‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 136 sur 256 · SUR L'ÉTAT DU PÉCHÉ · texte numérisé non relu

SUR L'ÉTAT DU PÉCHÉ

Jësus-Clirist. Dès là veillez, priez , humiliez-vous ; jamais par toutes vos veilles , par toutes vos prières, par vos plus profonds abaissements, vous n*acquerrez le moindre degré de gloire : pourquoi ? parce que vous êtes alors, mon cher auditeur, une branche coupée el dessédiée. Comparaison que le Fils de Dieu empruntait de la vigne, et non des autres plantes ni des autres arbres , pour nous donner à entendre, remarque saint Augustin, que comme il n*y a point de bois plus inutile que celui de la vigne quand il est une fois hors de son cep , aussi n*est~il rien de plus infructueux que les bonnes œuvres du pécheur lorsqu'il est séparé de Jésus-Christ. Prophète, disait Dieu parlant à Ézéchiel , que veux-tu que je fasse de ce sarment? Filihominis, quidfietde lignovitis ex onmUna lignisnemorunifiEzECR.^ 15.) On met en œuvre tout autre bois; mais le bois de la vigne sans force , sans solidité , à quoi est-il propre qu'à jeter au feu? Cest ainsi, prophète, ajoutait le Seigneur, que je regarde les habitants de Jérusalem. Ils se sont retirés de moi pour se livrer à leurs passions ; or, sache que tandis quils sont dans cet état, je n'accepte plus leurs sacrifices , que je méprise leurs jeûnes, que je les réprouve comme un bois stérile et de nul usage : Propterea hœc dlcit Dominus : Quomodo erit vilis inter ligna sylvarum, sic erurU habitatores Jérusalem. (Id.) Or, c'est à "nousmêmes, chrétiens, aussi bien qu'aux Juifs, que Dieu faisait cette menace; et c'est cette même menace que notre divin Maître a renouvelée dans la suite des temps, et que nous lisons au quinzième chapitre de saint Jean : Si guis in me non manserif, miltetur foras sicut palmes, et arescet, et in ignem mutent y etardel. (Joan., 15.)

Mais si cela est , que pouvons-nous dire de la plupart des hommes? Ce que disait David en se représentant avec douleur l'iniquité de son siècle : Owines declinavei-unt, simul inutiles facti sunt. ( Psalm. 52. ) Rappliquons point ces paroles aux païens et aux idolâtres ; laissons les hérétiques et les schlsmatiques ; ne parlons point des libertins et des athées; ne comprenons pas même dans ce nombre certains pécheurs insolents qui , connaissant Dieu par la foi , font profession de le renoncer par leurs œuvres : c'est à des sujets moins odieux et plus dignes de compassion que je m'adresse. Combien peu de chrétiens engagés dans le commerce du monde sont en état d'agir utilement pour Dieu et pour eux-mêmes, si pour agir de la sorte il faut être ami de Dieu ? De ceux que nous appelons gens d'honneur, gens de probité, et qui comme tels vivent dans l'exercice de leur religion , combien peu, au milieu des occasions et des dangers à quoi le monde les expose, conservent cette pureté de conscience si nécessaire pour se maintenir dans la grâce de Dieu ? Désolation générale que déplorait le pro-

phète : Omnes declinaverunt, simul hmtiles faill sunt. {Psalm. 52.) Ils se sont tous égarés, et, eu s'égarant, ils se sont tous rendus inutiles : inutiles pour Dieu, et inutiles pour eux-mêmes; pour Dieu, qui ne se tient plus honoré du bien même qu'ils font ; pour euxméuïes , parce que tout ce qu'ils font , quoi que ce soit , n'est point marqué dans le livre de vie : en sorte que faisant même le bien , et le faisant avec ardeur et avec persévérance, ils ne font rien : Non est gui faciat bonum, non est usque ad unum. (Ibid.) S'ils osaient s'en plaindre à Dieu et lui en demander la raison; s'ils osaient lui dire comme ces Israélites : Quarejejunavimus et non aspexistif humiliavimus animas nostras, et nescisti ? (IsAi.^ 58.) Pourquoi, Seigneur, n'avez-vous pas daigné jeter les yeux sur nous, quand nous nous sommes prosternés devant vos autels? pourquoi avons-nous jeûné sans que vous ayez paru le savoir et y prendre garde? Dieu, toujours sûr de la droiture et de réquité de sa conduite , leur ferait la même réponse qu'à cette nation infidèle : In diejejunii vestri invenitur voluntas vestra (Id.); cest que sous ces beaux dehors de pénitence vous cachez un cœur criminel , une haine dont rien ne peut adoucir l'amertume, une injustice dont même vous ne faites nul scrupule, un attachement opiniâtre à quoi vous ne voulez pas renoncer. Voilà, dirait le Dieu d'Israël , voilà le ver qui corrompt le fruit de vos meilleures actions. Me le cherchez point ailleurs que dans vous-mêmes. C'est ce péché qui, vous dépouillant de ma grâce, a ruiné le fond de votre mérite. Seminasiis multum^ et intulistis parum, (AGGEiE , 1 ,) Vous avez beaucoup semé, mais votre misère est qu'au temps de la moisson vous n'aurez rien à recueillir : vous avez bâti, mais sur le sable; et au lieu d'édifier de l'or, de l'argent, des pierres précieuses , vous n'avez édifié que du bois et do la paille.

