‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 156 sur 256 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Dieu l'a ainsi ordonné , chrétiens ; et une des kni de sa providence est que le salut dans cette vie nous soit incertain , et que nous n'ayons jamais sor la terre nulle assurance de notre prédettinatioD éternelle : Providence, dit saint Augustin, que nous devons adorer, puisqu'elle nous entretieotdaos l'humilité et qu'elle excite en nous la ferveur et U vigilance. Il est néanmoins vrai, sans déroger ea rien à cette règle, que la persévérance dans le hm et l'accomplissement des saintes résolutions qo'oQ a formées est la marque la plus infaillible à quoi nous puissions reconnaître si nous serons nn joor semblables à Jésus-Christ ressuscité , et si nous aurons le bonheur de participer à sa gloire. Je m'ex* plique. Tous les théologiens conviennent qu'il j a certains signes par où nous pouvons distinguer ceux d'entre les fidèles qui doivent un jour ressusciter à la vie, et ceux qui ressusciteront, comme parle le Fils dé Dieu, pour leur damnation. Mais, seloo les mêmes théologiens , ces signes après tout sont équivoques et douteux , et rien n'est plus ordinaire ni plus à craindre que de s'y tromper. S'il y en a on, disent-ils, sur lequel nous soyons en droit de faire fond , et qui soit capable d'établir solidement noire espérance pour la résurrection bienheureuse, c'eit cette persévérance dans l'état où nous somoMi entrés en nous convertissante Dieu. Pourquoi? par trois raisons importantes que je vous prie de liea méditer : parce qu'il est certain que la penévéraooe représente déjà dans nous Pétat de cette bienheureuse résurrection ; parce qu'elle nous dispose et qu'elle nous conduit à cette bienheureuse résurreetion , enfin parce qu'elle nous fait mériter, autant qu'il est possible , la grâce spéciale de cette bienheoreuse résurrection. Développons ces trois peuén.

Je dis que la persévérance chrétienne représente déjà dans nous l'état de cette bienheureuse réso^ rection dont nous voyons les prémices dans la pe^ sonne du Sauveur. Car en quoi consiste cet état des corps glorifiés? Le voici : en ce qu'ils ne sont pins sujets à aucune vicissitude ; en ce que la gloire dont ils sont revêtus n'est point une gloire passag^R, mais permanente, et qui durera autant que Dieu même; en ce qu'ils sont aujourd'hui ce qu'ils seront éternellement, et ce qu'ils ne peu vent jamais cesser d'être. Tel est l'avantage d*un corps ressuscité, et

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réformé, comme dit rapdtre,8ar le modèle da corps glorieux de Jésus-Christ. Or rien n*approcbe plus de cet état que la persévérance du juste, ou d*nn pécheur converti et inébranlable dans le plan de conversion quil s*est tracé. Car au lieu que les nondaiiis, semblables aux flots de la mer, sont dans un changement perpétuel; et que, toujours agités par leurs passions, ils succombent à la crainte , ils cèdent au respect humain , ils plient sous l'adversité, ils s'enflent dans la prospérité, ils suivent l'attrait du plaisir, ils se laissent vaincre par l'intérêt , abattre par la tristesse, corrompre par la joie, entraîner par l'occasion ; qu'ils tournent nonseulement leur raison, mais leur religion, au gré de rhomeur qui les domine, et que, bien loin de s'affermir par la grâce dans la piété , ils anéantissent dans la piété eux et la grâce même par leurs variations coDtinuelles, état déplorable où , selon saint Paul, la créature doit gémir de se voir réduite, Fanitad ente creahtra subjecta est ( Rom.y 8) : le juste, au contraire, fortifié de la bonne habitude qu'il s'est ftite , élevé au-dessus de tout ce qui pourrait le retirer des voies de Dieu, vainqueur du monde et de ■oi-méme, marche toujours d'un même pas, suit toujours la même route, ne vit plus dans une pitoyable alternative de conversion et de rechute, de ferveur et de relâchement, de régularité et de libertinage ; mais , déterminé à la pratique de ses devoirs , est inviolablement ce qu'il doit être, et par là anticipe rheureux état de la résurrection future.

