‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 122 sur 256 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

C'est par la persuasion que doit commencer ce grand et saint exercice de la préparation h la mort. Car, comme dit saint Chrysostôme, il est difficile que je me prépare sérieusement à une chose dont je ne sois pas encore persuadé ; et quand elle doit avoir des suites aussi irréparables et aussi terribles que celle de la mort, il n'est pas plus possible, si j'en suis fortement persuadé, que je ne m'applique de tout mon pouvoir à m'y disposer. P^e regardez donc point, mes chers aiûiiteurs, ce que j'ai maintenant à vous dire comme une proposition paradoxe, ou comme une instruction du moins mutile ; et ne me répondez point que la mort est tellement certaine qu'il n'y a rien dont les hommes soient malgré eux plus convaincus. Car je soutiens au contraire qu'il n'y a rien ou presque rien dont ils le soient moins. Vérité qui doit vous surprendre, et que je ne comprendrais pas moi-même si je ne savais pas en quel sens elle doit être entendue; mais vérité constante, et que je prétends vous rendre sensible dans l'exposition que j'en vais faire.

Il est vrai, chrétiens, nous sommes vous et moi persuadés qu'il y a un arrêt de mort porté, dans le tribunal souverain de la justice de Dieu , contre l'homme pécheur, et que c'est un arrêt irrévocable et sans appel : StahOum est hominibus semel mori, {Hebr,, 9.) Mais , par je ne sais quel enchantement de notre amour-propre, nous oublions , sans y prendre garde, que cet arrêt doit être exécuté dans nos personnes, et nous vivons en effet comme si nous étions persuadés que nous ne devons point mourir. Mous savons bien en général que tous les hommes mourront; mais, par mille illusions et mille fausses espérances qui nous jouent, quoi qu'il en soit du général, nous trouvons toujours le moyen de nous excepter en particulier. Disons mieux, nous avons bien une évidence et une conviction spéculative que nous mourrons nous-mêmes; mais au même temps mille erreurs pratiques nous font croire que nous ne mourrons pas. C'est-à-dire, nous convenons bien que nous mourrons un jour, et que c'est une loi rigoureuse qu'il faudra enfin subir; mais nous nous consolons dans la pensée que ce ne sera pas encore si tôt , que nous avons encore du temps, que notre heure n'est pas encore venue, que nous ne mourrons pas encore de cette maladie; et cette persuasion nous empêche d'entrer dans les dispositions prochames et nécessaires où il faudrait nous mettre pour nous préparer à la mort. Car observez avec moi, chrétiens, que ce qui nous dispose à une bonne mort n*est pas de savoir en spéculation qu'il faut mourir , mais d'être actuellement touché et pénétré de ce sentiment intérieur : Je mourrai et mon heure approche; je mourrai, et ce sera dans

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quelqu'une de ces années que je me promets en vain ; je mourrai, et ce sera dans l'âge et de la ma* nière que j'aurai le moins prévu. Voilà ce qui nous détermine à prendre sans délai ces ferventes et généreuses résolutions de réformer notre vie, pour penser efficacement et solidement à la mort.

Que fait donc l'ennemi de notre salut? Apprenezle , mes chers auditeurs : voici l'artifice le plus dangereux dont il se sert pour nous entretenir dans l'impénitenoe. Il nous laisse toutes les autres pensées de la mort, dont il sait bien que nous ne ferons aucun usage; et il nous 6te celle qui seule serait capable de nous convertir. Je veux diic qu'il ne nous persuade pas que nous ne mourrons jamais; ce serait une erreur trop grossière, et dont il n'a pas même besoin pour nous perdre; mais il nous persuade que nous ne mourrons, ni aujourd'hui, ni demain, ni dans tous les temps où la charité que nous nous devons à nous-mêmes nous presserait de retourner à Dieu; et cela lui sufiQt. Car avec cela ne comptant jamais sur la mort, nous ne tirons jamais ces conséquences salutaires , d'où dépend notre conversion. Et c'est ainsi que l'a entendu saint Chrysostôme, expliquant ces paroles de la Genèse : Nequaquam morietnM. {Gènes,, 3.) La remarque de ce Père est digne de votre attention. Il dit donc que le démon , cet esprit de mensonge , emploie encore tous les jours, pour nous séduire, la même ruse dont il se servit dans le paradis terrestre contre nos premiers parents; et que quand il a entrepris, ou de nous faire tomber dans le péché, ou de nous éloigner de la pénitence, un des moyens les plus ordinaires par où il y parvient, estde nous suggérer, conuneau premier homme et à sa femme que nous ne mourrons point: ^ipçifa^ttommoriemM. Mais comment peutil nous aveugler de la sorte? et quand Dieu ne nous l'aurait pas dit , quand la raison ne nous en convaincrait pas, rexpérience seule ne serait-elle pas plus que suffisante pour nous forcer à croire que nous mourrons ? Quelle apparence que nous puissions démentir là-dessus, non-seulement notre foi et notre raison , mais l'incontestable et l'évident témoignage de nos sens? Peut-être, à en juger par là, serait-il moins étonnant que notre premier père eût donné dans un tel piège ; car il n'avait encore vu nul exemple de la mort ; et l'heureux état d'innocence où Dieu l'avait créé, le faisait jouir d'une santé inaltérable et le rendait même immortel. Ainsi tandis quil était dans l'ordre , ne ressentant nulle faiblesse qui l'aver^ tft de sa mortalité , il pouvait plus aisément se laisser surprendre à la vaine promesse du tentateur, et se flatter qu'il ne mourrait pas : Nequaquam moriemM. Mais à nous , chrétiens , à nous , dont les yeux sont continuellement frappés de l'image de la mort ; à nous que la mort, pour ainsi parler, environne de toutes parts; à nous qui la voyons dans les autres ,

