection de son être, de la pureté de son culte, de l'adoration en esprit; et parla il la détrompe, sans l'offenser, des fausses idées dont elle était prévenue touchant la Divinité et les hommages que nous lui devons. Or n'est-ce pas ainsi que la grâce agit et sur nos esprits et sur nos cœurs? N'est-ce pas ainsi qu'elle se conforme à nous, ne nous sanctifiant presque jamais (remarquez ceci, je vous prie), ne nous sanctifiant presque jamais d'une manière contraire à nos inclinations naturelles, mais perfectionnant selon Dieu nos inclinations naturelles, pour nous sanctifier? Sommesnous ardents et agissants? elle nous anime d'un samt zèle, et nous porte à la pratique des bonnes œuvres. Sommes-nous tendres et affectueux? elle nous inspire pour Dieu une tendresse d'amour qui nous fait quelquefois répandre à ses pieds des torrents de larmes. Sommes-nous d'une humeur facile? ellerectifie cette facilité d'humeur, et laconvertit en charité pour le prochain. Sommes-nous d'un esprit rigide et sévère^ elle tourne cette sévérité en ferveur de pénitence. Elle prend, dit l'apdtre saint Pierre, par rapport à nous, autant de différentes formes qu'elle trouve en nous de dispositions différentes : MulUfùrmis gratix Dei. (Pbtb., 4.) Grâce çaf nous engage à être saints comme on voudrait
l'être, si Dieu nous en donnait le choix, et que nous n'eussions qu'à en délibérer avec nous-mêmes : afin, dit saint Chrysostdme, qu'il ne nous reste nul prétexte pour nous dispenser de la suivre, puisqu'elle veut bien se servir de notre fonds pour l'accomplissement de ses desseins; puisqu'il n'y a rien dans nous qu'elle ne mette en œuvre pour l'ouvrage de notre salut; puisqu'elle ne demande point d'autre naturel que le nôtre, point d'autre complexion que la nôtre, point d'autres talents que les nôtres, pour faire de nous ce que Dieu veut que nous soyons; enfin, puisque, dans un sens que vous entendez assez, nous pouvons , en ne cessant point d'être ce que nous sommes, devenir par elle tout ce que nous ne sommes pas.
Il est vrai, chrétiens, que, par cette grâce, Dieu nous oblige à mépriser tout ce que le monde estime ; à renoncer de cœur aux honneurs du monde, aux plaisirs du monde, aux biens du monde : mais ici nf^ême voyez encore, et goûtez combien le Seigneur est doux : Gustate et videte quoniam suavis est Dominus. (Ps.j 33.) Il ne nous oblige à mépriser le monde, qu'après qu'il nous en a fait connaître , par sa grâce, l'illusion ; qu'après nous avoir convaincus que le monde ne peut jamais nous rendre heureux. Il ne nous oblige à renoncer au monde, qu'après nous avoir ôté, par sa grâce, l'estime et l'amour du monde. Or il est aisé de renoncer à ce que l'on n*cstiine et l'on n'aime plus. C'est la sainte leçon que Jésus-Christ fait à la Samaritaine : Omnis qui biberit ex aqua hoc, sitiet iterurn (JoAW., 4) : Quiconque boira de cette eau, aura encore soif : c'est-à-dire, quiconque aura de l'ambition dans le monde, quelque grand qu'il puisse être, ne sera jamais content de ce qu'il est; quiconque voudra s'enrichir dans le monde, quelques biens qu'il possède, n'en aura jamais assez à son gré^ quiconque sera esclave de ses sens, quoiqu'il ne leur refbse rien, ne les satisfera jamais. Quand je suis une fois persuadé de ce principe, je me détache de tout sans peine : et n'en sommes-nous pas invinciblement persuadés par la divine impression et les saintes lumières de la grâce? Il est vrai que cette grâce m'oblige quelquefois à faire pour Dieu des choses difQciles et pénibles : mais en même temps elle m*y fait trouver de l'attrait; et comment? par la grandeur des motifs qu'elle me propose, et par l'espérance des biens inestimables qu'elle me promet. Si sevrés donum Dei^ et qvis est qui dicit Ubif da mihi Mbere. (Ibid) Si vous saviez, dit le Sauveur à cette femme, quel est celui qui vous parle: c'est-à-dire, si vous saviez, chrétiens, ce que c'est que Dieu; si vous saviez ce que Dieu a fiût pour vous, et ce qu'il mérite de vous; si vous saviez ce que vous avez à attendre de Dieu; si vous saviez les magnifiques récompenses qu'il réserveaux humbles.
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qoHI réterre aux paavreSf qu'O résenre à ceux qui aoufifreut et qui se mortifient pour lui : si vous le 9wrkZy ah! il n'y aurait rien à quoi vous ne fussiez déterminés, et les croix les plus pesantes tous de- ▼ieodraient non-seulement supportables, mais aimables, dans la seule vue de lui plaire. Or, qui nous apprend tout cela? la grâce de Jésus-Christ. Il est vni que cette grâce va, selon TÉvangile , jusqu*à nous inspirer la haine de nous-mêmes : mais pour nous rinspirer, cette haine évangélique , elle nous fut convenir noua-mémesde notre baûesse, de notre indignité, de notre corruption, de nos désordres. D*où nous concluons nous-mêmes aisément que notre véritable intérêt est de nous haïr dans cette vie, si nous voulons nous aimer pour la vie éternelle. Aussi le Fils de Dieu , pour faciliter la pénitence à cette pécheresse de Samarie, lui fai^il Élire à elle-même la confession de son crime; et, par la honte salutaire qu'elle en conçoit , la réduit-il presque sans qu'elle l'aperçoive, à la nécessité de s'accuser, de se condamner, et par conséquent de se convertir, puisque c'est dans une sincère accusation, et dans une parfaite condamnation de soi-même , que consiste la vraie conversion.