Ccst sur quoi saint Cyprien félicitait avec tant d'éloquence des vierges chrétiennes qui s'étaient consacrées à Jésns-Christ , et qui trouvaient dans leur retraite ce précieux trésor d'une éternelle sta- Inlité : f^os resurrectionis gloriam in hoc seatlo jam tenetis. (Cypbiàn.) Vous possédez, leur disait-il , dès maintenant la gloire de la résurrection qoe nonaattendons. La chastetéque vous avez vouée solennellement à Dieu fait dès à présent dans vos âmes quelque chose de semblable à ce que la résurrection doit faire dans les corps des saints; et votre constance à suivre le divin époux que vous avez ehoiaicommencedéjà visiblement dans vos personnes ce que la béatitude céleste achèvera et consommera. Or ce que saint Cyprien disait à ces épouses de Jétua-Christ, je vous le dis, mes chers auditeurs. Oni, de quelque condition que vous soyez, si vous êtes ressuscites avec Jésus-Christ de cette résurrection véritable et durable dont je vous ai fait connaître l'importance et la nécessité. Si conmarrexistis cum Christo ( Coloss., 8 ) ; si vous êtes disposés, mais eflicacement, mais sincèrement, à persévérer dans la voie où la grâce de la pénitence TOUS a rappelés, je dis que vous avez déjà part à ce qn'il y a de plus avantageux dans cet état d*inaaiortalité où nous espérons un jour de parve-

nir. Je dis qu'être constants comme vous Têtes, ou comme vous paraissez le vouloir être dans le service de votre Dieu, c'est être déjà marqués de ce sceau du Dieu vivant que l'ange de l'Apocalypse doit imprimer sur le front de tous les élus: f^os resurrectionis gloriam in hoc seculojam tenetis. Et il n'y a personne de ceux qui m'écoutent qui " n'ait droit de prétendre à ce bonheur; car les libertins mêmes et les plus impies sont capables d'une parfaite conversion comme les autres pécheurs; et nous avons quelquefois la consolation de voir les plus endurcis et les plus obstinés dans le péché , quand ils se sont reconnus et remis dans Tordre , s'y tenûr plus étroitement et plus inséparablement attachés : comme si Dieu prenait plaisir à faire éclater en eux toutes les richesses de sa miséricorde. Puissant motif pour exciter dans tous les coeurs un saint zèle et une sainte confiance ! Mais si par votre infidélité la grâce n'agit en vous que faiblement , que superficiellement; si dans la pratique vous n'exécutez rien de ce que vous avez conclu et arrêté avec Dieu; si, dès les premiers jours, désespérant de pouvoir aller jusques au bout et déjà lassés du pea de chemin que vous avez fait, vous regardez derrière vous et vous commencez à reculer, j'ose , chrétiens, vous le dire, quoique avec douleur, il est bien à craindre que vous ne soyez pas du nombre de ceux qui, selon la parole du prophète royal , doivent un jour ressusciter dans l'assemblée des justes, et, par une triste conséquence, que vous ne soyez jamais reçus dans le royaume de Dieu. Si je faisais de moi-même cette triste prédiction , peutêtre pourriez-vous ne m'en pas croire et en appeler à un autre témoignage que le mien. Mais Jésus- Christ même nous l'a ainsi déclaré dans son Évangile , et c'est de sa bouche qu'est sorti ce terrible arrêt : Nemo mittens mantan suant ad aratrum, et respiciens rétro , aptus est regno Dei. ( Luc. , 9. ) Comment, mes frères, reprend saint Chrysostôme , expliquant ce passage de saint Luc, comment un homme inconstant et léger serait-il propre pour le royaume de Dieu, puisqu'il ne l'est pas même pour le monde, ni pour les affaires et le commerce du monde? Que pense-t-on dans le monde d'un esprit volage et changeant, qui se confie en lui, qui fait fond sur lui , et de quoi le croit-on capable ? Or si le monde même , ajoute saint Chrysostôme, malgré son inconstance naturelle, est néanmoins le premier à condamner l'inconstance de ceux qui suivent ses lois , comment Dieu s'accommodera-t-il de la nôtre? Et d'ailleurs, conclut le même Père, si nous ne sommes pas propres au royaume de Dieu, que sertil de l'être pour toute autre chose? Eussions-nous les plus rares talents, et les plus sublimes, les plus éminentes qualités, avec toutes les qualités et tous lee talents, que sommes-nous devant Dieu, si nous ne

sommes pas en état d*entrer dans sa gloire et de le posséder lui-même? Ce n'est qu'en persévérant qu*on s*attache à lui , et ce n'est qu'en s'attachant à lui qu'on se rend digne de lui, et digne de la couronne qu'il nous promet. Voilà le titre le plus légitime pour y prétendre et pour l'obtenir, et c'est ma seconde proposition.