et qui par nos infirmités en faisons déjà dans nousmêmes les tristes épreuves, nousdire. Vous ne mourrez point, Nequaquam moriemini, c'était la dernière des tentations par où le démon semblait devoir nous attaquer, et encore moins nous tromper. C'est néanmoins celle par où il nous attaque le plus souvent; et ce qu'il y a de plus étrange, c'est celle qui lui réussit le mieux. L'artifice est grossier, je l'avoue; mais notre aveuglement en e^^t d'autant plus déplorable lorsque nous y sommes surpris. Or nous le sommes à tous moments. Car le démon, qui cherche en tout notre ruine et qui connaît notre foible, n'a qu'à nous prendrepar là, ennousdisant, Tune mourras pas encore de ceci, nous le croyons. Il n'a ^*à nous faire entendre que nous sommes jeunes, que rieo ne presse , que nous aurons le loisir de penser à nous; sans examiner davantage, nous nous en fions à lui, et dans cette confiance malheureuse nous vivons tranquillement et toujours dans les mêmes dispositions, toujours dans le même désordre d'une vie mondaine , toujours dans le même état d'une conscience déréglée : pourquoi? parce que nous ne sonmies jamais persuadés , j'entends d'une persuasion efficace , qu'il faut mourir.

Il semble que nous soyons même en cela d'intelligence avec notre ennemi. Car, bien loin que nous soyons jamais persuadés de la mort, nous ne voulons pas l'être; nous craignons de l'être, nous éloignons de nous toutes les vues qui pourraient nous servir à l'être; et ces vues, qui devraient nous sanctifier, ne font communément que nous troubler, que nous désoler, que nous consterner, quelquefois même que nous irriter, quand, aux approches de la mort, oa nous tient le moindre discours , et qu'on nous fait la moindre ouverture touchant le danger où nous nous trouvons. De là vient ce qu'a sagement remarqué saint Chrysostôme, que la plupart des hommes meurent sans croire mourir, et presque toujours avee une assurance présomptueuse de ne pas mourir. De là vient que ceux-là mêmes à qui constanunent et visiblement il reste moins de jours à vivre, sont toutefois ceux qui travaillent plus pour la vie. Combien en verrez- vous qui , frappés d'une maladie mortelle, et déjà condamnés par le jugement public , forment des desseins , s'engagent dans des entreprises , s'inquiètentdemille affaires temporelles, commes^ilsavaient le plus grand intérêt dans l'avenir ? Combien de vieillards , accablés sous le poids des années , et n'ayant plus qu^un pas à faire jusqu'au tombeau, sont aussi avides des biens de la terre que s'ils les devaient pos* séder durant des siècles entiers ? De là Tient que les grands du monde, par une fatalité, si j'ose le dire, attachée à leur condition , ne savent jamais où ils eo sont , quand ils sont presque au moment de la mort; et cela parce qu'on est prévenu qu'ils ne le veulent ' pas savoir. De là vient que chacun oonspiie à les

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>inper dans d^s conjonctures où il serait si impor- Dt de leur ouvrir les yeux. On les assore que tout bien , lorsqu'il est évident que tout va mai ; on les licite d*un léger succès , et d*un changement assez rorable en apparence, mais qui n*est au fond qu'un rnier effort de la nature défaillante ; on leur cache roitement et avec soin toutes les marques et tous I présages qu'on découvre en eux d'une mort cerine; on leur exagère la force et la vertu des* remets « sans leur parler jamais du souverain remède, n est la pénitence ; on les amuse de la sorte , et par lels motifs? motifs tout humains : une femme, ir on excè^ de tendresse ; des enfants , par respect 1 par intérêt; des étrangers, par complaisance; s domestiques , par crainte ; tellement qu'ils ignont toujours la vérité, et qu'en mourant même ils tiennent encore sûrs de ne pas mourhr.