Telle est, chrétiens, la conduite de la grâce ; voilà conmient Dieu se rend maître de nos cœurs. Ce n'est point par la souveraineté de son empire; ce n'est point par les hautes lumières de son entendement divin , mais par la douceur de la grâce et de son esprit. Il a fallu, pour gagner le coeur des hommes« que la majesté s'abaissât, et que, dans la personne du Sauveur, la sagesse incréée de Dieu s*humiliât. Or, à l'exemple de Dieu , c'est par là même que nous nous insinuerons dans les âmes, et que nous y exercerons un pouvoir d'autant plus absolu qu'il le paraîtra moins. Ce ne sera point par l'autorité, beaucoup moins par l'esprit de domination, ou par l'ascendant que nous prendrons et que nous affecterons de prendre; ce ne sera pas même par l'habileté, ni par la supériorité de génie et d'intelligence, mais par les sages ménagements de la charité. Il fout, pour engager le prochain, et pour le toucher, que nous supportions ses défauts, que nous compatissions à ses faiblesses, que nous condescendions à ses humeurs, que nous soyons sensibles à ses misères, que nous entrions avec zèle dans ses besoins, et que, suivant la règle et l'expression de saint Paul, nous prenions, comme élus de Dieu, des entrailles de miséricorde : Induite vos, sicut elecii Dei, viscera miiericordix. (Colos,, 3.) Cette instruction nous regarde tous ; mais nous en particulier, mes frè. res; nous, dis-je, que Dieu a spécialement appelés an ministère de la conversion et de la sanctification des âmes ; nous qui , comme prêtres du Seigneur, sommes les dispensateurs de sa grâce, et qui devons, par conséquent, conformer notre conduite à celle
de la grâce même : c'est à nous encore une fols que cette morale s'adresse; soufi&ez que je vous l'applique, et que je me l'applique à moi-même. Car voilà votre modèle et le mien : c'est par la douceur de notre zèle que nous devons toucher les pécheurs ; autrement, nous n'y réussirons jamais. Ayez, si vous voulez, toute la science des docteurs, ayes toute l'éloquence des prophètes, parlez le langage des apôtres, et même des anges ; si tout cela n'est assaisonné de la douceur évangélique, vous ne ferez rien. C'est elle qui doit nous préparer les voies , et nous faire entrer dans les cœurs. Sans elle, on nous écoutera, et nous viendrons à bout de tout le reste; nous instruirons, nous convaincrons, nous confondrons, nous épouvanterons, mais nous ne convertirons pas. Sans elle, nous troublerons les consciences, nous désespérerons les faibles , nous révolterons les opiniâtres, mais nous ne les attirerons jamais à Dieu. Le Sauveur du monde ne parut sévère qu'à l'égard des pharisiens, de ces hypocrites qui , sous un masque de piété, imposaient au peuple et le trompaient ; et, par un secret jugement de Dieu, ce fut à l'égard des pharisiens que son zèle demeura sans effet. Je ne dis pas , mes frères, que nous devions flatter les pécheurs par de lâches complaisances : vous n'ignorez pas combien j'ai ce sentiment en horreur. Je ne dis pas que nous ne devons point obliger les pécheurs à tout ce que l'Évangile a de plus austère, aux rigueurs de la pénitence, au crucifiement de la chair, à la mortification de l'esprit : malheur à moi, si j'en rabattais un seul point! Mais je dis qu'à cette sévérité, qui pourrait seule éloigner les pécheurs , il faut joindre cette douceur qui les ramène. Je dis qu'il faut proportionner cette sévérité aux dispositions des si/jets, comme la grâce elle-même s'y accommode; et non pas l'appliquer sans discernement et sans prudence, aux uns trop, aux autres trop peu, à ceux-ci hors de leur état, à ceux-là par-dessus leurs forces. Je dis qu'il faut avoir de saintes adresses, |)our faire embrasser cette sévérité , et même pour la faire goûter ; montrant qu'elle est praticable, et ne portant jamais les choses à des excès qui donnent lieu aux mondains de les traiter d'impossibles. Je ne dis pas encore une fois qu'il ne faille jamais user de siévérité dans la conduite des âmes : mais je dis que ce doit être une sévérité discrète, une sévérité qui se fasse aimer, une sévérité qui rende le joug de Dieu supportable; et non point une sévérité pharisaîque, une sévérité sans onction, une sévérité impérieuse, une sévérité sèche et rebutante, une sévérité qui ne pourrait convenir qu'à des esclaves, mais qui ne convient nullement aux enfants de Dieu. Plût au ciel , mes frères, que nous fussions tous bien persuadés de cette vérité, puisque rien ne contribuerait davantage à la sanctification du christianisme! Quoi qu*il en soit,
SUR LA GRACE
voici, mes chen auditeurs, ce qui nous rendra inexeusables au jugement de Dieu : l*inGnie douceur avec laquelle Dieu nous gouverne. Si les puissances de la terre dont nous dépendons se comportaient de la sorte envers nous , nous en serions idolâtres . Dieu veut nous gagner par sa grâce , et nous lui sommes rebelles ! Il me reste à vous montrer que cette grâce, quoique douce dans la manière dont elle engage le pécheur, n*en a pas moins de force dans son action; et c-est ce que vous allez voir dans la suite de notre évangile, qui fera le sujet du second point.