‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 139 sur 256 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

J'entre dans ma première propoaitioii par la pensée de saint Grégoire pape, et surpris aussi bien que ce saint docteur du pouvoir souverain de Pamour de Dieu et du miracle que FËvangile aujoor* d'hui lui attribue , je demande : Est-il donc vrai qu'il n'en coûta à Madeleine que d'aimer, pour trouver grâce devant Jésus-Christ? Est-il vrai que le seul acte d'amour qu'elle farma fut après tant de désordres un remède suffisant pour la guérison de son âme? Est-il vrai qu'une pécheresse si chargée

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de crimes, sans autre effort que celui-là et sans autre disposition , mérita d'être pleinement et parfidtement justifiée? Oui, chrétiens, il est vrai; et non-seulement vrai, mais même de la foi. Parce qu'elle aima beaucoup, beaucoup de péchés, c'està-dire, dans le langage de l'Écriture, tous ses péchés lui furent remis : Remittuntur ei peccata muUa, quoniam dilexU mttUum. (Luc, 7.) Mais il ne s'ensuit pas du reste que le Fils de Dieu, en lui pardonnant, ait été prodigue de sa grâce ; il ne s'ensuit pas qu'il l'ait donnée à vil prix, ni que sa bonté l'ait fait reiâcber de ses droits aux dépens de sa justice. Car je prétends , et voilà par où je veux cooaolcr les pécheurs, en leur faisant connaître le don de Dieu et en justifiant la miséricorde du Sauveur : je prétends que ce seul amour, formé dans le cœur de Madeleine au moment qu'elle connut Jésus-Christ, fut la satisfaction la plus entière que Jésus-Christ pût attendre d'un coeur contrit et humilié. Je prétends que, sans y rien ajouter, cette satis&ction seule, pesée dans la balance du sanctuaire, eut une juste proportion avec le pardon que Jésus-Christ lui accorda. Entrons, mes chers auditeurs, dans les sentiments de cette illustre pénitente. Développons, s'il est possible, ce qu'opéra dans elle l'esprit divin au moment de sa conversion. Mesurons toute la grandeur et toute l'étendue de ce parûût amour de Dieu qui la sanctifia ; et voyons si la fiscilité du Sauveur du monde à la recevoir et à lui remettre ses péchés préjudicia en aucune sorte aux règles les plus exactes et les plus sévères de la pénitence.

Pour cela, chrétiens, je distingue et je vous prie de distinguer avec moi quatre choses , que l'Évangéliste nous fait expressément remarquer dans Madeleine : son péché, la source de son péclié, latitotièredesonpéché,et le scandale de son péché. Son péché, qui fut sa vie déréglée et dissolue; la source de son péché, qui fut la faiblesse et le malheureux penchant de son cœur; la matière de son péché, qui fut son luxe et ses sensualités criminelles ; enfin le scandale de son péché, qui fut le dangereux et fune-ste exemple qu^elle avait donné à toute la ville de Jérusalem : ^fuUer in civUatepeccatrix. (Luc, 7.) Or voilà, par un effet bien surprenant, à quoi remédia tout à coup l'amour qu'elle conçut pour Jésus-Christ; je veux dire que ce saint amour expia son péché, que ce saint amour purifia la source de son péché, que ce saint amour consacra à Dieu la matière de son péché, et qu'enfin il répara le scandale de son péché. Il expia son'péché, en rétablissant dans le cœur de Madeleine l'empire de Dieu, que le péché y avait détruit. Il purifia la source de son péché , en tournant toute la sensibilité et toute la tendresse de Madeleine vers Jésus- Clirist, oliijet digne d'être souverainement aimé. Il

consacra à Dieu la matière de son péché , en inspirant à Madeleine k pensée de répandre sur Icf pieds de Jésus-Christ un parfum précieux, et lui faisant trouver jusque dans son luxe de quoi honorer son Dieu , et dans sa vanité même de quoi lui faire un sacrifice. Et il répara le scandale de son péché, eu déterminant Madeleine à changer de vie par une conversion éclatante. N'ai-je donc pas raison de dire que ce seul amour fut une pénitence complète, et une pénitence si efficace, que la miséricorde du Sauveur, si j'ose parler de la sorte , ne put même y résister ? Reprenons par ordre chaque article , et suivez-moi , je vous prie, avec attention.

Son péché fut Je libertinage de ses mœurs. Ne disons rien de plus, et tenons-nous-en à l'Évangile, qui est notre règle. Il nous marque seulement en général que Madeleine était pécheresse : cela nous doit suffire; et le respect dû à cette pénitente, encore plus célèbre par son changement qu'elle ne se rendit fameuse par son désordre, ne nous permet pas de nous expliquer davantage : MuUer in civiUOe peccatrix. (Luc, 7.)

Si dans un autre discours > j'ai parlé plus en détail de ce péché, c'est des paroles toutes pures de saint Paul que je me suis servi. J'ai cru qu'étant consacrées, je pouvais, à l'exemple de ce grand apôtre, les employer dans un auditoire chrétien; et ceux qui m'ont entendu savent avec quelle réserve, toutes consacrées qu'elles sont, bien loin d'en développer tout le sens , je n'ai fait que l'eflleurer. Quand saint Paul, avec une entière liberté, reprochait aux fidèles certains vices énormes, ou quand il tâchait à leur en imprimer l'horreur par le dàiombrement et la peinture qu'il leur en faisait, il se contentait de les prévenir en leur disant : Plût à Dieu, mes frères, que vous voulussiez un peu supporter mon imprudence! et supportez-la, je vous prie, car vous savez le désir ardent que j'aurais de vous voir tous dignes d'être présentés à Jésus-Christ comme une vierge sans tache : Utinam sustineretls niodicum quid insipientix meœ ! sed et supporlale me : xmulor enim vos Dei xmulaUone, Despondi enim vos uni viro virginem castam exhibere Chrisio. (2. Cor,, 11.) J*ai usé de la même précaution ; et quoique indigne de me comparer à cet homme apostolique, Dieu m'est témoin que le même zèle m'a porté à vous faire les mêmes reproches ou les mêmes remontrances. Confondez-moi , Seigneur, si j'oublie jamais la fin pour laquelle vous m'avez confié la grâce de votre Évangile. Or, nonseulement les chrétiens de ces premiers temps ne s'offensaient pas de ce que saint Paul leur représentait avec tant de force et sans nul adoucissement; mais persuadés de l'importance et de la nécessité de cette instruction, ils la recevaient avec une docilité

' OUe agression regarde le lennon de rimporeté.

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|jarfaît6; ils en étaient édifiés, touchés, pénétrés ou d'une sainte componction s*ils y avaient part , ou d^une crainte salutaire s*ils étaient encore dans l'innocence. Pavais droit de croire que je trouverais dans TOUS les mêmes dispositions, et qu'une morale que saint Paul avait crue bonne pouc le siècle de l'Église naissante , c'est-à-dire pour le siècle de la sainteté, pouvait l'être encore à plus forte raison pour un siècle aussi corrompu et aussi perverti que le nôtre. Je me suis trompé : ce siècle, tout corrompu qu'il est , a eu sur cela plus de délicatesse que celui de l'Église naissante. Ce que j'ai dit n'a pas plu au monde, et Dieu veuille que le monde, en me condamnant, ait au moins gardé les mesures de respect, de religion, de piété, qui sont dues à mon ministère , car pour ma personne je sais que rien ne m'est dû. Trop heureux si, me voyant condamné du monde, je pouvais espérer d'avoir confondu le vice et glorifié Dieu! Trop heureux si la censure du monde n'a rien fait perdre à ce que j'ai dit de son efficace et de son utilité, et s'il y a eu des âmes qui , comme les premiers chrétiens , en aient été non-seulement instruites , mais converties ! Ce qui plaît au monde n'est pas toujours le meilleur ni le plus nécessaire pour le monde. Ce qui lui déplaît est souvent la médecine, qui, tout amère qu'elle peut être, le doit guérir. Se choquer de semblables vérités et s'en scandaliser, c'est une des marques les plus évidentes du besoin qu'on en a. S'en édifier et se les appliquer, c'est la preuve la plus certaine d'une âme solide qui cherche le royaume de Dieu. Mais c'est à vous. Seigneur, h faire le discernement et de ceux qui en ont abusé et de ceux qui en ont profité. Vous êtes le scrutateur des cœurs; et vous savez que ce n'est point pour ma justification que je m'en explique ici, mais pour l'honneur de votre parole. Qu'importe que je sois condamné? mais il importe, ô mon Dieu, que votre parole soit respectée. Revenons à notre sujet.

