PREMIÈRE PARTIE
Si la loi de Dieu était la seule règle de nos actions, et s'il se pouvait faire que notre vie roulât uniquement sur le principe de cette première et essentielle loi dont Dieu est l'auteur, on pourrait dire , chré* tiens, qu'il n'y aurait plus de pécheurs dans le monde, et que dès là nous serions tous, non-seulement parfaits, mais impeccables. Nos erreurs, nos désordres, nos égarements dans la voie du salut, viennent de ce que, outre la loi de Dieu, il y a encore une autre règle d'où dépend la droiture de nos actions, et que nous devons suivre; oU plutôt, do ce que la loi de Dieu, qui est la règle générale de ton* tes les actions des hommes, nous doit être appliquée en particulier par une autre règle encore plus pro» chai ne et plus immédiate, qui est la conscience. Car, qu'est-ce que la conscience? le docteur angélique saint Thomas nous l'apprend en deux mots. C'est l'application que chacun se fait à soi-même de la loi de Dieu. Or, vous le savez, et il est impossible que l'expérience ne vous en ait convaincus, chacun se fait Tapplication de cette loi de Dieu selon ses vues, selon ses lumières, selon le caractère de son esprit, je dis plus , selon les mouvements secrets et la disposition présente de son cœur. D'où il arrive que cette loi divine mal appliquée, bien loin d'être tou-
SUR LA FAUSSE CONSaENCE.
jours daos la pratiqua une règle sûre pour nous, soit du bien que noua devons faire, soit du mal que nous devons éviter, contre Tintention de Dieu même, nous sert très-souvent d^une fausse règle dont nous abusons et dont nous nous autorisons, tantôt pour commettre le mal , tantôt pour manquer aux obligations les plus inviolables de Caire le bien. Entrez, 8*tl vous platt, dans ma pensée, et tâchez d*approfondir avec moi ce mystère important.
Il est vrai, chrétiens, la loi de Dieu absolument considérée , est en elie*méme, et par rapport à Dieu qui est son principe, une loi simple et uniforme, une loi invariable et inaltérable, une loi, comme parle le prophète royal, sainte et irrépréhensible : Lex DamùU immaculata. ( Psalm. 18. ) Mais la loi de Dieu entendue par rbomnoe, expliquée par Thomme, tournée selon l'esprit de Thomme, enfin réduite k la conscience de Thomme, y prend autant de formes différentes qu*il y a de différents esprits et de consciences différentes, s*y trouve aussi sujette au changement que le même homme qui Fobs^ve, ou qui se pique de l'observer, est lui-même, par son inconstance naturelle, sujet à changer : le dirai-je? y devient aussi susceptible, non-seulement d'imper^ fection , mais de corruption , que nous le sonunes nous-mêmes dans Tabus que nous en faisons, lors même que nous croyons nous conduire et agir par elle. Cest la loi de Dieu , j'en conviens; mais celuici l'interprète d'une façon, celui-là de l'autre; et par là elle n'a plus dans nous ce caractère et de simplicité et d*uniformité. C'est la loi de Dieu; mais, selon les divers états où nous nous trouvons , nous la resserrons aujourd'hui , et demain nous TélargissoBs; aujourd'hui nous la prenons dans toute sa rigueur, et demain nous y apportons des adoucissements ; et par là elle n*a plus à notre égard de stabilité. Cest la loi de Dieu ; mais , par nos vains raisonnements, nous l'accommodons à nos opinions, à nos inclinations mauvaises et dépravées, et par là BOUS faisons qu'elle dégénère de sa pureté et de sa sainteté. En un mot, toute loi de Dieu qu'elle est, par Tintime liaison qu'il y aentre elleet la conscience des hommes, elle ne laisse pas en ce sens d'être mêlée et confondue avec leur iniquité. Parlons encore plus clairement dans un sujet qui ne peut être assez développé.
