‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 126 sur 256 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Quoique l'homme, depuis sa chute, ait une pente naturelle et par conséquent une malheureuse facilité à se pervertir, il est néanmoins vrai, et l'expérienee nous le démontre , que dans le cours ordinaire il ne se pervertitjamaistoutà coup, mais par degrés. I C'est peu à peu , et d'une manière souvent impe^

voAifU: tdpuisenius, àoriantur. (Auo.) Et pour l ceptiblev<iue son désordre va toujours croissant

SUR L'ÉLOIGNEMENT DE DIEU, etc.

i le Saiot-Esprit ne pouvait nous mettre devant les BOX une plus sensible image de ce funeste progrès , a*en nous proposant Fexemple de Lazare. Car ce 'eat pas sans mystère que ce même Lazare , qui , ar une disposition particulière de Dieu , devait être I figure du pécheur, nous est représenté par Té- Migéliste en cinq différents états. Premièrement, oauneroalade et dans une extrême langueur : £rat mk/amlangueruLazarus. (Joan., lt.)Secondeseat, comme assoupi et dans un sommeil léthargi- [■a : Ixaarus amicus noster dormit, (Ibid.) En roisième lieu, comme mort et sans aucun sentiment le Tie : Lazarus mortuus est. (Ibid.) Ensuite comme nseveli, et même depuis quatre jours : Qualridua' m$ esL (Ibid.) Enfin, comme infect et sentant déjà sauvais : Domine, jamfetet. ( Ibid. ) Or quelle idée lias juste peut-on se former du malheur d'une âme [Ht, séduite par la passion et entraînée par le charme lu monde, vient insensiblement à se corrompre, et [d d'abord n'a point d'autre marque de son dérégle- Deot qu'une certaine langueur dans le service de )ieu; qui de là tombe dans une espèce de léthar- ;ie, et dans un profond assoupissement sur tout ce [oi regarde ses devoirs et Taffaire de son salut ; qui tîentôt après perd la vie de la grâce par le péché; loi , par de fréquentes rechutes , s'ensevelit , pour linsî dire, dans l'habitude du crime; et, afin que 'application soit entière , qui , corrompue elle-même )t dans ses maximes et dans ses mœurs , répand encore au dehors une contagion mortelle, et infecte es autres de son mauvais exemple? N'est-ce pas linti que s'accomplit tous les jours ce mystère d'iniloité, et que l'on descend sans y prendre garde jusques au fond de l'abîme? Écoutez-moi, et ne perdez rien d'une moralité aussi chrétienne que BdMà.

Le premier pas qui conduit à la mort , je dis à la mort de l'âme, c'est la langueur: Erat quidam kmçuens. Hon pas, reprend saint Bernard, et remarquez ceci, non pas cette langueur de charité dont l'épouse des Cantiques se faisait un mérite auprès de son divin Époux, quand elle disait aux filles de Jérusalem : Adjuro vos, si inveneritis dilectum meum, ut nurUietis ei quia amore langueo ( CatU., 5) : Je vous conjure, si vous trouvez mon bien-aimé , de lui dire que je languis d'amour pour lui. Car languir d'amour pour Dieu , ce n'est point un état imparfait, puisqu'au contraire c'est la perfection même. Non pas encore cette langueur involontaire et d'aridité dont se plaignait David , lorsque, touché du sentiment de sa misère, il disait à Dieu : yinima mea siaU terra sine aqua tibi ( Ps. U2 ) : Mon âme. Seigneur, est devant vous comme une terre sèche et aride. Car cette sécheresse intérieure qui affligeait le saint roi , pouvait être une épreuve de Dieu et une épreuve rigoureuse, sans être un