De là vient qi;e ceux qui , par état, et par un de- »ir propre de leur ministère, devraient pourvoir à désordre, et parler avec moins de réserve, ont nt de peiqe eux-mêmes à s'expliquer, qu'ils' s'en' posent les uns sur les autres , un médecin sur le »nfesseur, et un confesseur sur le médecin ; ne vount ni l'un ni l'autre se taire porteurs d'une parole mt Dieu leur a pourtant confié l'importante , quoiledure et fâcheuse commission, et sacrifiant à de libies considérations le salut d'une âme dont Téterelle destinée dépendait de leur fidélité. De la viensnt, s'il faut enfin se déclarer, et presser le made, dans l'extrémité où il est, de recourir aux lerements; de là, dis-je, tant de précautions, tant i déguisements et de détours. On l'assure qu'il y a rien encore à désespérer ; que quand on l'exhorte donner cette marque de religion , ce n'est pas qu'on I croie dans un péril qui ne souffre plus de retarement; mais qu'il est bon de se prémunir de bonne eure , et de se mettre l'esprit en repos ; c'est-à-dire a'on lui 6te un des plus puissants motifs de péni- «ce, et peut-être le seul dont il soit alors capable 'être touché, savoir, la vue prochaine du jugement t Dieu. Ce ne fut point ainsi que se comporta le rophète, quand, au nom du Seigneur, et avec une linte liberté, il avertit le roi de Juda que sa fin aprochait , et qu'il fallait se disposer à partir pour alar rendre compte au souverain juge : Dispone doifR tuXf quia morieristu, et non vives. (4. Beg., D; IsAi. , 38.) Il lui prononça cet arrêt sans adoussement : Vous mourrez, Morieris. Il n'eut égard, i à sa grandeur royale, ni au trouble où le jetterait !tte parole de mort : Morieris tu. Vous mourrez, rince, vous en personne, vous, tout monarque et mt absolu que vous êtes. Ah! chrétiens, où trou- B-t-on aujourd'hui des prophètes, je ne dis pas oor les rois et pour les têtes couronnées, mais léme pour les autres conditions du monde, et sur- BQt pour ceux qui , dans le monde , ont quelque dis-

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tinction, soit de la naissance, soit du rang? Je ne m'étonne point que, dans des accidents imprévus et singuliers , on meure sans être persuadé qu'on va mourir. Tel est l'affreux châtiment de Dieu , et c'est en quoi consiste cette impénitence malheureuse dont je vous parlais il y a quelque temps, lorsque Dieu , pour punir le pécheur, permet que la mort le surprenne dans son péché. Mais ce n'est pas là de quoi il s'agit. Ce que je ne puis assez déplorer ni assez condamner, c'est que des mourants que Dieu appelle par les voies les plus communes, que des mourants 4qul la mort laisse jusques au dernier soupir le libre exercice de leur raison , que des mourants pour qui la divine justice se relâche de tous ses droits, en s'accommodant à leurs besoins, et leur donnant tout le loisir de se reconnaître, meurent avec cela sans être persuadés de la nécessité actuelle et de la proximité de la mort, et que ce défaut de persuasion ne soit plus précisément l'effet d'une vengeance rigoureuse du ciel qui les châtie, ni d'un événement inopiné qui les déconcerte , mais d'une insurmontable obstination qui les aveugle ; que ce soit nous-mêmes, pour ainsi dire, qui prenions à tâche de nous jouer nous-mêmes, de nous séduire nous-mêmes, croyant les choses, non pas comme elles sont, mais comme il nous plairait qu'elles fussent : voilà ce qui me paraît digne , non plus de toute ma compassion, mais de toute mon indignation.