De quelque manière que Ton vive dans le monde, chacun s*y fait une conscience ; et j*avoue qu'il est nécessaire de s*en former une. Car, comme dit fort ïÂen le grand Apôtre, tout ce qui ne se fait pas selon la conscience est péché : Omne quod non est ex /icfe, peecatiim est. ( Rom. 14. ) Or, par ce terme , /ide, saint Paul entendait la conscience, et non pas simplement la foi; ou, si vous voulez, il réduisait la foi pratique à la conscience. Tel est le sentiment d^is Pères, et la suite même du passage le montre
évidemment. C'est-à-dire qu'il faut une conscience pour ne pécher pas, et que quiconque agit sans conscience, ou agit contre sa conscience, quoi qu'il Usse, fît-il même le bien, pèche en le faisant. Mais il ne s'ensuit pas de là que, par la raison des contraires, tout ce qui est selon la conscience soit exempt de péché. Car voici, mes chers auditeurs, le secret que je vous apprends , et que vous ne pouvez ignorer sans ignorer votre religion : comme toute conscience n'est pas droite, tout ce qui est selon la conscience n'est pas toujours droit. Je m*explique : comme il y a des consciences de mauvaise foi, des consciences corrompues, des consciences, pour me servir du terme de rÉcriture, cautérisées : CatUeriatam habenWan conscientiam ( 1. Timoth.y 4 ), c*est-à-dire des consciences noircies de crimes , et dont le fond n'est que péché, ce qui se fait selon ces consciences ne peut pas être meilleur, ni avoir d'autres qualités que ces consciences mêmes. On peut donc agir selon la conscience , et néanmoins pécher; et , ce qui est bien plus étonnant, on peut pécher en cela même et pour cela même qu'on agit selon sa conscience, parce qu'il y a certaines consciences selon lesquelles il n'est jamais permis d'agir, et qui, infectées du péché, ne peuvent enfanter que le péché. On peut, en se formant une conscience, se damner et se perdre, parce qu'il y a des espèces de consciences qui, de la manière dont elles sont formées , ne peuvent aboutir qu'à la perdition, et sont des sources infaillibles de damnation.
Or je prétends , et c'est ici , chrétienne compagnie, où tous les intérêts de votre salut vous engagent à m'écouter ; je prétends qu'il est très-aisé de se faire dans le monde de semblables consciences. Je prétends que plus vos conditions sont élevées , plus il est difficile que vos consciences ne soient pas du caractère que je viens de marquer. Je prétends que ces sortes de consciences se forment encore plus aisément dans certains états qui composent et distinguent le monde particulier où vous vives. Pourrez-vous être persuadés de ces vérités, et ne rentrer pas dans vous-mêmes pour reconnaître devant Dieu la part que vous avez à ce désordre?
J'ai dit qu'il était aisé de se faire dans le monde une fausse conscience : pourquoi ? en voici les deux grands principes. Parce qu'il n'est rien de plus aisé ni de plus naturel que de se faire une conscience, ou selon ses désirs, ou selon ses intérêts. Or l'un et l'autre est évidemment ce que j'appelle conscience déréglée et erronée. Appliquez-vous, et vous en allez convenir. Conscience déréglée , par la raison seule qu'on se la forme selon ses désirs. La preuve qu'en apporte saint Augustin ne souffre pas de réplique. C'est que dans l'ordre des choses, qui est Tordre de Dieu , ce sont les désirs qui doivent être selon la conscience, et non pas la conscience selon les désirs*