désordre qu'il eût à se reprocher. Quand donc j'ai dit langueur dans le service de Dieu, je conçois, et vous devez concevoir avec moi , une langueur d'infidélité, une langueur qu'on ne peut imputer qu'à soi-même , et dont l'effet ordinaire est que peu à peu l'on se relâche de cette régularité qui entretenait la ferveur ; qu'on se rebute de ses devoirs, qu'on s'ennuie de la dévotion, qu'on abandonne la prière, qu'on quitte l'usage d^ sacrements , qu'on se dégoûte de la parole de Dieu , qu'on a horreur des pratiques de la pénitence; que les obligations les plus communes de la religion deviennent pesantes et onéreuses; qu'on s'en dispense aisément, qu'on ne s'en acquitte que très-négligemment; en un mot, qu'on ne sert plus Dieu en esprit , mais comme par cérémonie , l'honorant des lèvres et non du cœur : Popth lushic labiis me honorât» ( Isai. , 29 ; Matth., 15; Mabg. , 7.) Car voilà le portrait que saint Bernard faisait autrefois de cette langueur spirituelle; et Dieu veuille que notre expérience ne nous ait jamais fait sentir ce qu'un sage discerneçient et l'esprit de Dieu lui en avaient fait connaître!

De vous dire , chrétiens , que cette langueur est un état injurieux à Dieu , c'est sur quoi il serait inutile de m'étendre , puisque vous le comprenez assez de vous-mêmes, et que Dieu s'en est si hautement déclaré dans l'Écriture. Car pourquoi , dans l'ancienne loi. Dieu rejetaît-il expressément les victimes qui paraissaient languissantes , lorsqu'on les conduisait au sacrifice pour lui être immolées , sinon, dit saint Chrysostôme, parce que la victime qu'on offrait au Seigneur représentait l'âme chrétienne, dont la vive et ardente piété devait être le véritable sacrifice de la loi de grâce; et qu'en effet rien n'est plus indigne de Dieu qu'une âme lâche qui n'est plus touchée ni de la vue de ses perfections , ni de la reconnaissance de ses bienfaits , ni de la terreur de ses jugements, ni de zèle et d'amour pour lui ? Vous me demandez, disait-il aux Israélites, en quoi vous me déshonorez? et moi je vous réponds : En ce que vous ne me présentez que des hosties méprisables ; en ce que vous n'ofûrez sur mon autel que ce qu'il y a dans vos troupeaux de malade et de languissant : Dixistis : In qua despeximus nomen tuumf Si o/feratis claudum et Icmguidum , nonne fnalum est? ( Malach. , t. ) Or ce que Dieu leur disait, il nous le dit à nous-mêmes. Pour toutes les choses du monde vous êtes vifs et agissants; mais pour moi vous n'avez que de l'indifférence et de la froideur. S'il s'agit de vos affaires temporelles , de vos intérêts , de votre fortune, c'est là que tout votre feu se réveille et que vous redoublez vos soins : mais s'agit-il de ma gloire^ s'agit-il d'accomplir un devoir chrétien , de m'adresser une prière, d'assister au mystère redoutable de mes autels, d'examiner le fond de vos coascleuciea ^ dA xaâiv\«x vdj^^

etderobsenrer, d*écouter ma parole etd'ea profiter? ce n'est alors que tiédeur et que négligence. Allez, mondains, allez chercher un Dieu qui puisse agréer votre culte, et qui s'en tienne honoré; mais, de ma part, n'attendez que de justes reproches et de rigoureux châtiments. Langueur non moins pernicieuse à l'homme qu'elle est injurieuse à Dieu , et cela comment ? par mille raisons : parce que c'est une espèce de maladie que les remèdes les plus efficaces peuvent à peine guérir; parce que , dans la pratique, cette guérison est en effet aussi rare que difficile; parce qu'on voit bien plus d'impies se convertir de bonne foi , que d'âmes tièdes reprendre un esprit de ferveur ; parce que les conséquences de ce mal sont encore plus funestes que le mal même ; parce qu'elles sont d'autant plus à craindre qu'on les craint moins , et que, sous prétexte qu'on est exempt de certains vices grossiers, on vit dans une sécurité trompeuse; parce que c'est enfin pour cela que le Saint-Esprit, dans l'Apocalypse, a dit au tiède ces étonnantes paroles : Utinam frigidm esses aut calidusl {Apoc, , 3. ) Plût au ciel que vpus fussiez ou tout à fait à Dieu ou tout à fait contre Dieu! Mais cette morale me conduirait trop loin; passons à un autre point.

