DEUXIÈME PARTIE
Qui le croirait, chrétiens, qu'on pût trouver un préservatif contre la mort; qu'on pût, malgré son incertitude, s'assurer de la mort; qu'on pût en quelque sorte faire changer de caractère à la mort ; et an lieu qu'elle est trompeuse, la rendre fidèle, ou lui ôter au moins le pouvoir de nous trahir? Voilà toutefois l'important secret que le Sauveur du monde a pris soin de nous apprendre; et ce secret» dit saint Chrysostôme , est renfermé dans cette seule parole : Veillez ; rigilate. (Matth., 25.) Parole à laquelle il semble que le Fils de Dieu ait attaché des l^édictions infinies. Parole dont il a fait la conclusion presque universelle des divins enseignements qu'il *nous a donnés ; et parole aussi dont la pratique est comme le précis et l'abrégé de toute la sagesse chrétienne. Car à quoi tend la sagesse de l'Évangile? à la grande affaire du salut. D'où dépend cette essentielle , cette unique affaire ? de la mort. Et quel moyen plus infaillible et plus nécessaire pour nous prémunir contre la mort, et pour nous mettre à couvertde ses surprises, que la vigilance? F^igilate.
En effet, reprend saint Rernard, quoi que je fasse, les circonstances particulières de la mort seront toujours incertaines pour moi ; mais tout incertaine qu'est la mort et qu'elle sera toujours dans ses circonstances , je puis faire en sorte qu'elle ne me surprenne jamais. Malgré toutes mes réflexions et toutes les recherches dont je pourrais user pour pénétrer dans l'avenir j'ignorerai toujours le. temps de ma mort, le lieu de ma mort , le genre de ma mort; pourquoi? parce que ce sont des mystères que le Père céleste a réservés, non-seulement à sa souveraine puissance, mais à sa divine prescience : Qux FcUer posait in sua potestate. {Jet., 1.) Mais sans savoir le temps de ma mort, je puis vivre à tous les temps dans une telle attention sur moimême, qu'il n'y ait jamais une heure où la mort ne me trouve pas en garde : sans savoir le lieu de ma mort, je puis tellement attendre la mort dans tous les lieux, qu'il n'y en ait jamais un où je ne sois pas à couvert de ses pièges : sans savoir le genre de ma mort, c'est-à-dire, sans savoir si ce sera une mort lente ou une mort subite, une mort tranquille ou une mort accompagnée de violentes douleurs, une mort qui laisse à mon esprit toute sa raison ou une mort qui le trouble, je puis prendre de si justes mesures que du reste ce ne soit jamais une mort imprévue. Et voilà ce qui fit la différence des vierges sages dont il est parlé dans l'Évangile , et des
SUR LA PRÉPARATION A LA M0RT
les. Les unes n^étaient pas plus instruites très du moment où l'époux devait arri- , dans cette incertitude, les unes, par 1, tinrent toujours leurs lampes allueu que leur autres s*endormirent et laissèant leur sommeil, leurs lampes s'éteindre. ; ici même, chrétiens, que nous devons providence de notre Dieu; c'est, dis-je, 5 incertitude de la mort, tout affreuse d'ailleurs , et dans l'effet salutaire qu'çlle iar c'est par là que Dieu nous retient dans qu'il nous oblige à veiller sans cesse sur s , à mesurer tous nos pas , à peser toutes !S, à purifier toutes nos pensées, à régler ésirs de notre cœur. Si je savais quand je ir, où je dois mourir, comment je dois mouitre vivrais-je dans un plus grand repos; vrais avec moins de dépendance : au lieu rtitude du temps où je mourrai, du lieu rrai , de la manière dont je mourrai , me teureusenécessitéd'étudier soigneusement levoirs ,* et de m'appliquer régulièrement imentà les remplir. Être un moment hors isposition , je veux dire hors de cette viurétienne, c'est, dit saint Jérôme, agir is les principes et toutes les lumières de la Hurquoi? parce que c'est commettre à un ent l'éternité tout entière, s'ensuit donc que la plupart des hommes , es plus clairvoyants et des plus sages dans des hommes, ne sont néanmoins que des st des insensés. Ah! mes frères, ï'épond ^sostôme, la conséquence n'est que trop