Cependant, mes frères, dit ce saint docteur, voilà rillusion et Tiniquité à laquelle , si nous n*y prenons garde , nous sommes sujets. Au lieu de régler nos désirs par nos consciences , nous nous faisons des consciences de nos désirs ; et parce que c*est sur nos désirs que nos consciences sont fondées, qu'arrive-t-il? suivez la pensée de saint Augustin : tout ce que nous voulons, à mesure que nous le voulons, nous devient et nous parait bon : Quodcumque rolumuLSy honum est (August.) Peut-être ne nous paraissait-il d*abord qu'agréable, qu*utile , que commode; mais parce que nous le voulons, à force de Tenvisager comme agréable, comme utile ou commode, nous nous le figurons permis, nous le prétendons innocent, nous nous persuadons qu'il est honnête, et, par un progrès d'erreur dont on ne voit que trop d'exemples, nous allons jusqu'à croire qu'il est saint : Et quodcumque placei, sanctum est. (Ibid.) D'où vient cela? de l'ascendant malheureux que notre cœur prend insensiblement sur notre esprit, pour nous faire juger des choses, non pas selon ce qu'elles sont, mais selon ce que nous voulons ou que nous voudrions qu'elles fussent : comme s'il dépendait de nous qu'elles fussent à notre gré bonnes ou mauvaises, et que notre volonté eût en effet ce pouvoir de leur donner la forme qu'il lui platt. Car c'est proprement ce que saint Augustin a voulu nous faire entendre par cette expression : Quodcumque ptacet, sanctum est. Ce que nous voulons, quoique faux^ quoique injuste, quoique damnable, pour le vouloir trop, et à force de le vouloir, est pour nous vérité, est pour nous justice, est pour nous mérite et vertu. Que chacun s'examine sans se faire grâce : entre ceux qui m'écoutent , peut-être y en aura-t-il peu qui osent se porter témoignage que ce reproche ne les regarde pas.
Et voilà pourquoi le psalmiste, parlantdes erreurs pernicieuses et des maximes détestables qui se répandent parmi les hommes, et dont se forment peu à peu les consciences des pécheurs et des impies, ne manquait jamais d'ajouter que le pécheur et l'impie concevait ces erreurs dans son cœur, qu'il les établissait dans son cœur, que son cœur était la source d'où elles procédaient, et que c'était dans son cœur qu'il avait coutume de se dire à soi-même tout ce qui était propre à le confirmerdans son péché et dans son impiété : Dixit in corde suo. {Psahn. 49.)
S'il avait écouté sa raison, sa raison lui aurait dit tout le contraire. S'il avait consulté sa foi , sa foi , de concert en ceci avec sa raison , lui aurait répondu : Tu te trompes. Il y a une loi qui te défend, sous peine de mort, l'action que tu vas faire sans scrupule. Il y a un tribunal suprême où tu seras jugé selon cette loi. Il y a un Dieu; et, entre les attributs de Dieu, le plus inséparable de son être est sa providence; et une partie de cette providence
SUR LA FAUSSE CONSCIENCE
est la justice rigoureuse avec laquelle il punira too crime. C'est ce que la religion, soutenue de la raison même, lui aurait fait entendre, tout impie qu'il est. Mais parce qu'il n'en a voulu croire que son cœur, son cœur, déterminé à le séduire , lui a tenu un langage tout opposé. Son cœur lui a dit qu'en tel et tel cas sa raison ne lui imposait point une si étroite ni une si dure obligation. Son cœur lui a dit que sa religion ne faisait pas dépendre de si peu de chose un mal aussi grand que la réprobation. Son cœur lui a dit que sa foi serait une foi outrée , si elle poussait jusque-là les vengeances de Dieu; et de tout cela il s'est fait une conscience.