De la langueur on tombe dans l'assoupissement ; et le passage de l'une à l'autre est si naturel , que, selon le texte sacré, il est même comme infaillible. Dans ce premier état d'imperfection que je viens de marquer, quelque languissante que fût une âme , encore n'était-dle pas entièrement ni absolument insensible aux mouvements de la grâce; encore s'humiiiait-elle et gémissait-elle quelquefois de son relâchement; encore était-elle quelquefois effrayée de cette menace : Sed quia tepidus es, incipiam te evomere ex are meo (Ibid.) : Parce que vous êtes tiède , je commencerai à vous rejeter ; encore , pour se garantir de ce malheur, écoutait-elle de temps en temps la voix de sa conscience : une prédication solide et touchante , une remontrance vive et forte ; uno maladie, une disgrâce, une affliction, ne laissaient pas d'avoir encore quelque vertu pour la réveiller, et lui inspirer, malgré sa tiédeur, de bons désirs. Mais dans l'état dont je parie et que je déplore, on n'éprouve plus rien de tout cela. Ce qui causait à l'âme de*saintes frayeurs , n'en cause plus; ce qui produisait des remords, n'en produit plus ; ce qui excitait la douleur et la componction^ ne se fait plus même sentir ; ce qui donnait de la confusion , ne fait plus rougir; pourquoi.' parce que l'assoupissement est formé. On est encore, quant à l'essentiel, ami de Dieu; mais on l'est comme Lazare, dont le Sauveur disait : Lazarusamicus noster dormit. (Joan., .11.) Car de même que le sommeil du corps tient toutes les opérations des sens liées et suspendues; aassidans ce désordre où Vime se trouve, il semble

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qu'on ait des yeux pour ne plus voir, et des oreilles pour ne plus entendre : Ut videnUs non videani, et audientes non intelligant, (Luc. , 8.)

Et voilà , mes chers auditeurs , l'état malheureux où parurent ces trois disciples que Jésus^C^hrist avait choisis pour l'accompagner au jardin, et pour être témoins de ses derniers sentiments la veille même de sa passion. Cet adorable Sauveur venait de les quitter; et en les quittant, il les avait avertis que l'heure approchait où leur fidélité serait mise à l'épreuve de la plus violente tentation. Il leur avait représenté le danger pressant où ils étaient, et le scandale que causerait leur lâcheté, s'ils TabandoDnaient. Il les avait exhortés à se tenir sur leon gardes, et à veiller : ngllaie. (Màtth. , 24 , etc.,^ Ainsi, dis-je, leur avait-il parlé, pour les préparer au combat ; mais au bout de quelques moments il les trouve assoupis et endormis : Et invenU eos dor* mientes. (Matth., 26.) Exemple , mais exemple te^ rible , de ce qui nous arrive tous les jours dans la conduite du salut. On s'étonne, et l'on a raison de s'étonner, que , malgré tous les oracles de la parole de Dieu, qui nous crient sans cesse. Veillez, tant de chrétiens , sages d'ailleurs selon le monde, s'endorment néanmoins sur l'essentielle af&ire de leur éternité : et n'est-il pas en effet incompréhensible qu'un homme instruit des principes de sa religion, et qui connaît la nécessité et la difficulté de se sauver, qui se voit environné de précipices et d'écueils, qui sait que le monde, pour le perdre, lui dresse partout des embûches; que rennemi, comme un lion rugissant, tourne autour de lui pour le dévorer; que la mort l'attend comme un voleur pour le surprendre ; qu'il est à la veille d'un jugement sans miséricorde, et sur le point d'une éternité bienneureuse ou malheureuse dont il court tous les risques , puisse tomber dans un tel assoupissement et y demeurer. C'est ce que nous ne concevons pas : mais nous n'avons de la peine à le coqoevoir, que parce que nous ne remontons pas jusques à la source et aux jugements de Dieu. Car il est vrai que Dieu s'en mêle , et que cet assoupissement dont nous sommes la principale et première cause, est en même temps un des effets de sa plus sévère justice. Qui nous l'apprend? Lui-même, par ces paroles d'Isaîe, trop expresses pour en douter, et trop funestes pour n'en pas trembler : Quomeun miscuU vobis Dominus spiritum sopotiSy clattdet oculot vesiros, et prophetas vestros operiet. (Isai., 29.) Parce que le Seigneur a répandu sur vous un esprit d'assoupissement; c'est-à dire, comme l'explique saint Augustin, parce que, touché de vos infidélités, il a permis que vous soyez tombés dans l'assoupissement, vos yeux seront fermés à la lumière et aux plus claires vérités, et vous serez sourds à la voix de NO^i^Vos lélés ^^^lea. Ils vous parleront, et vous