Le péché de Madeleine fut le libertinage de ses mœurs, ou, pour comprendre sous des termes moins odieux tous les désordres auxquels elle s'abandonna , quand Dieu par une juste punition l'abandonna à elle-même et à ses propres désirs, disons que son péché fut et son orgueil et son amourpropre ; que ce fut et une idolâtrie secrète de sa personne, et une ambition criminelle d'être nonseulement aimée, mais adorée. En effet, dit Zenon de Vérone, elle ne fut libertine que parce qu'elle fut vaine, et parce qu'elle s'aima avec excès. Mais l'amour divin qui toucha son cœur sut bien venger Dieu de l'un et de l'autre. Car à cet amour-propre qui l'aveuglait il substitua une sainte haine d'elle- • même, et , au lieu de cet orgueil dont elle avait fait sa passion dominante, il lui inspira la plus pro- /onde humiïné.

Elle aima, dUexit; et par une conséquence nécessaire elle commença à se haïr. Car comment aurait-elle pu aimer son Dieu, et ne se haïr pas ellemême.' Aimant ce Dieu de pureté et de sainteté, et ne voyant dans elle que corruption et que désordre, comment aurait-elle pu se défendre de concevoir pour elle-même non-seulement du mépris , mais de l'horreur; et comment, avec cette horreur d'ellemême, n'aurait-elle pas dès lors pratiqué ce qui semblait ne devoir être que pour les âmes parfaites, mais ce qu'elle jugea convenir bien mieux à uue pécheresse qu'à toute autre, savoir, le renoncement à soi-même, le détachement de soi-même, la mort à soi-même? Comment, dis-je, n'aurait-elle pas été remplie de ces sentiments, puisque éclairée des lu*' mièresde la grâce, elle se regarda comme un monstre devant Dieu , comme une créature infidèle , qui n'avait jamais connu Dieu, ou qui l'ayant connu ne lui avait jamais rendu la gloire qui est due à Dieu; comme une créature rebelle , qui si longtemps avait fait une profession ouverte de violer toutes les lois de Dieu, qui par une vie licencieuse avait insolemment outragé Dieu, qui dans sa personne avait profané tous les dons de Dieu, qui par l'abus le plus punissable s'était servie contre Dieu même des avantages qu'elle avait reçus de Dieu ?

Elle akna , dilexit; et du moment qu'elle aima , elle cessa d'avoir ces soins excessifs d'une beauté fragile , dont elle s'était toujours occupée. Voyez-la aux pieds de Jésus-Christ , les cheveux épars, le visage abattu, les yeux baignés de larmes. Voilà ce que l'Evangile nous présente comme un modèle de l'amour-propre anéanti. Pense- t-elle encore dans cet état à ce qui peut la rendre plus agréable? Craintelle, à force de pleurer, de ternir et de défigurer son visage? A-t-elIe sur cela, dans la douleur que lui cause son péché, la moindre inquiétude? Non , non , mes frères y dit saint Grégoire pape, ce n'est plus là ce qui la touche. Que ce visage, disait la bienheureuse Paule , détrompée du monde , et animée d'un vrai désir de satisfaire à Dieu , que ce visage dont j'ai été idolâtre, et que tant de fois, contre la loi de Dieu, je me suis efforcée d'embellir par de damnables artifices, soit couvert d'un étemel opprobre : Turpetur faciès iUa y quant loties contra Dei prœceptum cerussaetpurpurissodepinxi. (Hiebon.) Remarquez, mesdames, ces paroles de saint Jérôme , et si vous êtes chrétiennes , ne préférez pas au sentiment de ce grand homme , qui est le sentiment de tous les Pères, l'erreur d'une fausse conscience qui vous séduit* Faciès illa quam toties contra Dei prœceptum cerussa et purpttrisso depinxi ; ce visage que tant de fois j'ai voulu déguiser par des couleurs empruntées, à qui tant de fois j'ai donné un faux lustre malgré les défenses et contre la volonté de mon Dieu. Ainsi eo jugea Madeleine convertie. Ah! que cette grâce pé-

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rissable soit pour jamais effacée; que ces yeux denennent comme deux fontaines pour arroser la terre de mes larmes; que ces cheveux, sujet ordinaire de ma vanité , ne servent plus qu'à mon humiliation : que cette chair soit désormais une victime le mortification et d'austérité. Bien loin de s'aimer soi-même, elle voudrait pouvoir se détruire; et parce ]ue Dieu ne lui permet pas cette destruction volontaire d'elle- même, elle s'offre du moins à lui comme ine hostie vivante, pour lui être plus longtemps et plus souvent immolée.

EÀleaiim^dilexit; et parce qu'elle ai ma, elle voulut faire à Dieu une réparation solennelle, et comme me amende honorable de tous les attentats de son >rgueil. Prosternée aux pieds de Jésus-Christ, elle se iouvint combien elle avait été jalouse d'avoir dans e monde des adorateurs ; c'est-à-dire des hommes lés, ce semble, pour elle; des hommes non-seulenent fous et insensés, mais sacrilèges et impies pour iile ; des hommes prêts pour elle à renoncer au culte le leur Dieu, prêts à lui sacrifier leur liberté, leur epos , leurs biens; c'est trop peu , leur conscience t leur salut : car l'ambition d'une femme mondaine a jusque-là. Les Israélites irritaient le Dieu de leurs lères en sacrifiant à des idoles de bois et de pierre : it in sculptilibus suis culœmulationemeum provo^ avérant : cette femme pécheresse l'avait outragé t comme piqué de jalousie, en lui opposant dans a personne une idole de chair. Elle se souvint es pièges qu'elle avait dressés à l'innocence des mes , des ruses qu'elle avait employées pour les seuire , d» charmes dont elle avait usé pour les corompre , des passions qu'elle avait fait naître dans les oeurs : elle s'en souvint, et Dieu lui ouvrant les yeux. Ile crut voir au milieu des flammes de l'enfer, di- 9ns mieux, elle y vit en esprit , mais avec effroi , des écheurs sans nombre qu'elle avait précipités dans ne éternelle damnation. Tant de commerces dont indiscrète familiarité avait été entre eux et elle le lien » plus mortelles habitudes ; tant de conversation3 3nt la licence leur avait fait perdre toute pudeur; int de libertés contre lesquelles sa conscience par tille remords, mais tous inutiles, avait si souvent ielamé ; tant de cajoleries dans les discours , tant immodesties dans les actions ; que dirais- je? tant 'autres choses qu'elle savait avoir été de sa part les angereuses amorces des desordres d'autrui : tout ela lui revint à l'esprit , et ce seul désir de plaire , ont elle n'avait jamais compris les pernicieuses onséquences; ce désir de plaire qu'elle avait jusqueà compté pour rien , lui parut comme un abîme , Dais un profond et affreux abîme, qui , selon l'expression du Saint-Esprit , l'attirant dans d'autres ibtmes , l'avait conduite aux dernières extrémités : ^oilà ce que son amour, je dis un amour tout sacré, 1 ui fit connaître; voilà sur quoi rlle se confondit

aoVKDÀLOVK. — 7. i.