Or, qu'y a-t-il, encore une fois, de plus aisé que de se la faire ainsi selon son cœur? Donnez-moi un homme dont le cœur soit dominé par une passion : tandis qu'elle le domine, quel penchant n'a-t-il pas à opiner, à décider, à conclure suivant le mouvement de cette passion dont il est esclave! quelle détermination ne se sent-il pas à trouver juste et raisonnable tout ce qui la favorise, et à rejeter tout ce qui l'en devrait guérir! Prenons de toutes les passions la plus connue et la plus ordinaire. On a dans le monde un attachement criminel, et on veut l'accorder avec la conscience : que ne fait-on pas pour cela! S'il s'agit de régler des commerces, de retrancher des libertés, de quitter et de fuir des occasions qui entretiennent le désordre de cette honteuse passion , du moment que le cœur en est possédé, combien de raisons fausses, mais spécieuses, ne suggère-t-clle pas à l'esprit pour étendre là-dessus les bornes de la conscience , pour secouer le joug du précepte, pour en adoucir la rigueur, pour contester le droit, quoique évident, pour ne pas convenir des faits, quoique visibles! Par exemple , pour ne pas convenir du scandale , quoiqu'il soit réel , et peut-être même public; pour soutenir que l'occasion n'est ni prochaine, ni volontaire, quoiqu'elle soit l'un et l'autre; pour faire valoir de vains prétextes , des impossibilités apparentes de sortir de l'engagement où l'on est ; pour justifier ou pour colorer les délais opiniâtres qu'on y apporte. De la manière qu'est fait l'homme, quand sa passion est d'un côté, et son devoir de l'autre, ou plutôt, quand son cœur a pris parti , quel miracle ne seraitce pas s'il conservait dans cet état une conscience pure et saine, je dis pure et saine d'erreurs!
Mais s'il est aisé de se faire une fausse conscience, en se la formant selon ses désirs , beaucoup plus l'est-il encore en se la formant selon ses intérêts; et c'est ici où je vous prie de renouveler votre attention. Car, comme raisonne fort bien saint Chrysostôme, c'est particulièrement l'intérêt qui excite les désirs , et qui leur donne cette vivacité si propre à aveugler l'homme dans les voies du salut. En effets mes chers auditeurs, pourquoi se fai^on dans le
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monde des consciences erronées , sinon parce qu*on a dans le monde des intérêts à sauver , et auxquels , qnoi qu'il en puisse être, on n*est pas résolu de renoncer? Et pourquoi tous les jours, en mille choses que la loi de Dieu défend , étouffe-t-on les remords de la consdenoe les plus vifis , sinon parce qu*il n*y en a point de si vi& que la cupidité, encore plus me , et Tintérét, plus fort que la conscience, n*ait le pouvoir d*étouffer? On nous Ta dit cent fois, et malgré nous-mêmes peut-être Pavons-nous reconnu : dès qu'il ne s'agit point de Fiotérét, il ne nous coûte rien d'avoir une conscience droite, ni d'être réguliers et même sévères en ce qui regarde les obligations de la conscience. Notre intérêt cessant ou mis à part, ces obligations de conscience n'ont rien d'onéreux que nous n'approuvions, et même que nous ne goûtions. Nous en jugeons sainement, nous en parlons éloquemment , nous en faisons aux autres des leçons, nous en poussons l'exactitude jusqu'à la plus rigide perfection, et nous témoignons sur ce point de Thorreur pour tout ce qui n'est pas conforme à la pureté de nos principes. Mais est-il question de notre intérêt ? se présente-t-il une occasion où par malheur l'intérêt et cette pureté de principes ne se trouvent pas d*accord ensemble? vous savez, chrétiens, combien nous sommes ingénieux à nous tromper. Dès là nos lumières s'affaiblissent, dès là notre sévérité se dément, dès là nous ne voyons plus les choses avec cet œil simple, cet œil épuré de la corruption du siècle. Parce qu'il y a de notre intérêt, ces opinions, qui jusqu'alors nous avaient paru relâchées , ne nous semblent plus si larges; et les examinant de plus près, nous y découvrons du bon sens. Ces probabilités dont le seul nom nous choquait et nous scandalisait, dans le cas de notre intérêt, ne nous paraissent plus si odieu- 8es« Ce que nous condamnions auparavant comme injuste et insoutenable, à la vue de notre intérêt, change de face et nous parait plein d'équité. Ce que nous blâmions dans les autres commence à être légitime et excusable pour nous. Peut-être ne laissonsnous pas de disputer un peu avec nous-mêmes; mais enfin nous nous rendons ; et cet intérêt dont nous ne voulons pas nous dépouiller, par une vertu bien surprenante, fait prendre à nos consciences tel biais e{ tel pli qu'il nous platt de leur donner.