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Qtendrezplus ; ils vous reprocheront vos dé- , et vous ne les croirez plus. Or cela même , l saint Chrysostôme , ne s'accomplit pas tout Comme les vierges folles de l'Évangile, d'un ssement léger par où leur malheur com- Tinrent enfin à s'endormir tout à fait : DornoU onmes , et dormierunt (MjLtth., 25); le en est-il d'un mondain qui quitte Dieu , et eu délaisse. L'enchantement du siècle , l'éla prospérité, l'amour du plaisir, la liberté, ïDdance, l'impunité, tout cela l'endort peu jusqu'à le réduire au déplorable état où l'Énous représente l'infortuné Jonas, lorsqu'au de la tempête, tandis que les autres étaient ;€&oi , il demeurait seul plongé dans un prommeil : El dormiebatsopore gravi. {Jovx., prédicateur a beau déclamer, un confesseur conjurer, exhorter, menacer; après avoir calice d'assoupissement et s'en être comme dans le progrès d'une vie mondaine et senon ne ne se réveille plus : Dormiebat sopore Et c'est ainsi , lâche chrétien , que vous de- 4>us les jours plus insensible , en buvant , seangage du même Isaïe, le calice de la colère ;neur, et en le buvant jusques au fond : QtU de manu Domini calicem irx ejus, etusque duni calicis soporis bibistL (ISAi., 51.) nal peut aller encore plus loin, et il y va. t assoupissement conduit enfin à la mort; et la destinée du pécheur est malheureusement ble à celle de ce prince réprouvé, dont il est livre des Juges que , joignant la mort au itl, il périt par un coup du ciel dans le lieu qui devait lui servir d'asile : Qui soporem eonsodans , de/ecit et mortuus est. (Judie., r de s'imaginer alors que la vie de la grâce longtemps subsister; de se flatter que^ ne it presque aucune marque de religion et n'en lant plus les oeuvres, on en puisse conserver : ; de croire qu'on se préservera de cette semort que cause le péché , sans faire paraître rd de Dieu nul signe de vie : abus , chrétiens , fiance présomptueuse. On meurt donc, et sse absolument de vivre pour Dieu ; et il n'est ulement vrai de dire, Lasaru^ dormit (Joan., ^azare dort; mais il faut ajouter, Lazarus us est y Lazare est mort. Car le péché, j'enle péché mortel , ou la mort de l'âme par le succède à son assoupissement : une médisance qui échappe, une haine secrète qu'on nouris le coeur, un emportement de vengeance ne réprime pas , une injustice que Ton comm désir criminel à quoi l'on consent, mille sortes de péchés contre lesquels on n'est en garde, achèvent d'étouffer dans l'âme enne cette étincelle de vie qui lui restait. De

là ce juste en qui la grâce produisait des opérations saintes et méritoires ; ce juste qui , malgré ses relâchements , avait encore l'habitude de la charité^ ce juste qui , mourant qu'il était, ne laissait pas d'être encore ami de Dieu et enfant de Dieu, dépouillé de cette grâce qui l'animait, n'est plus devant Dieu qu'un triste cadavre sans action et sans mouvement PLojsarti^ mortuus est. Le comble de la désolation , c'est que l'on en vient souvent là sans le savoir; et que par un aveuglement qu'on ne comprend pas , parce qu'il n'a point d'exemple dans la nature , quoique mort selon Dieu , l'on se croit toujours vivant.