l'Écriture ne nous le dit-elle pas en tersis? n'a-t-elle'pas , sur ce point , condamné t de folie la prudence du siècle la plus rafe peut-on penser autre chose quand on ommes tels qu'à la honte du christianisme voyons dans tous les états : des hommes [uent d'être vigilants et habiles sur tout et qui négligent la seule affaire où il faue ; des hommes si attentifs aux moindres e la vie , et qui abandonnent au hasard le ;érét dont la mort doit décider ; des hommes it des mois, des années à régler descomp* ils sont chargés devant d'autres hommes IX, et qui ne pensent jamais à régler ce opte dont ils sont responsables à Dieu ; des qui ne croient jamais avoir pris assez de ns la conduite du monde , et qui risquent la conduite du salut ? Tel est néanmoins Tant de tant de chrétiens, et plaise à Dieu soit pas le vôtre ! Car, selon la parole et l'exiu Fils de Dieu, où est aujourd'hui le serèle et prudent, qui veille pour être toujours ition de recevoir le maître qu'il attend , et
dont il craint d'être surpris? Quis pulas estfidelis dispensatcr et prudensf {Luc, 12.) Parlons sans figure , et ne parlons même d'abord que de quelques points particuliers. Est-ce veiller, que de remettre au temps de la mort àVacquitter de certains devoirs d'une obligation également indispensable devant Dieu et devant les hommes : par exemple, à payer des dettes qui toujours grossissent d'une année à l'autre, et qu'on laisse à la bonne ou à la mauvaise foi d'un héritier avare qui saura bien , par mille chicanes, les contester et s'en décharger; à faire des restitutions auxquelles on aurait dû pourvoir, et dont on se repose sur des enfants pour qui elles deviendront une nouvelle matière de crimes et un sujet de damnation; à satisfaire des domestiques qui ne touchent presque jamais rien; de leur salaire , et qui viennent , par leurs représentations importunes , quoique justes d'ailleurs , interrompre un mourant et le zèle des ministres employés auprès de lui à discuter des articles embarrassants ; à éclaircir des difficultés et des doutes, dont la résolution dépend de mille circonstances qu'il faudrait faire connaître, et sur quoi l'on n'a plus le loisir de s'expliquer ; à voir un ennemi , et à se réconcilier avec lui, quand on ne peut plus lui pardonner de cœur, parce qu'on a vécu dans une haine invétérée, et qu'on ne le fait appeler que par je ne sais quelle cérémonie, plutôt que par religion? Je ne pousse pas plus loin ce détail; mais pour dire quelque chose de plus général et encore déplus essentiel, est-ce veiller que de pratiquer si peu de bonnes œuvres , que d'être si peu appliqué aux exercices du christianisme , que de commettre si aisément le péché , que d'y demeurer habituellement , que de n'avoir presque jamais recours à la pénitence , et de s'exposer ainsi à toutes les suites d'une mort inopinée et réprouvée?
Ah ! mes frères , préservons-nous de ce malheur. Craignons la mort, mais ménageons tellement cette crainte qu'elle nous serve de défense contre la mort même; et puisque l'avantage le plus solide qui nous en peut r^enir est de veiller sans relâche , veillons au même temps que nous craignons et autant que nous craignons. Remettons-nous souvent dans l'esprit ces comparaisons familières, mais convaincantes, dont se servait saint Chrysostôme, pour faire comprendre sensiblement à ses auditeurs la vérité que je vous prêche. Car, disait ce Père, on n'attend pas à équiper un vaisseau quand il est en pleine mer, battu des flots et de la tempête, et dans un danger prochain du naufrage. On ne pense pas à munir une place quand l'ennemi arrive et qu'il l'investit. On ne commence pas à meubler le palais du prince, quand le prince est à la porte et sur le point d'y entrer. Figures naturelles , qui nous font mieux sen- > tir la nécessité d'une vigilance prompte et assidue,