Car prenez garde à ceci, mes cbers auditeurs : que fait la persévérance chrétienne dans un pécheur converti et fidèle à la grâce de sa conversion? elle le conduit à la persévérance finale. Et qu'est- " ce que la persévérance finale? c'est la dernière dispositionàl'immortalité bienheureuse. Je m'explique. Quand les théologiens parlent de la prédestination des saints, ils nous la font concevoir comme une chaîne mystérieuse, composée de plusieurs anneaux entrelacés les uns dans les autres et qui se tiennent sans interruption. Du côté de Dieu, disentils, cette chaîne n'est autre chose qu'une suite de moyens, de secours, de grâces que Dieu a préparés pour soutenir ses élus et pour les faire arriver à la couronne de justice qui leur est réservée. Ainsi l'enseigne saint Augustin. Mais de notre part cette chaîne est une suite d'actes qui se succèdent les uns aux autres , et par où nous méritons cette couronne , en rendant chaque jour à Dieu l'obéissance qui lui est due. Tous ces actes , ajoutent les docteurs , sont comme autant de parties de cette persévérance totale qui nous sauve , et en cela ils sont tous de même nature; mais il y en a un néanmoins , et c'est le dernier, auquel tous les autres se terminent, et qui fait la persévérance finale. Quoique ce dernier acte, considéré en lui-même, n'ait ni plus de perfection, ni plus de mérite que les autres, cependant, parce qu'il est le dernier, c'est lui qui couronne tous les autres et qui consomme notre bonheur. Car, comme dit saint Jérôme, dans les prédestinés on ne cherche pas le commencement, mais la fin. Paul a mal commencé, et bien fini; Judas a mal fini, et bien commencé; Judas est réprouvé, et Paul glorifié. C'est donc de la fin que dépend le sort et le discernement des hommes dans l'autre vie. En vain aurions-nous passé des siècles entiers dans la pratique de toutes les vertus , il ne faut qu'une pensée pour nous rendre criminels , et si Dieu nous prend au moment que nous formons cette pensée et que nous y consentons , il n'y a point de salut pour nous. Par conséquent, c'est la persévérance qui met le comble à la prédestination des élus : sans elle tout le reste est inutile , et c'est elle qui nous met en main la palme , et qui nous introduit dans la gloire : Banum certamencertavi, cursum consummavi, dereUquo reposita est mihi corona justUix. ( 2. Tim. , 4. ) Cela s'entend, me direz- vous, de la persévérance finale. Je le veux, mon cher auditeur, mais par où ;irrive-t-Dn à ia persévérance finale, sinon par la

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persévérance commencée qui est celle de la vie? Car sans commencement il n'y a point de fin , et toute fin à un rapport essentiel à son conunencemeot D'où il s'ensuit que pour persévérer à la mort «c'està-dire que pour avoir la persévérance finale, ooui devons commencer à persévérer dans la vie, puîsqœla persévérance de la mort est le terme et la consonh mation de la persévérance de la vie. Et voilà poQ^ quoi j'ai dit que la persévérance dans les exerdees d'une vie chrétienne, est la voie qui nous- mène ib royaume éternel. Et en effet, tandis que nous suivons cette voie , tous les pas que nous faisons nous sont comptés. Mais du moment que nous la quittons, nous nous éloignons de ce bienheureux héritage que Dieu nous propose comme l'objet de notn espérance : et ce qu'il y a de plus déplorable, c'est que tout ce que nous avons fait jusque-là n'est plus pour nous de nulle valeur, parce que notre rechute dans le péché et notre retour au monde en sospesdent tout le mérite. Il faut recommencer tout de nouveau , reprendre la route que nous avions perdue , rentrer dans la carrière et la fournir par une persévérance infatigable. Ainsi nous ne nous disposons actuellement à régner un jour conune les saints dans le ciel qu'autant que nous nous accoutumons à persévérer comme eux sur la terre. Voilà tout le secret de ce ^and mystère que nous appelons prédestination. En parler de la sorte, ce n'est ni philosopher ni user de conjectures , puisque tout ce que j'en ai dit est fondé sur l'oracle de Jésus-Christ même : Qui autem perseveraverU usque in /mem, Me salmis erU (Màtth., 10); celui qui persévérera jusques à la fin sera sauvé. Or ces paroles, remarque saint Chrysostôme, ne doivent pas être entendues de la grâce de la persévérance , mais de la vertu de persévérance, puisqu'il est constant que le Fils^ Dieu a prétendu par là nous exhorter à une chose qui fût en notre pouvoir, et qu'il dût récompenser comme un effet de notre fidélité ; ce qui oonvieat à la persévérance prise comme vertu , et non point comme don et comme grâce. D'où vient que le Saint-Esprit nous fait ailleurs de cette persévéranee un commandement : Eslo fidelis usque ad mortm {Apoc.y 2) ; tenez ferme et combattez jusques à h mort. Vous me répondrez peut-être qu'il est toujours vrai que cette vertu de persévérance dépend essentiellement de la grâce de la persévérance; et que d'ailleurs cette grâce de la persévérance est teUement donnée de Dieu , que nous ne la pouvons mériter. Ah! chrétiens, retenez bien ce qui me reste à vous dire, c'est par où je finis, et ce sera Fédair cissement de ma troisième proposition.