Voilà néanmoins, mes chers auditeurs, ce qui ne manque presque jamais d'arriver dans le cours d'une vie lâche ; et tel fiit l'état de cet évéque à qui Dieu disait : Scia opéra tua quia nomen habes quod vivas y et mortuus es {Apoc.^ 3) : Je sais quelles sont vos œuvres ; vous passez dans le monde pour un homme vivant , et vous êtes mort. Comme s'il lui eût dit : Je sais que vous vous êtes acquis dans le monde une vaine estime; je sais qu'il y a des hommes trompés par la fausse apparence de*votre vertu ; je sais qu'on vous croit de la probité et de la piété : mais je sais aussi que vous n'a vezde tout cela que le nom : Nomen habes quod vivas ; je sais qu'avec tout ce mérite qui éblouit les yeux , un péché que la passion vous cache et sur quoi elle vous aveugle ; un péché que vous ignorez , mais dont votre conscience n'est pas moins chargée; un péché que vous dissimulez à vous-mêmes , donne la mort è votre âme : Nomen habes quod vivcu y et mortuus es. Or, à combien de mes auditeurs ce reproche ne peut-il pas convenir? Combien de chrétiens, réputés justes , ont en effet tous les dehors d'une vie pure et innocente et sont toutefois , comme des sépulcres blanchis , pleins de corruptions et d'iniquités ? Combien de femmes , prétendues régulières et honnêtes , sont à couvert de la censure sur un certain honneur du monde, et dès là croient avoir accompli toute justice et être en assurance auprès de Dieu , quoique mille péchés qu'elles ne comptent pour rien, immodesties, luxe, folles dépenses, amour d'elles-mêmes , dureté envers les pauvres, oisiveté moUe, jeu sans règle, divertissements continuels et sans mesure , soient pour elles autant de principes de mort? Combien d'hypocrites, dont la vie , sous le faux éclat de quelques actions saintes et vertueuses, n'est qu'un fantôme qui séduit? et combien d'autres , trompés par eux«mêmes et ne se connaissant pas , prennent pour sainjeté , pour vertu , pour religion , ce qui , dans l'idée de Dieu , n'est que vanité , n'est qu'intérêt , n'est qu'imperfection ? Tous , autant de sujets à qui l'on peut dire : Nomen habes quodvivasy et mortuus es. Tous, dans la pensée de saint Augustin, autant de Lazares sur qui il fiiut

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que Jésus-Christ £ayne agir sa grâce toute-puissante, pour leur rendre cette vie divine que le péché leur a ûdt perdre.

Miracle, poursuit ce saint docteur, toujours accompagné dans l'exécution , de difficultés et d'obstacles ; mais dont les obstacles et les difficultés sont encore bien plus insurmontables quand Tânie, ainsi morte par le péché, au lieu de recourir promptement à l'auteur de la vie, et de se mettre en état par la pénitence d'être spirituellement ressuscitée, s'ensevelit dans son péché par l'habitude même du péché. Car voilà jusqu'où l'iniquité se porte; et s'il peut y avoir de l'ordre dans le dérèglement d'une âme qui se pervertit, voilà Tordre que le Saint- Esprit nous y fait remarquer. Ce péché, qui, selon l'expression du prophète royal, est comme une fosse que l'impie s'est creusée, devient un tombeau poXir lui. Ce n'est plus seulement un mort de quatre jours ; mais par le délai qu'il apporte à sa conversion , par la tranquillité avec laquelle il demeure dans la disgrâce de Dieu , c'est peut-être un mort de quatre années, souvent même de dix, de vingt années et au delà. Voulez-vous , mes chers auditeurs , que je vous présente en un mot , mais d'une manière sensible, l'affreux état où il se trouve alors ? Figurez-vous l'état de Lazare dans le tombeau. 11 avait, dit l'Évangéliste , les pieds et les mains liés , le corps enveloppé d'un suaire, serré de bandes, sous une pierre ^'une énorme grosseur : lÂgatus pedes et manus instiUs, et fades ilHus sudario erat ligata. (JoAif., 11.) Tel est l'homme du siècle plongé dans son habitude : mille engagements le lient et l'attachent à la créature; mille embarras de conscience l'enveloppent, sans qu'il voie de jour pour en sortir ; le poids d'une longue habitude l'accable , et met le comble à son malheur aussi bien' qu'à sa malice. Ah! mes frères , conclut saint Augustin , qu'il est difficile à un homme que le péché tient asservi de la sorte de se dégager et de se relever ! Quam difficile surgit, quam tatUa moles consuettidinis premit! (Auo.) Si ce n'était qu'un simple mort , c'està-dire , un pécheur seulement pécheur, mais sans attachement à son péché , sans nulle obligation particulière qu'il eût contractée par son péché , il pourrait plus aisément revenir; et à force de s'écrier avec l'apôtre : Infelix ego homo, quis me liberabit de corpore mortis hiifus î {Rom,, 7.) Infortuné que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort? il aurait lieu d'espérer un heureux retour à la vie. Mais quand , après le péché , il se voit étroitement serré par les liens du péché : quand le péché , outre la mort qu'il lui a causée , l'a fait entrer en de malheureuses intrigues , Ta embarqué dans des commerces d'où il ne lui est plus libre de se retirer sans faire dans le monde des éclats auxquels il ne peut BB résoudre , l'a jeté dans un gou£fre et dans