mille fois elle-même. Ah ! dit-elle à son Dieu dans la ferveur de la plus sainte contrition , n'ai-je donc été. Seigneur, jusqu'à présent dans le monde que pour vous y faire la guerre, que pour arrêter les conquêtes de votre grâce, que pour y être l'ennemie déclarée de votre gloire ? N'ai-je donc vécu que pour perdre ce que vous vouliez sauver, que pour détruire l'ouvrage de votre rédemption , que pour faire périr des âmes que vous êtes venu chercher, et qui vous ont déjà coûté si cher? Mais que puis-je faire désormais autre chose, ô mon Dieu , que de vous aimer autant que je me suis aimée moi- même ; que de m'étudier à vous plaire autant que j'ai eu le malheur de plaire à d'autres qu'à vous? Par où puis-je mieux vous dédommager de tant d'injustices commises contre vous et de tant de crimes , que par cet amour sincère et pur dont j'ai commencé à connaître le prix inestimable?

Elle aima , dilexit, et toutes ces injustices furent expiées ; elle aima , et tous ces crimes lui furent pardonnés. Ne concluez pas de là , pécheurs qui m'écoutez, que notre Dieu est donc un Dieu bien facile et bien indulgent : cette conclusion, dans le' sens que vous l'entendez, serait une erreur, et cette erreur vous pourrait être plus funeste que votre libertinage même. Mais concluez delà que l'amour de Dieu a donc une vertu supérieure à tout ce que nous en con* cevons. Concluez de là que l'amour de Dieu est donc aussi fort que la mort même, je veux dire aussi méritoire et aussi agréable à Dieu que le martyre. Concluez de là que l'amour de Dieu est donc aussi saint et aussi sanctifiant que le baptême. Concluez de là qu'en comparaison de l'amour de Dieu toute satisfaction de l'homme pécheur est donc peu efficace , et que, séparée de l'amour de Dieu, elle n'est même de nulle valeur : c'est de quoi je conviendrai avec vous. Mais aussi serez-vous obligés de conveniravec moi que peu de pécheurs aiment donc Dieu comme l'a aimé Madeleine, jusqu'à la haine d'eux-mêmes , jusqu'au renoncement à eux-mêmes, et par conséquent que peu de pécheurs, en pensant même se convertir à Dieu, aiment sincèrement Dieu, puisque aimer Dieu sans se haïr soi-même, sans se renoncer soi-même , c'est l'aimer et ne l'aimer pas.

Non-seulement l'amour de Dieu expia le péché de Madeleine , mais il en purifia la source. Cette source était son cœur» un cœur sensible et tendre. Or, pour le purifier, elle aima, dilexit: mais elle aima, dit saint Augustin , celui qui ne peut être trop sensiblement ni trop tendrement aimé; et par là elle se fit de sa sensibilité même et de sa tendresse un mérite et une vertu. Elle comprit que ce n'était pas en vain que Dieu lui avait donne un cœur tendre; que œ cœur était fait pour lui , et que si jusqu'alors il avait été dans le trouble , ce n'était point parce qu'il était tendre , mais parce qu'il était tendre pour qui il ne

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le défait pas être. Elle ne crut pas qu*un cœur converti dût être un cœur sec , un cœur dur, un cœur froid et indifférent. Bien loin de le croire, elle supposa , et avec raison , que pour être un cœur converti il fallait que ce fût un cœur ardent, un cœur zélé, un cœur affectueux , un cœur capable d'être ému et touché; et trouvant dans son propre cœur toutes ces qualités, elle jugea qu'elle ne devait plus les faire servir qu'à aimer avec plus de tendresse le Dieu même de qui elle les avait reçues , et pour qui elle n'avait eu jusque-là que trop d'insensibilité. Comme cette tendresse ainsi rectifiée lui pouvait être d'un excellent usage pour sa pénitence, au lieu de la combattre elle s'efforça de l'augmenter : et de même que dans les premiers siècles de l'Église, à mesure que la foi s'établissait sur les ruines du paganisme, on ne détruisait pas les temples dédiés aux idofles , mais on les purifiait en les employant au culte du vrai Dieu; aussi l'amour de Dieu, prenant possession du cœur de cette pécheresse, n'en détruisit pas le tempérament, mais le corrigea; ne lui ôta pas le penchant qu'elle avait à aimer, mais la mit en état d'aimer sûrement, en la faisant aimer saintement. Ce cœur de Madeleine avait été , selon la figure de l'apôtre, l'olivier sauvage, qui n'avait produit que des fruits de malédiction ; mais par la divine charité qui y fut entée , il devint l'olivier franc , qui ne porta plus que des fruits de grâce et de salut. Ah ! mon Dieu, que votre providence est aimable, de uous avoir ainsi facilité la plus austère de toutes les vertus, qui est la pénitence! Qu'il y a de douceur dans votre sagesse, d'avoir tellement disposé les clioses, que sans changer de naturel, et avec le même cœur que vous nous avez donné en nous formant , de pécheurs nous puissions devenir justes, et de charnels, des hommes parfaits et spirituels ! Si, pour nous convertir à vous, il fallait nous anéantir et cesser d'être ce que nous sommes, cet anéantissement de nous-mêmes, quelque nécessaire qu'il fût d'ailleurs, nous effrayerait; mais votre grâce toute-puissante, s'aceommodant à notre faiblesse, se sert pour notre conversion de notre propre fonds , et nous fait trouver jusque dans nos passions le remède à nos passions mêmes; puisqu'il n'y en a aucune qui , purifiée par votre amour, ne puisse contribuer à notre sanctification.

Allons encore plus avant. L'amour de Dieu, après avoir expié le péché de Madeleine, après en avoir purifié la source, en consacra la matière. J'appelle la matière de son péché tout ce qui servait à ses plaisirs et à son luxe. C'était une femme voluptueuse; elle avait aimé les parfums, et tout ce qui flatte les sens. Les aima-t-elle toujours après sa conversion? Vous le savez, puisque, par un effet visible de la prédiction du Sauveur du monde, ce qu'elle fît chez le pharisien , et ce qui sembla n'être qu'un mouve-

ment passager de sa piété , se publie encore aajoar* d'huî à sa gloire , partout où l'Évangile de Jésus* Christ est annoncé. Non , non , dit-elfe dans rheoreux moment qu'elle sentit l'impression de la grâce et de l'amour de son Dieu , il ne m'appartient plus de chercher les délices de la vie. Cela convient mal à une pécheresse et encore plus mal à une pédieresse pénitente. Faut-il donc des délices pour an corps qui n'a mérité que des feux éternels? Faut-il des parfums pour une chair qui jusqu'à présent n'a été qu'une chair de péché, et qui dans le tombeau sera bientôt un sujet de pourriture ? N'est-il pas plus juste. Seigneur, que ce eorps , que cette chair, que tout ce qui les a révoltés contre votre loi vous soit eonsaeré, et que j'emploie maintenant pour vous ce que tant de fois j'ai prodigué pour moi-même ? En e£fet, touchée de ce sentiment , elle apporte avec elle un parfum précieux et exquis, elle le répand sur les pieds adorables de Jésus-Christ , elle les essuie de ses cheveux , elle les arrose de ses larmes. Ainsi , repraid saint Grégoire pape , elle trouva dans son luxe même de quoi honorer le fils de Dieu , et dans sa vanité de quoi lui faire un agréable sacrifice : Et quo in se invenil oblectamenta , M de se obtuUt holocausia. (Gregor.) Voilà, femmes du monde, une pénitence solide ; sacrifier à Dieu ce qui a été la matière du péclié. Car être convertie, et cependant être aussi mondaine et aussi vaine que jamais; être dans la voie de la pénitence , et cependant être aussi esclave de son corps, aussi adonnée à ses aises, aussi soigneuse de se procurer les commodités de la vie; rédaire tout à des paroles , à des maximes , à de prétendues résolutions , c'est une chimère; et compter alors sur sa pénitence , c'est s'aveugler soi-même €t se tromper.