Je le sais, mes chers auditeurs, quelque justes que nous soyons, quelques bonnes csuvres que nous ayons pratiquées et que nous pratiquions encore tous les jours, nous ne pouvons mériter ce donsouverain

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de b perséférance flnale, le mériter, dis-je, d'un Biérite parÊiiti d*im mérite de justice, d'un mérite fui BOUS donne droit de l'exiger, ou , si vous voulez ine je m'exprime avec l'école , d'un mérite de condi- Snité. C'est ainsi qae tous les Pères de l'Église l'ont reeomMi. Mais outre ce mérite il y en a un autre : m mérite de convenance, un mérite, disent les théologieiis, de oongruité, un mérite fondé sur la aûsérieorde et sur la pure libéralité de Dieu : c'est- ^dire que Dieu voyant l'homme appliqué de sa ^ à se maintenir dans la grâce, et pour cela se Gûve violence à lai-même^ mortifier ses passions, lédster et combattre, il se sent réciproquement bÊOH en vue d'une telle constance, à le gratifier de les plus singulières fiiveuis, et enparticulier du don de la persévérance finale , parce que c'est la mlhrque ie la plus grande distinction et du choix le plus spécial que Dieu puisse finire d'une âme dans l'ordre in salut. Or je prétends qu'à l'entendre ainsi , nous pMivoos mériter cet excellent don. De là, mes frèraS) quai^l nous voyons un juste, après avoir longtemps persévéré dans l'observation de la loi de Dieu, mourir saintement, nous ne noHji en étonnons point. Nous disoub : Cela est conforme aux idées que TÉcriture nous donne des jugements de Dieu : cet homme a trop bien vécu pour finir autreneot sa course; selon les lois communes de la Prorideoce, une viesi innocente et si fervepte ne pouvait ém terminée que par une pareille mort; Dieu lui a£ût grâce, mais en lui faisant grâce il a en égard à ses bonnes œuvres. Nous reconnaissons donc dans cette conduite de Dieu une espèce de convenance qui, sans blesser en rien sa justice, l'engage à déployer toute sa miséricorde et à l'exercer. Au contraire, quand on nous parle de certains justes, qui par un triste naufrage, après une longue persévérance, ont péri jusque dans le port et se sont malbemreusement peidus ; quand on nous rapporte ces exemples, nous en sommes effrayés, nous les regardons comme des prodiges, nous nous écrions avec saint Paul, O aUUudo! {Rom., 11. ) Nous jugecma qu'il y a eu dans cette disposition de Dieu quelque chose que nous ne comprenons pas ; que cet hoflune, qui vivait régulièrement en apparence , avait peut-être un orgueil caché que Dieu a voulu punir ; que Teffet d'une justice si rigoureuse suppose un Ifoods d'iniquité, qui ne paraissait pas au dehors, et que Dieu voyait. Quoi qu'il en puisse être, ces chutes inopinées et ces coups de réprobation nous font trembler; mais la surprise même où ils nous jettent est une preuve évidente que ce n'est donc point ainsi que Dieu en use selon les règles ordinaires, et que nous sommes persuadés nous-mêmes que la persévérance finale est communément et presque îmman^iablement le fruit d'une persévérance chrétienne pendant la vie.