que toas les raisonnements. Non , non , ajoute saint •Grégoire pape , il ne sera pas temps de se disposer au jugement de Dieu quand ces signes avant-cou- •reurs de la venue du Fils de Thomme paraîtront, je «e dis pas dans le ciel ni sur la terre, mais dans nous-mêmes : quand le soleil s'obscurcira , c'est-àdire, quand notre raison sera dans le désordre et dans les ténèbres, où la présence et Thorreur de la mort ont coutume de la jeter : quand la lune s'éclipsera, c'est-à-dire, quand notre volonté, marquée par l'inconstance de cet astre, sera affaiblie, et hors d'état de former aucune résolution : quand les étoiles tomberont du firmament, c'est-à-dire, quand nos sens seront troublés et que nous en aurons perdu l'usage. Souvenons-nous de l'excellente réfiexion de saint Augustin, qui seule, bien méditée, vaut tout un discours : que, pour mourir chrétiennement, «il ne suffit pas , lorsque la mort approche , de penser à la mort, ni même de se préparer à la mort, mais qu'il faut y avoir pensé et s'y être préparé; :pourquoi? parce que Jésus-Christ, dont toutes les paroles sont autant d'oracles , et qui sait renfermer dans un mot les plus profonds mystères do salut, «e nous a pas dit, préparez-vous alors, mais soyez vpréts : EstoieparatU (Luc. , 12.) D'où je tire cette terrible conclusion , qu'il y a un temps où l'on peut se préparera la mort et être réprouvé de Dieu. Ainsi •«n arriva-t-il à ces mêmes vierges, j'entends ces vierges folles, dont je vous ai déjà proposé l'exemple. Elles se préparèrent, elles coururent chercher de l'huilepour remplir leurs lampes , mais trop tard : l'époux était entré dans la salle, et elles en trouvèrent à leur retour la porte fermée. Combien de mourants que Dieu réprouve lors même qu'ils se préparent, et dont l'actuelle préparation, par un juste jugement du ciel , n'empêche pas l'éternelle damnation , parce qu'au lieu d'une préparation entière et consommée , ce n'est qu'une préparation imparfaite et commencée? Ils s'éveillent de leur assoupissement, ils prennent en main la lampe de la foi, l'onction de la charité leur manque, et ils s'emjiressent, ils s'inquiètent, ils s'agitent ; mais l'époux cependant avance, la mort les enlève, ta porte de la miséricorde leur est fermée , et Dieu leur déclare qu'il ne les connaît plus.
Soyez donc prêts, mes chers auditeurs, et toujours prêts : Estote parati ; et que cette préparation ne consiste point seulement en des projets vagues et sans fruits, à quoi se termine souvent toute la disposition que nous apportons à la mort ; mais en des actions et des effets, en de sérieux examens, en de fréquentes confessions, «n de ferventes communions , en de saintes retraites , en d'utiles lectures, dans les aumônes, dans les prières, dans tous les exercices de la piété chrétienne ; car, sans cela , tout le reste n^st qu'illusion. Ne nous fions point
SUR LA PRÉPARATION A LA MORT
à la vigilance des autres; et dans une affiiire où if s'agit de nous-mêmes, ne comptons, pour y veiller, que sur nous-mêmes. Dieu nous a donné des pasteurs, dit l'apôtre saint Paul, qui veillent sur nous, comme étant responsables de notre salut. Mais, après tout, nous sommes nos premiers pasteurs, et en bien des rencontres nos uniques pasteurs; et toute la vigilance des pasteurs de l'Église ne nous garantira pas des périls de la mort, si elle n'est accompagnée et soutenue de la nôtre. S*il8 nous refusent leurs soins , et qu'ils nous laissent périr, ils rendront compte à Dieu de notre perte; mais nous n'en serons pas moins perdus. La rigoureuse justice que Dieu exercera sur eux pour noos avoir abandonnés ne diminuera rien de celle qu'il exercera sur nous pour nous être abandonnés nousmêmes. Car si Dieu les a menacés , en leur confiant nos âmes, de les leur redemander : Sanguinem antem ^us de manu tua requiram (Ezech. , 33) , je puis bien vous appliquer la même menace, et vous dire de la part de Dieu qu'il vous redemandera vous mêmes à vous-mêmes , puisqu'il vous a spécialement chargés de vous-mêmes : Animam autem tuant de manu tua requiram.