A Dieu ne plaise, mesdames, que je veuille examiner ici et vous marquer tout ce que la pénitence doit réformer dans vos personnes : outre que ce détail irait trop loin , peut-être en feries-vous encore le sujet de votre censure. Toutefois c'est dans ee détail que sont entrés les Pères de l'Église et même les apôtres, quand ils se sont appliqués à régler les mœurs. Comme ils travaillaient à former une religion pure , sainte , exempte de tache , ils n'ont poiot estimé que cette morale fût au-dessous de la dignité de leur ministère. Car c'est pour cela que saint Paul, cet homme ravi jusqu'au troisième ciel , et qui avait appris de Jésus-Christ même ce qu'il enseignait aux fidèles, faisait aux femmes chrétiennes des leçons | touchant la modestie et la simplicité des habits : les I obligeant sur ce point à une régularité contre laquelle l'esprit du monde ne prescrira ni ne prévaudra jamais ; leur spécifiant les choses en particulier à quoi il voulait qu'elles renonçassent , et ne croyant pas ce dénombrement indigne de ses soins apostoliques. Mais je ne veux pas aujourd'hui descendre jusque-

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eux que vous en soyez Tous-mêmes les juges. K que, vous considérant vous-mêmes, vous tissiez sincèrement et de bonne foi ce qu'il y l'extérieur de vos personnes à corriger et à reor. Je veux que devant Dieu vous vous demanx>us-mén]es si ce luxe qui croît tous les jours, snperfluité d'ajustements et de parures tououvelles, s'accorde bien avec l'humilité de la ice. £t si vous me répondiez que ce ne sont k des crimes, et qu'à la rigueur il n'y a rien ; cela qu'on puisse traiter de péché; après voir conjurées de vous défaire de cet esprit se qui réduit tout à la rigueur du précepte, *en tient précisément à l'obligation de la loi , leu chrétien , esprit même dangereux pour le }ai doute, vous dirais-je, sans hésiter, que 3 condamne ce qui constamment, et de votre ert au moins d'attrait au péché , ce qui excite lions impures, ce qui entretient la mollesse, inspire l'orgueil? De si pernicieux effdts t-ils partir d'une eause innocente et indiffé- Qui doute par cette raison, et même indéiment de cette raison , que tout cela ne doive matière du sacrifice que vous devez à Dieu pécheresse? Car, détrompez-vous aujourijouterais-je, de l'erreur où vous pourriez lie la pénitence ne doive sacrifier à Diec que y a d'essentiellement criminel. Non, il n^en ainsi. C'est par le retranchement des choses » qu'on répare les péchés commis dans les défendues. C'est par le renoncement à la qu'on expie l'iniquité. Sans cela, quelqueti s que vous preniez en vous convertissant à [)ieu n'est point satisfait devons. Voilà comt vous parlerais. Mais j'ai quelque chose de rt encore et de plus touchant à vous dire : i? aimez comme a aimé Madeleine, et tous rifices de votre amour-propre qui vous pat si difûciles ne vous coûteront plus rien< On 1 a parlé cent fois; mais c'a été inutilement fruit si l'on n'a pas été jusques à la source, s a apporté des raisons convaincantes et sans e, pour vous obliger à quitter ce luxe promis en vain, parce que l'esprit corrompu du , par d'autres raisons apparentes, vous obs- 1 le défendre. On n'a pas beaucoup gagné m a 6té à une âme mondaine , ou , pour mieux iiand on lui a arraché certains dehors de vaquoi elle était attachée. Car si ce sacrifice timé par le principe de Tamour de Dieu , elle Ira bientôt tous ces dehors de la vanité huet retombera dans son premier dégoût de la lais allumez, disait saint Philippe de Néry , : dans le cœur d'une pécheresse ce feu divin us-Christ est venu répandre sur la terre; et m même une étiftcelle de ce feu , aura dans

peu tout consumé. Toute pécheresse qu*est cette mondaine, faites-lui bien connattre Dieu, donnezlui du zèle pour Dieu, apprenez-lui à aimer Dieu, et elle ne tiendra plus à rien : bien loin de refuser tout ce que vous exigerez d'elle pour une parfaite conversion, elle s'y portera d'elle même, elle vous préviendra, elle en fera plus que vous ne voudrez, elle ira au delà des bornes, et soqjfent il faudra de la prudence pour la modérer. Agissant par ce grand motif de l'amour de Dieu, elle ne comptera pas même pour quelque chose tout ce que son cœur lui inspirera; elle ne s'en applaudira point comme d'un triomphe, et pour quelques pas qu'elle aura faits dans les voies de la perfection chrétienne, elle ne se croira pas déjà parfaite. Au contraire, elle se reprochera sans cesse de donner si peu à Dieu, elle se confondra d'avoir eu tant de peine à s'y résoudre ; elle s'étonnera qu'il veuille bien s'en contenter. Ainsi par son amour elle expiera comme Madeleine son péché, elle purifiera la source de son péché, elle consacrera la matière de son péché; enfin, elle réparera le scandale de son péché.

Le scandale du péché, ce sont les pernicieux exemples que donne le pécheur, et c'est ce que Madeleine eut à réparer. C'était une pécheresse connue dans toute la ville par sa vie mondaine et déréglée : mais elle aima, eUlexit; et désormais, autant qu'elle s'était déclarée pour le monde, autant voulut-elle se déclarer pour Jésus-Christ. Elle ne chercha point à lui parler en secret, elle voulut que ce fût au milieu d'une nombreuse assemblée. Elle ne craignit point ce qu'on en dirait ; au contraire elle voulut que le bruit s'en répandit de toutes parts. Elle prévit tous les raisonnements qu'on ferait, toutes les railleries qu'elle s'attirerait, et c'est justement ce qui l'engagea à rendre son changement public : pourquoi? afin de gloriûer Dieu par sa pénitence, autant qu'elle l'avait déshonoré par son désordre; afin de gagner à Dieu autant d'âmes par sa conversion qu'elle en avait perdu par son libertinage; afin de se mieux confondre et de se mieux punir ellemême par cette confusion de tous les faux éloges et de tous les hommages qu'elle avait reçus et goûtés avec tant de complaisance. C'est pour cela qu'elle entre dans la maison de Simon le pharisien , remplie d'une sainte audace. Elle n'avait rougi de rien lorsqu'il s'agissait de satisfaire sa passion ; et maintenant elle ne rougit de rien lorsqu'il s'agit de foire au Dieu qu'elle aime une solennelle réparation. On l'avait vue dominer dans les compagnies; et maintenant elle veut qu'on la voie prosternée en posture de suppliante. On avait été témoin du soin qui l'avait si longtemps occupée de se parer et de s'ajuster, de se conformer aux modes et d'en imaginer de nouvelles; et maintenant elle veut qu'on soit témoin du mépris qu'elle en fait. Elle le veut , et ne le vou-