Contemplez- vous, mes frères, dans ce tableau : telle est votre vie, et tel est votre malheur tout ensemble. Cependant devez-vous conclure de là que dans l'état du péché il ne faut donc plus se mettre en peine de bien faire ni de bien vivre; qu'il faut quitter tout, abandonner tout, puisque les œuvres les plus saintes ne sont plus alors de nulle valeur? Ah! chrétiens, c'est un des prétextes du libertinage et un des obstacles les plus ordinaires à la pénitence des pécheurs. On dit : Je suis dans l'habitude du péché et dans la disgrâce de Dieu : pourquoi donc prier? pourquoi m'acquitter des devoirs de la religion? que m'en reviendra-t-il, et quel avantage en pourrai-je tirer? Raisonnement impie, qui ne peut être suggéré que par l'esprit tentateur, et suivi que d'un funeste désespoir. Non, mon cher auditeur, ce n'est point là le parti que vous avez à prendre. Si par un criminel attache*

SUR L'ÉTAT DU PÉCHÉ, btc.

ment à là créatare tous êtes tombé dans la haine de votre Dieu , il ne faut point ajouter encore à ce déplorable état une illusion si pernicieuse. Vous êtes pécher; et c*est pour cela même que vous devez pratiquer de bonnes œuvres, afin de disposer Dieu à vous donner une grâce de conversion , et de vous disposer vous-même à vous convertir. Car il est de la foi que vous ne disposerez jamais Dieu à se réconcilier avec vous que par les œuvres de la pénitence chrétienne ; et que sans les œuvres de la pénitence chrétienne vous ne vous disposerez jamais vous-même à rentrer en grâce avec lui. Outre les œuvres d'obligation, que vous ne pouvez omettre dans rétat même du péché sans vous rendre coupable d'un nouveau péché , n'est-il pas juste que vous tâchiez encore, par des œuvres de surérogation , à^ toucher la miséricorde de Dieu, et à fléchir sa justice? En use-t-on autrement dans le monde, surtout à la cour? Quand par une faute dont on ne tarde guère à se repentir, et que l'on paye bien cher, on s'est attiré l'indignation du prince , quels efforts ne fait-on pas pour s'en rapprocher? que ne met-on pas en usage pour le prévenir ? amis, patrons, prières, larmes, protestations de zèle, que n'emploie- t-on pas? Or voilà, homme du monde, où le péché vous a réduit. Vous êtes ce criminel d'État , dégradé auprès de Dieu de tout mérite : on vous dit que votre ferveur et vos bonnes œuvres peuvent contribuer à vous rétablir dans la possession de cette grâce que vous avez perdue, et que c'est la seule ressource qui TOUS reste; mais vous la négligez, et parce que vous êtes pécheur, vous prétendez encore avoir droit de demeurer sans action et sans soin. £st-ce raisonner en chrétien ? est-ce même raisonner en homme? Mais le bien que vous ferez dans cet état, dites-vous, sera inutile : inutile dans un sens, j'en conviens; mais infiniment avantageux dans l'autre : inutile, parce qu'il ne vousrendra pas encore digne de la gloire; mais infiniment avantageux, parce qu'il vous disposera à la pouvoir mériter : inutile, parce que Dieu ne le récompensera jamais; et souverainement nécessaire, parce qu'il engagera Dieu à vous rappeler de votre égarement, et à vous remettre dans la voie du salut. La conséquence que vous devez donc tirer, c'est de rompre au plus tôt vos liens et de sortir promptement de votre péché , pour irommencer à jouir du privilège de l'état de grâce, qui sanctifie jusqu'à nos moindres actions , et les rend précieuses devant Dieu , comme je vais vous le montrer dans la seconde partie.

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