Mais quelle est la pratique de cette vigilance si nécessaire? Je la réduis à trois points, qui comprennent en abrégé toute la morale de l*Évangile , et qui sont comme les principes fondamentaux de toute notre conduite à l'égard de la mort. Premièrement, se tenir toujours dans l'état où l'on voudrait mourir ; du moins n'être jamais dans un état où l'on aurait horreur de mourir •: et la raison est qu'on peut mourir partout et à chaque instant. Or, prenant cette règle, et sans sortir de cette assemblée, m'adressant à vous , mes chers auditeurs , si je vous demandais , Êtes- vous prêts ? qu'auriez-vous à me répondre? Mais ce que je ne puis ici vous demander à chacun en particulier, vous pouvez chacun en particulier vous le demander à vous-mêmes : Voudraisje mourir dans cette habitude criminelle , et porter au tribunal de Dieu tant de péchés qu'elle m'a fait commettre, et qu'elle me fait commettre tous les jours ? voudrais-je mourir avec ce ressentiment que je conserve dans mon cœur, et qui m'entretient dans une division dont Dieu est offensé et Je monde même scandalisé? voudrais-je mourir redevable aa prochain de telle et telle injustice que ma conscience me reproche , et sur quoi je ne puis attendre de la part de Dieu nulle rémission , tant que je pourrai la réparer et que je ne la réparerai pas ? Le voulezvous en effet, mon cher frère? voulez- vous, dîs-je, mourir de la sorte? mais si vous ne le voulez pas, il faut donc sortir de cet état, et au pi us tôt. Car vous y pouvez mourir autant de fois que vous y restez de moments, puisqu'il n'y a pas un moment où vous ne soyez exposé au coup de la mort. ^
SUR lA PRËPARATiON A LA MORT.
37ii
Secondement , faire toutes ses actions en vae de non, c'est-àndire, agir en tout comme Ton voni raToîr £ût à la mort. Pour cela , ne rien entre- «dre, ne rien exécuter, n'arrêter, ne régler rien idiant remploi de la journée, qu'auparavant et esprit on ne se soit mis an lit de la mort , et qu'on it bien pensé devant Dieu ce qu'alors on jugera wtte aifaire où l'on se sera embarqué , de ce desn qu'on aura formé, de ces moyens qu'on aura s pour y réussir ; ce qu'on approuvera , ce qu'on mera, ce qui consolera, ce qui affligera ; comnt on souhaitera de s'être comporté dans cette sasion, d'avoir parlé dans cette conversation, voir rempli cette charge, cette commission, de Ere acquitté de ces exercices de pénitence, de irité, de religion. Prévenu de ces idées, on n'estime a , on ne veut rien , on ne dit rien , on ne fait rien , i ne soit selon la loi de Dieu ; et tout ce qu'on esle, c'est en chrétien qu'on l'estime ; tout ce qu'on It , c'est en chrétien qu'on le veut ; tout ce qu'on , c'est en chrétien qu'on le dit , tout ce qu'on fait, st en chrétien , et avec zèle , avec ferveur, qu'on fait.
rroisièmement , rentrer souvent en soi-même , raminer souvent soi-même pour se bien connaître: qu'est-ce que j'appelle se bien connaître ? c'est maître toutes ses obligations , tout le bien qu'on it pratiquer et qu'on ne pratique pas , tout le mal 'on doit éviter et qu'on n'évite pas , à quoi l'on it prendre garde dans la condition où l'on est, obstacles qu'on y trouve ou les avantages pour salut, avec quels progrès on y avance, ou à quels arements on y est sujet ; avoir, pour cette recher- B si- solide et si importante, des temps marqués as l'année , dans le mois , dans la semaine ; médisur cela, délibérer, former ses résolutions, pleu- ' le passé , assurer l'avenir, et prendre sans cesse e ardeur toute nouvelle. C'est ainsi que notre linte , selon l'expression du prophète royal , dent notre plus ferme appui , parce qu'elle sert à ;iter notre vigilance : Posuistifirmamentum^us inidinem. (Pê. 88.) Telle éuit la crainte des nts, et le fruit qu'ils en retiraient. Tous les jours leur vie , non-seulement ils envisageaient la mort, [i-seulement ils veillaient pour se disposer à la art, mais ils apprenaient la science de la mort : nment ? en se faisant de la vie même un apprensage et un exercice de la mort ; et c'est ce qui me te à vous expliquer dans la troisième partie.