SUR LÀ CONVERSION DE MADELEINE

loir pas comme elle « c*est n*étre pas pénitent comme elle; et ne Tétre pas comme elle, c*est ne le point être du tout. Car je ne me persuaderai jamais qu'une âme vraiment pénitente, c'est-à dire une âme vraiment touchée d'avoir quitté Dieu, ait honte du service de Dieu, et qu*elle ne cherche pas au contraire' à lui rendre dans son retour toute la gloire qu'elle lui a fai| perdre dans son égarement. Je ne me persuaderai jamais qu'une âme vraiment pénitente, c'est-à-dire vraiment sensible à la ruine spirituelle de tant de pécheurs qu'elle a précipités dans le crime, manque de zèle pour les en retirer, après qu'elle n'a pas manqué d'adresse pour les y engager ; qu'elle ne tâche pas à les ramener dans les voies du salut, après qu'elle les a conduits dans les voies de l'iniquité. Docébo iniquos vias tuas (Psalm. 60) : Ah! Seigneur, s'écriait David, j'ai scandalisé votre peuple; mais ma consolation est que ce scandale n'est pas sans remède : mon exemple le détruira ; et en reprenant vos voies, je les enseignerai à ceux que j'en ai éloignés : ma pénitence sera une leçon pour eux, et quand ils me verront retourner à vous, ils apprendront eux-mêmes à y revenir : Docebo iniquos vias tuas, et impii ad te convertentur. Enfin je ne me persuaderai jamais qu'une âme vraiment pénitente, c'est-à-dire une âme bien détrompée des bagatelles du monde, craigne encore les discours du monde et qu'elle ne se fasse pas plutôt un devoir de venger Dieu de la vaine estime qu'elle atant recherchée dans le monde, par les reproches qu'elle peut avoir à soutenir de la part du monde même. Non pas que j'ignore qu'il faut de la fermeté pour s'élever de la sorte au-dessus du monde, et pour s'exposer à toute la malignité de ses jugements : mais voilà le mérite d'une parfaite pénitence, et c'est en quoi je l'ai fait consister. Ainsi beaucoup de péchés furent remis à Madeleine, parce qu'elle aima beaucoup d'un amour pénitent; et elle aima beaucoup d'un amour reconnaissant, parce que beaucoup de péchés lui avaient été remis : c'est la seconde partie.

DEUXIÈME PAR rm.

De tous les sentiments dont le cœur de Thomme est capable, il n'y a, selon l'ingénieuse et solide réflexion de saint Bernard , que l'amour de Dieu par où l'homme puisse rendre en quelque manière, si l'on ose ainsi parler, la pareille à Dieu ; et c'est le seul acte de religion en vertu duquel , tout faibles que nous sommes, nous puissions, sans présomption, prétendre quelque sorte d'égalité dans le commerce que nous entretenons avec Dieu. En tout autre sujet, ce réciproque de la créature à l'égard de son créateur ne nous peut convenir. Par exemple, quand Dieu me juge , je ne puis pas pour cela entreprendre de le juger; quand il me commande, je n'ai pas

droit de lui commander : mais quand il m'tfime, non-seulement je puis, mais je dois l'aimer. A tons les autres attributs qui sont en Dieu et qui ont du rapport à moi , je réponds par quelque chose de différent, ou, pour mieux dire, par quelque chose d'opposé à ses attributs mêmes. Car j'honore la souveraineté de Dieu par ma dépendance, sa grandeur par l'aveu de mon néant, sa puissance par le sentiment de ma faiblesse, sa justice par ma crainte et par mon respect; et si là-dessus j'avais la moindre pensée de m'égaler à lui , ce serait l'outrager et me rendre digne de ses plus rigoureuses vengeances. Mais quand j'aime Dieu parce qu'il m'aime, et que je veux lui rendre amour pour amour, bien loin qu'il s'en offense, il s'en fait honneur, et il trouve bon que je m'en fasse un mérite. Je puis donc en cela seul sans témérité me mesurer, pour ainsi dire, avec Dieu ; et quelque disproportion qu'il y ait entre Dieu et moi , j'ai par cet amour, non pas de quoi ne devoir rien à Dieu , mais de quoi lui payer exact^ ment ce que je lui dois. Car je ne puis rien lui devoir au delà de cet amour ; et en lui payant ce tribut, j'accomplis envers lui toute justice : c'est-à-dire que, comme tout Dieu qu'il est, il ne peut rien fiiire de plus avantageux pour moi que de m'airoer, aussi de ma part ne peut-il rien exiger de plus parfait ni de plus digne de lui, que mon amour^

Ainsi raisonnait saint Bernard, et voilà, chrétienSf par où Madeleine trouva leseeret de témoigner à Jésus-Christ sa reconnaissance après en avoir obtenu la rémission de tous ses crimes. Elle aima, et elle aima beaucoup, </{/(Sx2^ muUum. Dans les ânes lâches, remarquez ceci, s'il vous plaît; c'est une vérité qui ne vous est peut-être que trop connue par la malheureuse expérience que vous en avez faite et que vous en faites tous les jours : dans les âmes lâches, cette vue des péchés remis ne produit ou qu'une fausse sécurité, ou qu'une oisive tranquillité. Je m'explique. On s'applaudit intérieurement, et Dieu veuille qu'on ne s'y trompe pas; on se félicite d^être déchargé par le sacrement de pénitence d'un fardeau dont la conscience sentait tout le poids et sous lequel elle gémissait. Parce qu'on a entendu de la bouche du ministre ces paroles consolantes, RemitturUur tibipeccata, vos péchés vous sont pardonnés , on s'en croit absolument quitte. Au lien de suivre la règle du Saint-Esprit, et de craindre pour les péchés même pardonnes , parce qu'en efSet dans cette vie on ne peut jamais s'assurer qu'ils le soient , on est en paix sur celui qui peut-être ne l'est pas; et supposé qu'il le fût, au lieu défaire lesde^ niers efforts pour reconnaître la grâce inestimable de ce pardon; au lieu de dire, comme David, Quid retrUntam Domino? (PscUm. 115) que rendrai-je au Seigneur? au lieu d'imiter ce roi pénitent, et de chercher comme lui avec un saint empressement et