En quoi avons-nous communément la conscience exacte, et sur quoi sommes-nous sévères dans nos maximes? confessons-le de bonne foi : sur ce qui n'est pas de notre intérêt, sur ce qui touche les devoirs des autres, sur ce qui n'a nul rapport à nous : c'est-à-dire que chacun pour son prochain est consciencieux jusqu'à la sévérité : pourquoi? parce qu'on n*a jamais d'intérêt à être relâché pour autrui, et qu'on a plutôt intérêt à ne l'être pas; parce qu'on se fait même, aux dépens d'autruî, un honneur et
un intérêt de cette sévérité. Mais au même temps, par un aveuglement grossier dont il y a peu d'âmes fidèles qui sachent bien se garantir, chacun n'est consciencieux pour soi qu'autant que la nécessité de ses affaires , qu'autant que l'avancement de sa fortune, qu'autant que le succès de ses entreprises , en un mot, qu*autant que son intérêt le peut souffrir : et de là vient que Terreur et l'iniquité sont aujourd'hui si répandues dans les consciences des hommes. Écoutez un laïque discourir sur les points de conscience qui concernent les ecclésiastiques; c'est un oracle qui parle, et rien n'approche de ses lumières ; mais voyez comment il raisonne pour lui-même, ou plutôt, jugez-en par ses actions : à peine lui trouverez-vous souvent de la conscience, et cet oracle prétendu vous fera pitié.
Voulez- vous, chrétiens, que je vous fasse sentir cette vérité? elle est trop importante pour ne la pas mettre dans tout son jour. Appliquez-vous à ma supposition. Que je ramasse dans ce discours tout ce qu'enseignent les théologiens , je dis les théolo^ giens les plus modérés et les plus éloignés de porter les choses jusqu'à l'excès d'une indiscrète sévérité > je dis même , si vous voulez , les plus commodes et les plus soupçonnés , soit avec sujet , soit sans sujet, de pencher vers le relâchement; que je ra-* masse, dis-je, tout ce qu'ils enseignent et qu'ils soutiennent être d'une obligation étroite de conscience, et à quoi néanmoins la conscience souvent des plus zélés contre eux et contre leur morale , n'est pas dans la disposition de se soumettre. Tout commodes qu'on les prétend, que je rapporte ici, sans y rien ajouter et dans les termes les plus simples, leurs décisions sur certains chefs qui touchent les intérêts des hommes, et que j'en fasse l'application à tel qui se pique le plus d'une conscience timorée, il y en aura peu dans cette assemblée que je ne confonde , et peut-être intérieurement que je ne révolte. Que je remonte^ par exemple , à un bénéficier, jusqu'où va la sévérité de ces théologiens indulgents , sur cinq ou six articles essentiels dont je veux bien lui épargner le détail ; pour peu qu*il ait de sincérité et de droiture, il s'humiliera devant Dieu , et reconnaîtra qu'il est encore bien éloigné de cette exactitude dont il se flattait; mais pour peu que la vérité le blesse, il s'offensera de celleci. Si je ne m'adressais qu'à lui, tous les autres qui m'écoutent n'y étant point intéressés, loueraient mon zèle , et s'écrieraient que j'ai raison. Mais que j'étende l'induction jusqu'à leurs personnes et à leur état, que je passe du bénéficier au financier, du financier au magistrat , du magistrat au marchand et à l'artisan ; qu'avec la sainte liberté de la chaire je marque à chacun en particulier en quoi devrait consister pour lui la sévérité de la morale chrétienne, s'il voulait l'embrasser de bonne foi,
SUR LA. FAUSSE CONSOENCE
et que je le convainque , comme il me serait aisé , que c'est sur cela même qu'il donne dans les plus grands relâchements dont il ne s'aperçoit pas, et à quoi il ne pense pas , que je les lui fasse connaître , et que sans nul ménagement je leslui mette devant lea yeux, oui, je le répète, peu s'en faudra que tout mon auditoire ne s'élève contre moi. Et pourquoi ? ah, chrétiens! c'est ici la contradiction. Nous voulons une morale étroite en spéculation, et non en pratique; une morale étroite^ mais qui ne nous oblige à rien , qui ne nous incommode en rien , qui ne nous contraigne sur rien ; une morale étroite selon notre goût, selon nos idées, selon notre humeur, selon nos intérêts ; une morale étroite pour les autres, et non pas pour nous ; une morale étroite qui nous laisse la liberté de juger, de parler, de railler, de censurer; en un mot, une morale étroite qui ne le soit pas : et de là vient que ce prétendu zèle de morale étroite n'empêche pas que dans le nâonde, et dans le monde même chrétien, on ne se forme tous les joura de fausses conscience^.