Or, quel est le remède, chrétiens? Le voici, tiré de la doctrine et des maximes de saint Grégoire pape, qui, de tous les Pères de l'Église, me semble avoir été, sur le sujet que je traite, un des plus éclairés. Première maxime : c'est d'entretenir habituellement dans nous une persuasion générale de la mort qui rectifie toutes nos erreurs particulières ; c'est-à-dire, d'opposer continuellement à nos assurances présomptueuses touchant la mort, l'idée vive de la mort ; de rappeler souvent dans notre esprit cette pensée salutaire. Je mourrai, et je mourrai dans un de ces moments où je n'aurai pas cru devoir mourir. Ainsi Toracle même de la vérité me l'a-t-il fait connaître ; et malheur à moi si malgré les termes exprès de l'Évangile , malgré la menace de Jésus- Christ, je n'en suis pas encore persuadé ! Souvenir de la mort que Moïse recommandait tant au peuple de Dieu, convaincu qu'il était que cette nation si inconstante et si indocile demeurerait danslasoumission, tandis qu'elle aurait cet objet présent devant les yeux : Utinam sapèrent et inteUigerent , ac novissima providerent! (Deut., 32.)

Seconde maxime : avoir un ami sincère et droit, un ami qui , sans nous ménager, sans écouter les sentiments d'uneamitié faible ou intéressée, vienne à nous dans le danger, et nous dise avec le même zèle et la même force que le prophète : Mettez ordre à votre conscience, et au plus tôt; car la mort n'est

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pas loin : Dîspone domid tuas; morièris enim tu. Exiger de lui , comme le meilleur office que nous en puissions attendre, qu'il ne diffère point à s'expliquer, et qu'il ne craigne point, en s^expliquant, de nous contrister. Lui faire bien comprendre que par là nous jugerons s'il est parfaitement à nous , que , par là nous le distinguerons des faux amis, que par là nous lui serons redevables d'une des grâces les plus précieuses, qui est la persuasion de la mort au temps même de la mort. Car voilà ce que nous devons souhaiter d'un emi. Tous les autres services , hors celui-là , ou qui ne vont pas là sont vains , sont méprisables, souvent même sont dangereux. Mais penser au salut d'un mourant , mais prendre soin de son âme et de son éternité, mais le disposer par de sages conseils à finir chrétiennement une vie dont le terme doit être un souverain bonheur ou un souverain malheur, c'est là proprement être ami jusques à la mort. Cherchons-le cet ami fidèle; et où? non point parmi les mondains. S'ils sont amis (et combien peu le sont!), c'est selon le faux esprit du monde, c'est par rapport aux frivoles avantages du monde, c'est pour établir, pour avancer un ami dans le monde. Mais nous le trouverons parmi ce petit nombre d'hommes vertueux et de zélés serviteurs que Dieu s'est réservés jusques au milieu du monde, et dont la piété nous est connue. Pïous le trouverons parmi les ministres de Jésus-Christ; amis d'autant plus solides, qu'après nous avoir aidés à bien vivre, ils nous aident encore à bien mourir.

Troisième maxime : s'affermir contre la crainte de la mort , parce que c'est la crainte immodérée de la mort qui nous en rend la pensée si odieuse, et la persuasions! difficile. Ce qu'on craint, on aime à se le représenter dans un longéloignement, et l'on tâche même à en perdre absolument la mémoire, comme si jamais il ne devait arriver. Or, par où combattre cette crainte ? par les armes de la foi , par les motifs de l'espérance chrétienne, par les saintes ardeurs de la chajrité divine. Pour cela , se dire souvent à soi-même 9 dans le secret du cœur : Ecce sponsus venu (M ATTH., 25) : Allons , mon âme , allons au devant de l'époux; le voilà qui s*avance : il ne viendra pas , mais il vient déjà : Ecce sponsus venit. Ce n'est point pour vous perdre , mais pour vous tirer des misères de cette vie mortelle, et vous faire entrer en possession de son royaume. Ce n'est point pour vous rejeter de sa présence , mais pour vous recueillir au contraire dans son sein, et pour vous unir éternellement à lui : Ecce sponsus venit. Langage , il est vrai , trop relevé pour des âmes sensuelles; mais sentiment ordinaire aux saintes âmes; vue consolante , qui les rassure, qui les fortifie , qui les anime. Dans cette disposition , elles se plaisent à eorvlsager la mort de près; et plus elles l'envisagent de près, plus elles se préparent à la recevoir, plus

elles redoublent leurs soins, leur activité, leur fer« veur : Ecce sponsus venit, exUe obviant ei. Car à quoi nous porte cette persuasion ? à une sainte vigilance contre la mort, qui va faire le sujet de la seconde partie.

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