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I saint zèle à s'acquitter auprès de Dieu d'une oblitîon aussi essentielle que celle-là , on vit dans un pos souvent beaucoup plus dangereux que tous les subies dont peut être suivie la pénitence d'une âme rupuleuse et timorée. Il semble que cette grâce de bsolution dont on se flatte n'ait point d'autre effet le de mettre le pécheur en état de vivre avec plus I liberté; et par une ingratitude qui n'a point d*exeme, parce qu'on ose compter sur la miséricorde t Dieu , et qu'on pense l'avoir éprouvée , on se croit i droit d'être moins occupé du soin de lui plaire du regret de lui avoir déplu. Ainsi l'on regarde rémission de ses péchés comme un soulagement, oon comme un engagement. On la considère par ipport à soi , et non par rapport à Dieu. On veut uir des fruits qu'elle produit, sans accomplir les SYoirs qu'elle impose; et en goûter la douceur in- TÎeure, sans se mettre en peine des œuvres de péitencequi en sont les charges. Consultez-vous vouslémes, et vous conviendrez que c'est là peut-être ibus le plus commun , et un des relâchements les [o8 ordinaires qui se glissent dans la pénitence. Mais apprenez aujourd'hui , chrétiens , à vous déromper de ces erreurs ; apprenez ce que doit à Dieu Q pécheur converti, et ce que Dieu en attend. Maeleine vous l'enseignera; et par les progrès qu'elle t dans l'amour de son Dieu, elle sera pour vous » plus parfait modèle , non plus d'un amour pénimt, mais d'un amour reconnaissant : Dilexit midun. Il est vrai , chrétiens , le Sauveur du monde , ans la maison du pharisien , avait dit à Madeleine : otre foi vous a sauvée , vos péchés vous sont relis , allez en paix. Mais c'est pour cela même que on amour pour Jésus-Christ n'eut plus de paix, et uM! lui causa ces ardents et saints transports de reonnaissance dont elle fut si souvent et si vivement gitée. Parce que ses péchés lui avaient été pardonlés, elle se dévoua par un attachement inviolable à et Homme-Dieu pendant qu'il vécut sur la terre; iBTce que ses péchés lui avaient été pardonnes, elle ai marqua une fidélité héroïque dans le temps de sa passion et de sa mort; parce que ses péchés lui avaient té pardonnes, elle demeura avec une invincible «rsévérance auprès de son tombeau; parce que es pédiés lui avaient été pardonnes, elle le chercha ivec toute la ferveur d'une épouse, et d'une épouse tintement passionnée, quand elle le crut ressus- ;ité. Quatre effets merveilleux de la reconnaislance de Madeleine, mais auxquels je ne m'arrête ju'autant qu'ils peuvent se rapporter à votre insruction , et qu'ils doivent vous servir d'exemple. Ëcoutez-moi, pécheurs réconciliés et sanctifiés par a grâce de votre Dieu. Écoutez-moi, pécheresses converties et revenues de vos égarements. Vous allez connaître en quoi consiste la perfection de votre état.

Madeleine convertie n'eut phis^ désormais d'attachement que pour Jésus-Christ. Vous le savez : tant que cet Homme-Dieu demeura sur la terre , elle lut parut tellement dévouée, qu'elle sembla ne plus vi* vre que pour lui. Quelle fut son occupation? elle le suivait , dit saint Luc, dans la Judée et dans la Galilée, compagne inséparable de ses voyages, lorsqu'il parcourait les bourgades préchant le royaume de Dieu. Que fit-elle de ses biens? elle les employait pour ce Dieu Sauveur : Et minUtrabat ei de/acul" talibus suis (Luc, 2); trop heureuse, dit saint Chrysostôme, de contribuer à l'entretien d'une vie si importante et si nécessaire; trop heureuse de nourrir celui même à qui elle était redevable de son salut; trop heureuse de le recevoir dans sa maison et de lui rendre tous les offices de la plus libérale et de la plus affectueuse hospitalité. Où la trouva-t-on plus ordinairement? aux pieds de cet adorable maître, écoutant sa parole, la méditant, la goûtant : Sedens secus pedes Domini , audiebat verbum ilUus. (Luc , 7. ) En vain lui en fait-on des reproches : elle s'en ferait elle-même de bien plus forts si jamais elle pensait à rien autre chose qu'à renouveler sans cesse son amour pour ce Dieu de patience et de misécorde. En vain Marthe se plaint qu'elle la laisse chargée de tous les soins domestiques , pour vaquer uniquement à lui ; tout le reste hors de lui n'est plus rien pour elle, et tout le reste ne lui parait grand qu'autant qu'elle peut l'abandonner pour lui. En vain Marthe l'accuse de négliger le service de Jésus- Christ, sous prétexte de s'appliquer à Jésus-Christ même : elle sait de quelle manière Jésus-Christ veut être servi;. et, mieux instruite que personne de ses inclinations, au lieu de s'empresser comme Marthe à lui préparer des viandes matérielles, elle lui en présente une autre mille fois plus délicieuse, mais que Marthe ne connaît pas , je veux dire une protestation toujours nouvelle de sa reconnaissance et de son amour. Or c'est ainsi, comme nous l'apprend saint Chrysostôme, qu'en use une âme chrétienne que Dieu a tirée de l'abîme du péché, quand elle est fidèle à la grâce de sa conversion. Son premier soin est de se défaire de mille autres soins superflus, dont le monde l'embarrasse, et qui seraient autant d'obstacles à cette sainte liberté où elle doit , être pour pouvoir dire à Dieu : DirupisH vincula mea;tibisacrificabohostiamlaudis, \Psalm. 115.) Vous avez rompu mes li^ns , Seigneur; je ne penserai plus qu'à V0U3 offrir tous (es jours de ma'vie un sacrifice de louanges. Car si j'entreprenais encore de satisfaire à toutes les vaines et prétendues bienséances du monde; si je m'engageais à remplir cent devoirs imaginaires, qui passent pour devoirs dans le monde, mais dont le monde même est le premier à déplorer et à condamner l'excès; si je voulais me livrer à tant de distractions qu'attire le commerce

SUR LA CONVERSION DE MADELEINE

du monde, que me resterait-il pour mon devoir esseotiel et capital , qui est de régler ma vie , en sorte que toute ma vie soit un témoignage perpétuel du souvenir que je conserve des miséricordes infinies de mon Dieu, et des péchés sans nombre qu'il m*a pardonnes? Si les conversations, si les visites, si les plaisirs même honnêtes , si le jeu, si les promenades partageaient encore mon temps, et que par complaisance, par faiblesse, peut-être par une oisiveté habituelle , je voulusse remplir mes jours de ces amusements mondains sans en rien retrancher, comment ma vie serait-elle un sacrifice de louanges et d'actions de grâces, tel que Dieu l'attend de mot, et tel que je le lui promis si solennellement en me convertissant à lui ? Non , non , conclut cette âme dans le sentiment d'une vive reconnaissance , ce n'est plus là ce qui me convient; mais me tenir en la présence de Jésus-Christ comme Madeleine; mais écouter comme elle la parole de Jésus-Christ qui m'est annoncée; mais nourrir comme elle Jésus-Christ et le soulager dans la personne de ses pauvres; mais travailler comme elle à lui préparer une demeure dans mon cœur, et le recevoir souvent chez moi et dans moi, voilà à quoi je dois me borner. Et pourquoi ce Dieu de bonté, malgré tant de maux que j'ai commis, m'at-il encore laissé des biens, si ce n'est afin que j'aie en main de quoi racheter mes péchés , et que je contribue par mes aumônes à le faire subsister lui-même dans ses membres vivants ? Pourquoi ce Dieu-Homme réside-t-il personnellement dans nos temples et sur nos autels; si ce n'est afin que chaque jour, dégagé des pensées du siècle , je me fasse aussi bien que Madeleine un exercice de me tenir à ses pieds, de converser avec lui, de lui ouvrir mon cœur, et de lui dire sans* cesse comme le prophète : Oblivioni detur dextera mea ; adhxreat lingua meajaucibus meis, si non meminero tui (PscUni., 136) :Que ma main droite. Seigneur, s'oublie elle-même, et que ma langue demeure attachée à mon palais, si j'oublie jamais les grâces dont vous m*avez comblée et les bénédictions de douceur dont vous m'avez prévenue.