un labyrinthe d'affaires qui n'ont point de fin, Ta rendu personnellement responsable des crimes d'autrui. Quand le péché attire après soi des restitutions , des réparations , des satisfactions qui doivent coûter, et dont rien néanmoins ne peut dispenser; ah! c'est alors qu'il faut à Jésus-Christ toute la vertu de sa grâce pour arracher cette âme du sein de la mort ; c'est alors , et en vue d'une résurrection si miraculeuse, que cet Homme-Dieu ressent les mêmes mouvements dont il fut agité à l'aspect du tombeau de Lazare; c'est alors qu'il a de quoi pleurer, de quoi frémir, de quoi se troubler. Car qu'y a-t-il,dit saint Augustin,, de plus digne des larmes d'un Dieu, qu'une âme créée à l'image de Dieu , et devenue Tesclave du démon et du péché? Quel sujet plus capa* ble de troubler un Dieu sauveur, que de voir dans l'habitude du crime et dans le centre de la perdition ce qu'il a sauvé ?

Enfin, après la sépulture, suit la corruption du cadavre et l'infection même qui en sort : Domine, Jamfetet. ( Joàn. , 11 .) Car un pécheur dont le fonds est gâté et corrompu , ne s'en tient pas là ; et quand il le voudrait, il ne le peut pas. Son libertinage, qu'il avait intérêt de cacher, se répand malgré lui au dehors : peu à peu il se fait connaître; et à mesure qu'il se fait connaître , il devient contagieux. Comme il n'est rien de plus subtil à se communiquer que l'exemple, chaque exemple qu'il donne porte avec soi cette odeur de mort dont parlait l'apôtre, Odor mortis in mortem. ( 2. Cor., 2.) Et parce que le monde est plein d'âmes faibles, qui n'ont pas la force de résister aux impressions qu'elles reçoivent, non-seulement il les scandalise, mais il les corrompt Ainsi un père vicieux pervertit, sans le vouloir même , ses enfants. Ainsi une mère coquette inspire l'air du monde à une fille qu'elle élève. Ainsi un maître débauché rend des domestiques complices et imitateurs de ses débauches. Ainsi une femme sans conscience dérègle toute une maison. Ainsi un homme libertin et sans religion , abusant de son esprit et débitant ses fausses maximes, suffit pour infecter toute une cour. Ah! mon Dieu , un ouvrage digne de vous , c'est la conversion de ce pécheur. Domine, jam fetet, (Joan., 11.) C'est unhomnM pernicieux et pour lui-même et pour les'autres ; c'est un homme corrompu dans ses mœurs et dans sa sentiments. Mais enfin, tout corrompu qu'il est , il peut encore servir de sujet à votre grâce. Je sais que pour le convertir il ne faut pas moins qu'un mirade; mais ce miracle, Seigneur, est dans vos mains; il ne tient qu'à vous de le faire, et c'est celui , mes chers auditeurs, que je vais vous-faire admirer dans la résurrection de Lazare. Lazare mort, figure d'un juste qui se pervertit. Lazare ressuscité, figure d'un pécheur qui se coavertit , c'est la seconde |»a^ Ue.

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