C'est à cette persévérance de la vie que je ne puis, mes chers auditeurs, assez vous porter; et souffrez qu'empruntant ici les paroles de saint Jérôme, je vous dise pour conclusion de ce discours ce que disait ce saint docteur à un homme du monde qui commençait à chanceler dans le dessein qu'il avait pris de chercher dans la retraite de Bethléem un asile contre les périls du siècle. Car voici comment il lui parlait, et comment Dieu m'inspire de vous parier à vous-mêmes : Obsecro ie,frater, et numeopareiUU (nffectu, ut qui Sodomam reiiquisH, ad mantana/estùumt, poU tergum ne req^icias. (HixmoN.) Pécheur qui m*écoutez, puisqu'on vertu de la grâce que vous avez reçue vous venez d'abandonner Sodome, c'est-à-dire, puisque vous avez renoncé à vos engagements criminels, je vous coqjure par la diarité que vous vous devez à vous-mêmes de ne tourner plus les yeux vers le monde, ce monde profane , ce monde corrupteur que vous avez quitté, et dont vous avez si longtemps éprouvé la tyrannie. Ne aratri sUvam, nefimbriâm SalvatorU quam semel tenere cœpisU, aliquando dUmUtas. (Id. ) Non, mon cher frère, ne pensez plus à secouer le joug du Seigneur que vous vous êtes imposé, et tenez toujours la robe de votre Sauveur pour le suivre. Vous ne pouvez avoir un meilleur guide, et il no vous appelle après lui que pour vous conduire à sa gloire. Ne de tecto virtutum , pristima qumtUu rui vestimenta, descendae. (Id.) Prenez garda à ne pas déchoir des hautes vertus où vous avez voulu par votre conversion vous élever ; et n'allez pas reprendre les dépouilles de la vanité et du luxe après vous être revêtu des. livrées de Jésus-Christ Ne de agro revertarU domum. (Id.) Du champ de FÉglise où vous êtes rentré, et où vous eonunencez à recueillir les fruits de la grâce, ne retournez point à ces maisons où votre innocence a tant de fois édioué, ni à ces lieux de scandale et de débauche. Ne campestHa cum Loth, ne amsma hortorum diligasy qux non irtigantur de c<Bto, ut terra sancta^ sed de turbidoflumine Jordanis. (Id.) Ne vous arrêtez pas , comme Loth , à tout ce qui pourrait vous rapprocher de l'embrasement dont vous vous êtes sauvé : fuyez ces demeures agréables, mais dont l'air est si contagieux pour vous; ces roidezvous si propres à rallumer votre passion, ces jardins si commodes pour Tentretenir, où la pluie du ciel ne tombe jamais , et qui ne sont arrosés que des eaux troubles du Jourdain. Voilà , dit saint Jérôme, à quoi il ne faut plus retourner. CœpUse multorum est, ad cubnen pervenitse paueorum. (Id.) Plusieurs, ajoutalt-il, ont Favantage de commencer, mais bien peu ont le bonheur de pers^érer. Or II fiiut que vous soyez de ce nombre, ^a douleur est de penser, chrétiens, que la plupiurt de ceux à qui je parle en doivent être exclus, où plutôt sont dans

résurrection , et le sacrement de cette résurrection. L'exemple de la résurrection du Sauveur est le vrai modèle de notre persévérance dans la grâce; la foi de la résurrection du Sauveur est le solide fondement de notre persévérance dans la grâce; la gloire de la résurrection du Sauveur estun des plus touchants motifi de notre persévérance dans la grâce; et le sacrement de la résurrection du Sauveur, de lai manière que je Texpliquerai , est conune le sceau de notre persévérance dans la grâce : quatre considérations très-efficaces pour nous affermir dans la sainte résolution que nous avons formée de renoncer au péché et de vivre désormais à Dieu. Écoutezmoi, chrétiens; et, pour bien comprendre ces importantes vérités , attachons-nous à la doctrine de saint Paul , dont voici le grand mystère que je vais vous développer.

Le Sauveur est ressuscité, dit ce grand apôtre, mais ce qu'il y a de remarquable dans le triomphe de sa résurrection , c'est que ce Dieu-Homme est ressuscité pour ne plus mourir, et que désormais la mort n'aura plus sur lui d'empire. Il est mort, mais une fois seulement, pour l'expiation du péché, et maintenant il possède une vie incorruptible, une vie qu'il ne perdra jamais : ChrUtus resurgens ex mortuiSy jam non moritur; mors illiulirà non dominabitur. (liom,, 6.) Or qu'est-ce que saint Paul inférait de là ? Ah! chrétiens , ce que nous n'aurions jamais attendu , mais ce que l'esprit de Dieu lui faisait conclure pour nous : Ita et vos existimatey mortuos guidem esse peccato, viventes autem Deo. Ainsi vous , mes frères , ajoutait-il , si vous êtes ressuscites par la grâce de la pénitence , faites état que vous êtes morts pour jamais au péché, et que vous devez vivre constamment et pour toujours à Dieu. Comme s'il nous eût dit : Prenez bien la chose, et ne vous faites pas une idée abstraite ni une foi spéculative de cet état d'immortalité que Jésus- Christ a acquis en ressuscitant ; car ce serait l'entendre mal. Quand on vous dit que ce Dieu-Homme, depuis qu'il est ressuscité , n'est plus sujet à la mort, ce n'est point un simple dogme de religion que l'on vous explique, c'est un fonds d'obligation que Ton vous découvre , et un devoir que l'on vous enseigne ; devoir qui se réduit à conserver inviolablement cette vie de la grâce que vous avez recouvrée par la pénitence : car il est certain , et de la foi même , que votre conversion, quelque fervente qu'elle ait été d'ailleurs, n'aura de vertu qu'autant qu'elle portera le divin caractère de la sainte immortalité do Sauveur.