Madeleine convertie fit plus encore : elle marqua au Sauveur du monde une fidélité héroïque dans le temps même de sa passion et de sa mort. Ah ! mes frères, s'écrie saint Chrysostôme, legrand exemple, 'si nous en savons profiter, et si nous y faisons toute l'attention qu'il mérite! Le troupeau de Jésus-Chnst s'était dispersé, les apôtres avaient pris la fuite, saii^ Pierre, après sa chute, n'osait plus paraître; les colonnes de l'Église étaient ébranlées, et Madeleine avec la mère de Jésus demeurait ferme et intrépide auprès de làcro'ix. StabarUautemjuxtacrucem Jesu niater ^juset Maria Magdalene. (Joan., 19.) Madeleine avec la mère de Jésus I Madeleine auparavant pécheresse avez Marie mère de Jésus toujours sainte! comme si la pénitence avait alors en quelque

sorte égalé Tinnocence et participé à ses droits; comme s'il y avait eu entre la pénitence et Pinnocence une espèce d'émulation ; comme si le Fils de Dieu, après Marie pure et exempte de tout péché, n'avait point trouvé d'âme plus inébranlable ni plos constante dans ses intérêts que Marie délivrée de la corruption et de la servitude du péché. Bfais ne vous étonnez pas, poursuit saint Chrysostôme, d*uoe telle constance. Madeleine savait trop ce qu'elle devait à ce Dieu crucifié, pour s'éloigner de lui lorsqu'il accomplissait sur la croix l'ouvrage de son salut. Elle savait trop ce qu'elle devait à la croix de ce Dieu mourant; que cette croix avait été par avance la source de son bonheur; qu'en vertu des mérites anticipés de cette croix, Jésus-Christ lui avait dit : Femme, vos péchés vous sont remis; et que c'était enfin sur cette croix que cette parole si salutaire allait être authentiquement confirmée. De là , bien loin de se scandaliser conune les disciples, ni d'avoir comme eux horreur de la croix, elle la révère, elle Fadore, elle s'en approche, elle l'embrasse, elle la serre étroitement. On dirait qu'elle y est attachée par les liens invisibles de son amour, et qu'elle ait droit de dire aussi bien que saint Paul : Christo c(»\fixa sum crud; mon partage et ma gloire est d'être crucifiée avec Jésus- Christ. Ainsi ce fut sur la croix que Madeleine reconnut plus que jamais Jésus-Christ pour son sauveur ; et ce fut pareillement sur la croix que Jésus- Christ reconnut Madeleine, si j'ose user de ce terme, pour son amante la plus zélée et la plus fidèle.

En effet, chrétiens, être fidèle à Dieu dans l'affliction et dans la souffrance; être constant dans son amour tandis qu'il nous éprouve par la croix; lui demeurer toujours uni lorsqu'il semble nous délaisser; persévérer dans ses voies lorsque nous n'y trouvons que des épines et des difficultés, c'est à quoi nous oblige le souvenir d'une grâce aussi précieuse que celle de notre conversion. Maïs n'avoir pour Dieu de constance et de fidélité qu'autant qu'il nous fait trouver de goût dans son service ; n'être à Jésus-Christ et ne se déclarer pour lui que lorsqu'il n'en coûte rien; ne le suivre, comme dit saiot Chrysostôme, que jusqu'à la cène et rabandonaer lâchement au Calvaire, c'est oublier qu'on a été pécheur, c'est démentir les engagements où l'on est entré par la pénitence, c'est ne payer le plus grand de tous les bienfaits que d'une reconnaissance apparente et superficielle. Ah! Seigneur, votre croix voilà mon héritage, depuis que vous m'ayez appelé à vous et réconcilié avec vous, Christo cof^fixus sum cruci {Galat,, 2 ) : non pas cette croix extérieure sur laquelle vous expirâtes, et dont j'honore l'image sur vos autels ; mais la croix intérieure et personnelle que j'ai à porter, cette humiliation que vou^ m'envoyez, cette disgrâce que je n'attendais

SUE LA CONVERSION DE MADELEINE

(»a8, cette perte de biens qui me désole, cette ma- i iadie qui m'afflige , cette persécution que i*on me suscite. C'est en acceptant tout cela de votre main ^ je dois TOUS répondre de moi-même, et vous montrer qoe je suis fidèle. Toutes les autres preuves de ma fidélité sont équivoques , suspectes , douteuses ; il n'y a que la croix qui vous assure de moi, et que le bon usage de la croix qui puisse vous faire eonnattre que mon péché m>st toujours présent : Et peccatum mewn conira me est semper. {Psabn, SO.) Oui, il m'est toujours présent pour me retracer toujours et mon indignité et votre bonté; mon indignité , après l'avoir commis , et votre bonté qui me l'a remis : Et peccatum meum contra me est semper. Il m'est to^jours présent pour m'inspirer toujours un zèle et un courage nouveau , soit dans les adversités de la vie , soit dans les pratiques de la pénitence. Quoi qu'il m'arrive par votre ordre, ou quoi que je m'impose à moi-même, mon péché, ou le pardon de mon péché , sera toujours un motif pressant qui me réveillera, qui m'excitera, qui m'encouragera à tout entreprendre pour vous, à tout endurer pour vous, à me sacrifier, s'il le faut, et à m*immoler pour vous : Et peccatum meum conira me est semper.

Cependant, Jésus-Christ mort sur la croix, où se retira Madeleine ? Autre effet de sa reconnaissance el de son amour : elle demeura , avec une invincible persévérance, auprès du tombeau de son aimable Mattre. Là, quelles pensées l'occupèrent? quels sentiments touchèrent son cœur? quelles résolutions forma-t-elle de mourir en esprit , comme il était mort en effet ; de s'ensevelir elle-même dans une vie pénitente et obscure, comme il était enseveli dans les ténèbres et l'obscurité du sépulcre? Combien de fois se fit-elle, pour sa propre instruction, ces divines leçons que l'apôtre dans la suite devait faire aux premiers fidèles pour la sanctification de toute l'Église : Mortui estis, et vita vestra abscondUa est cum Chrlsto in Deo (Coloss., 3) ; vous êtes morts, et votre vie est cachée avec Jésus-Christ en Dieu : ConsepuUi estis cum Christo (Rom., 6); vous êtes ensevelis avec Jésus-Christ et en Jésus- Christ? Contente de passer ses jours auprès de cet adorable Sauveur, elle y fût restée des siècles entiers sans ennui ; ou si quelquefois elle eût , malgré elle , ressenti les atteintes d'un ennui secret , elle eût bien su le contenir et le surmonter ; car elle n'ignorait pas combien de temps le Fils de Dieu l'avait attendue elle-même; combien d'années elle l'avait laissé appeler sans lui répondre , et frapper à la porte de son cœur sans lui ouvrir ; combien de rebuts elle lui avait fait essuyer par de longues et de continuelles résistances. Elle ne l'ignorait pas, et c'était assez pourlafortifier contre tous les dégoûts et toutes les horreurs que peut causer la vue d'un tombeau et