Mais j'ai dit, et je le redis, que ce sont surtout les grands qui se trouvent plus exposés au malheur de la fausse conscience; et le devoir de mon ministère, le zèle que Dieu m'inspire pour leur salut, ne me permet pas de leur taire une vérité aussi essentielle que celle-là. Plus exposés, comme grands , au malheur de la fausse conscience : pourquoi ? par mille raisons évidentes qu'ils ne sauraient trop méditer. C'est qu'étant grands et élevés, ils ont des intérêts plus difGcile» à accorder avec la loi de Dieu, et par conséquent plus sujets à devenir la matière et le fonds d'une conscience erronée. Car ne sont-ce pas les intérêts des grandsrqui font que, dans leurs entreprises et dans leurs desseins , Dieu est rarement consulté? que chez eux le ressort de la conscience cist si souvent affaibli par celui de la politique; ou, plutôt, que la politique est presque toujours la règle de leurs plus importantes actions , pendant que la conscience n'est écoutée ni ne décide que sur les moindres; que ce qui s'appelle leur intérêt n'est presque jamais pesé dans la balance de ce jugement redoutable, où eux-mêmes néanmoins ils doivent l'être un jour, comme si leur intérêt était quelque chose pour eux de plus privilégié qu'eux-mêmes ; comme si la politique des hommes pouvait prescrire contre le droit de Dieu ; comme si la conscience n'était un lien que pour les âmes vulgaires? Plus exposés, comme grands^ au malheur de la fausse conscience : pourquoi ? c'est que tout ce qui les environne contribue à la former en eux. Rien , dit saint Bernard, n'est plus propre à séduire une conscience que les applaudissements, que les louanges, que les complaisances éternelles , que de n'être jamais contredit, que d'être toujours sûr de trouver des approbateurs : or tel est le funeste sort de ceux
que Dieu élève dans le monde. Plus exposés, comme grands, par la fatalité de leur état , au malheur de la fausse conscience : pourquoi ? parce que souvent ils sont servis par des hommes dont l'intérêt capital est de les tromper, des hommes dont toutes les vues sont peut-être fondées sur l'aveuglement de la conscience de leurs maîtres , des hommes qui seraient désolés si leurs maîtres avaient une conscience plus exacte , par conséquent des hommes dont tout le soin est de jeter dans l'illusion des maîtres dont ils ont la confiance , et de les y entretenir, soit par les conseils qu'ils leur donnent, soit par les sentiments qu'ils leur inspirent.
J*ai dit même plus en particulier, que dans le monde où vous vivez, qui est la cour, le désordre de la fausse conscience était encore bien plus commun et bien plus difficile à éviter, et je suis certain que vous en tomberez vous-mêmes d'accord avec moi. Car c'est à la cour où les passions dominent, où les désirs sont plus ardents , où les intérêts sont plus vifs, et, par une conséquence infaillible, où s'aveuglent plus aisément et se pervertissent les consciences même les plus éclairées et les plus droites. Cest à la cour où cette divinité du monde, je veux dire la fortune, exerce sur les esprits des hommes , et ensuite sur leurs consciences , un empire plu< absolu. C'est là où la vue de se maintenir, où l'impatience de s'élever, où l'entêtement de se pousser, où la crainte de déplaire, où l'envie de se rendre agréable , forment des consciences qui passeraient partout ailleurs pour monstrueuses, mais qui, se trouvant là autorisées par l'usage et la coutume, semblent y avoir acquis un droit de pos^ session et de prescription. A force de vivre h la cour sans autre raison que d'y avoir vécu, on se trouve rempli de ses erreurs. Quelque droiture de conscience qu'on y eût apportée, à force d'en respirer l'air et d'en écouter le langage, on s'accou-» tume à l'iniquité, on n'a plus tant d'horreur du vice-^ et après l'avoir longtemps blâmé , mille fois condamné, on le regarde enfin d'un œil plus favora'< ble, on le souffre, on l'excuse, c'est-à-dire qu'on se fait, sans le remarquer, une conscience nouvelle, et que, par un progrès insensible, de chrétien qu'on était, on devient peu à peu tout mondain , et pres^ que païen.
Vous diriez, et il semble en effet qu'il y ait pour la cour d'autres principes de religion que pour le reste du monde, et que le courtisan ait un titre pour se faire une conscience différente en espèce et eni qualité de celle des autres hommes : car telle est l'idée qu'on en a, si bien confirmée , ou , plutôt, st malheureusement justifiée par l'expérience. Voici , dis-je, ce qu'on en pense et ce qu'on en dit tous les jours : que quand il s'agit de la conscience d'un homme de cour, on a toujours raison de s'en défier
SUR hk FAUSSE CONSOENCE.
«t de n'y compter pas plus que sur sod désintéressement. Cependant , mes chers auditeurs, saint Paul nous assure qu'il n'y a qu'un Dieu et une foi : et malheur à celui qui le divisant, ce seul Dieu , le représentera à la cour moins ennemi des dérèglements des hommes que hors de la cour, ou qui , partageant cette foi, la supposera plus indulgente pour une condition que pour l'autre! Anathème, mes frères, disait le grand apôtre, à quiconque fous prêchera un autre Évangile que celui que je vous ai prêché. Fût-ce un ang^ descendu du ciel qui vous l'annonçât, cet Évangile différent do mien, tenex-le pour séducteur et pour imposteur. Ainsi , chrétiens , anathème à quiconque vous dira jamais qu'il y ait pour vous d'autres lois de conscience que ces mêmes lois sur lesquelles les derniers des bommes doivent être jugés de Dieu, et anathème à quiconque ne vous dira pas que ces lois générales sont pour vous d'autant plus terribles que vous avez plus de penchant à vous en émanciper, et que vous êtes à la cour dans un plus évident péril de les violer. Rq^renons et concluons : désirs et intérêts des hommes , sources maudites de toutes les fausses consciences dont le monde est plein. Désirs et intérêts des hommes, qui faisaient tirer à David cette triste conséquence, dont il n*exceptait nulle condition : Omnes decUnavertmt {Psalm. 42) : tous se sont égarés, tous ont marché dans la voie du mensonge et de Terreur, tous ont eu des consciences corrompues et même des consciences abominables : Corrupti tuni, et abominabUesfacH sunt ( Ibid. ) : Pourquoi? parce que tous ont été passionnés et intéressés. O mon Dieu! faites-nous bien comprendre cette vérité, et qu'elle demeure pour jamais profondément gravée dans nos esprits. Puisqu'il est vrai que ce sont nos désirs qui nous aveuglent, ne nous livrez pas aux désirs de notre cœur ; puisque ce sont nos intérêts qui nous pervertissent , ne permettez pas que ces intérêts nous dominent. Donnez-nous, Seigneur, des cœurs droits qui , soumis à la raison , tiennent en bride toutes nos passions; donnez-nous des âmes généreuses et supérieures à tous les intérêts du monde. Par là nos consciences , qui sont nos voies , seront redressées , et par là nous accomplirons la parole du précurseur de Jésus-Christ : Dhigite viam Domini. Mais autant qu*il est aisé de se faire dans le monde une fausse conscience, autant est-il dangereux de s'y livrer et de la suivre : c'est le sujet de la seconde partie.