l'idée d'un mort qui vient d*être inhumé; ou plutôt c'était assez pour la fortifier contre tous les dé goûts et toutes les horreurs de cette mort spirituelle à quoi elle s'était condamnée, et dont elle avait un modèle sensible dans le tombeau et dans ce corps sans sentiment et sans action qui y était enfermé. Affreuse mort pour tant de femmes mondaines, qui voudraient vivre à Dieu, mais sans mourir au monde et à elles-mêmes ! Avoir un cœur, mais pour le tenir dans un dégagement parfait du monde; avoir des yeux, mais pour les fermer à toutes les pompes du monde; avoir des sens, mais pour se rendre insensible à tout ce que le monde a de plus flatteur et de plus doux; être dans le monde, et au milieu du monde , mais pour n'avoir plus de part à ses assemblées, à ses entretiens, à ses divertissements, mais pour y mener une vie retirée, une vie austère et mortifiée; voilà ce qui arrête tant de conversions; ou, après de prétendues conversions, voilà ce qui fait reculer tant de faux pénitents , et ce qui les replonge dans leurs premières habitudes , malgré les plus belles espérances qu'ils avalent données et qu'on en avait conçues. Il n'appartient qu'à l'amour de Dieu , à un amour reconnaissant, d'affermir une âme contre ces retours si ordinaires et si funestes. Mille réflexions la soutiennent , et lui font prendre le sentiment de l'apôtre : Mihi vivere Christus est, et mori lucrum. (Philipp., 1.) Il est vrai, j'y serai dans le monde comme n'y étant plus, je vivrai comme n'y vivant plus; mais pour qui dois-je vivre que pour Jésus-Christ mon Sauveur? N'est-ce pas un gain pour moi que de mourir à tout pour lui; et en me rendant la vie de la grâce, n'a-t-il pas bien mérité que je lui fisse un sacrifice des vaines douceurs de la vie du monde ? Mihi vivere Christus est, et mori lucrum. Il est vrai , je ne serai plus comptée pour rien dans le monde , parce que je ne serai plus de ses sociétés , de ses conversations, de ses jeux; mais ce que je dois compter par-dessus» tout, et ce qui me doit tenir lieu de tout , c'est que, dégagée des liens du monde, j'en serai plus étroitement unie à mon Dieu , à ce Dieu qui m'a aiméelors même que j'étais son ennemie, à ce Dieu qui m'a recherchée lors même que je le fuyais, à ce Dieu qui, par choix et par préférence, m'a tirée de cette voie de perdition où le torrent du monde m'entratnait. Si je l'aime, ce Dieu de paix, il me suffira; et non-seulement il me suffira, mais tout, hors de lui, me deviendra insipide, et mon plus grand plaisir sera de me priver pour lui de tous les plaisirs. Or, après rinsigne faveur dont je lui suis redevable, après qu'il a bien voulu se convertir à moi pour me convertir à lui , après qu'il m'a reçue entre ses bras et recueillie dans son sein , pourrais-je lui refuser mon cœur et ne lui pas rendre amour pour amour ^ Mihi vivere Christus est, et mori lucrum»

Enfln Madeleine chercha Jésus-Christ ressuscité avec toute la ferveur de Tamour le plus généreux et le plus ardent. Si pour quelques heures elle avait quitté le tombeau , c'était pour préparer des parfums, et pour venir bientôt ensuite embaumer le corps de son maître. Mais quelle surprise lorsqu'elle ne le trouva plus ! quels torrents de larmes coulèrent de ses yeux! avec quel soin, quel empressement, quelle inquiétude, elle visita de toutes parts pour découvrir où il pouvait être! Tulerunt DomU nummeum,.etnescio ubiposuerunt eum. (Joan., 20.) Ah ! s*écria-t-elle, on m'a enlevé mon Seigneur et mon Dieu, et Je ne sais où on Ta mis. Avec quelle générosité elle s'offrit à l'enlever elle-même, si elle était assez heureuse pour le retrouver! Et ego eum toUam. (Id.) Mais y pensait-elle? et comment eûtelle seule enlevé un corps qu'à peine plusieurs hommes ensemble auraient pu porter? Comment? je n'en sais rien, et peut-être n'en savait-elle rien ellemême : mais elle ne consulta point ses forces ; elle n'écouta que son amour, et l'amour se croit tout possible. Cependant dès que Jésus-Christ, qui lui parlait, se flt connaître à elle, quel fut le ravissement de son âme ! avec quelle ardeur courut-elle à lui , et se jeta-t-elle à ses pieds pour les embrasser! avec quelle promptitude alla-t-elle annoncer aux apôtres sa résurrection, devenue elle-même l'apôtre des apôtres , et ayant mérité par sa ferveur de voir avant eux le Fils de Dieu dans l'état de sa gloire! Sainte ferveur que nous voyons encore dans les plus grands pécheurs lorsque de bonne foi revenus à Dieu , ils considèrent dans quel abîme ils s'étaient plongés, et par quelle miséricorde la grâce lésa sauva : grâce dont ils étaient indignes en la recevant, mais grâce qu'ils voudraient payer par mille vies après l'avoir reçue : pourquoi ? parce qu'ils en comprennent beaucoup mieux l'excellence et le prix. Jamais saint Pierre aima-t-il plus tendrement Jésus- Christ qu'après qu'il eut été converti par ce regard favorable du Sauveur du monde qui le toucha et qui lui fit pleurer si amèrement son péché? Jamais saint Augustin fut-il transporté d'un amour de Dieu plus vif et plus agissant qu'après qu'il eut entendu cette voix qui pénétra jusqu'à son cœur, et qui le dégagea de ses habitudes criminelles? Non contents des pratiques ordinaires et des œuvres indispensables de la pénitence chrétienne, ils y ajoutent tout ce que la reconnaissance peut inspirer; et que ne peut point inspirer un amour reconnaissant? Le temps ne me permet pas de vous l'expliquer; car il faut finir : et d'ailleurs de ceux qui m'écoutent, les uns l'ont éprouvé, et ils le savent assez; les autres n'en ont jamais fait l'épreuve, et peut-iHre ne m'entendraient-ils pas.

Quoi qu'il en soit, voilà, pécheurs, l'avantage que vous pouvez tirer de vos péchés mêmes. Ils vous ont

SUE LE JUGEMENT TÉMÉRAIRE

séparés de Dieu ; mais, du moment qu^ils vous sont pardonnes, ils peuvent servir à vous attacher à Dieu par un amour plus ardent, par une fidélité plus liéroîque, par une piété plus fervente, f^ides hanc mtir lieremf (Luc, 7.) Voyez-vous cette femme? dit le Sauveur au pharisien. Quoique pécheresse publique, elle a fait pour moi beaucoup plus que vous; elle a répandu sur mes pieds les parfums les plus exquis, elle lésa arrosés de ses larmes , elle les a essuyésde ses cheveux. Tout juste et tout irrépréhensible que vous êtes, ou que vous vous flattez d'être, vous n'avez rien fskiiàe semblable. A voir le zèle de certaias pécheurs convertis , les progrès qu'ils font auprès de Dieu, les communications qu'ils ont avec Dieu, il y aurait, ce semble, dit saint Augustin, de quoi piquer la jalousie des plus justes ; et , sans l'intérÀ de Dieu qui leur est plus cher que leur propre intérêt, ils se plaindraient presque à Dieu même, comme le frère aine de l'enfant prodigue se plaignit à son père. Admirable effet de la pénitence , qui peut en quelque sorte non plus seulement l'égaler à l'innocence, mais l'élever encore au-dessus de l'innocence. C'est en ce sens et à la lettre que souvent les anges, selon l'expression de l'Évangile, se réjouissent plus de la conversion d'un pécheur que delà persévérance de quatre-vingt-dix-neuf justes. C'est ainsi que des femmes perdues, suivant la parole de Jésus-Christ, mais par un retour parfait heureusement rentrées dans la voie du salut , en précéderont , au royaume des cieux, bien d'autres dont la vie, d'abord plus innocente, aura été dans la suite beaucoup moins sainte. Comprenons cette vérité, mes cliers auditeurs. Justes, comprenez-la pour vous humilier, mais au même temps pour vous animer. Pédieurs, comprenez-la pour vous consoler et pour vous encourager. Travaillons tous de concert, ou plutôt travaillons tous à l'envi : ce ne sera pas en vain, puisque nous pouvons tous emporter la couronne de gloire, que je vous souhaite , etc.

SERMON

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