En effet, chrétiens , cette vie de la grâce que nous rend la pénitence est de sa nature aussi immortelle et aussi. incorruptible que notre âme qui en est le sujet. Si contre le dessein de Dieu nous perdons cette grâce, c'est à nous et non point à elle que

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nous devons l'imputer; et eu cela, dit l'ange de l'école saint Thomas, consiste notre désordre , c'està-dire en ce que par le péché nous nous ôtons volontairement à nous-mêmes une vie aussi noble et aussi excellente que celle-Iâ , une vie qui , selon la propriété de son être, ne devrait jamais finir. Et pourquoi pensez-vous, mes chers auditeurs, que la résurrection de Jésus-Christ soit la seule que Dieu a choisie pour nous servir de modèle dans notre conversion? car ceci n'a pas été sans dessein. Lazare et plusieurs autres dont parle l'Écriture étaient ressuscites. Ces résurrections étaient véritables, surnaturelles, miraculeuses; et cependant l'Écriture ne nous les proposée point comme des exemples à quoi nous devions nous conformer, ni comme des règles pour reconnaître devant Dieu si nous sommes convertis. En voici la raison que donne saint Augustin: Parce que la résurrection de Lazare , quoique miraculeuse, n'était qu'une résurrection passagère, qui ne l'af&anchissait pas absolument des lois de la mort, et qui ne l'avait fait sortir du tombeau que pour y rentrer à quelque temps de là. Or Dieu ne voulait pas que notre conversion fût «i peu durable, mais il voulait qu'elle fûtsans retour; etparcequ'il n'y avait que la résurrection de Jésus-Christ qui eût cette prérogative, c'est uniquement sur l'idée de celle-ci qu' il prétend que nous nous formions : Resurgens jam non moritur; ita et vos. Ressuscité qu'il est, il ne meurt plus; ainsi ne mourez plus vous-mêmes. C'était le raisonnement de saint Paul ; et c'est ce qui condamne ces légèretés criminelles qui détruisent en nous et qui anéantissent l'effet de tous les dons de Dieu ; ces inégalités et ces inconstances qui rendent suspectes nos ferveurs et nos vertus mêmes; ces découragements qui nous font désespérer de soutenir le bien que nous avons commencé ; cette facilité malheureuse à reprendre le cours du mal que nous avions interrompu; ces dégoûts de la piété , ces retours scandaleux au monde et à toutes les vanités du monde; ces apostasies de la dévotion , souvent aussi funestes pour le salut que celles de la religion; ces déplorables vicissitudes de relâchement et de zèle, de pénitence et de rechute, de vie et de mort. Car qu'y a-t-il de plus opposé à tout cela que ce bienheureux état où est entré le Fils de Dieu par sa résurrection glorieuse? Morsilli ultra non dominabtiur; la mortn'aon plus de pouvoir sur lui; et telle est la règle que je me dois appliquer et par où je dois juger de ma conversion : Ifaet vos existimate^ mortuotquklem essepeccato, viventes autem Deo.

Si donc, vous qui m'écoutez, et qui dans cette solennité avez reçu la grâc^ de votre Dieu , vous n'êtes pas dans la disposition de la conserver; si vous n'êtes pas déterminés à sacriGer toutes choses pour faire toujours vivre cette grâce dans vos âmes; si,

SUB LA PERSÉVÉRANCE CHRÉTIENNE

ir la coniurissaDce qae vous avez de vous-mêmes , MIS prévoyez que cette grâce s'affaiblira bientôt, ftoccombera même aux attaques qu'elle va recevoir IDS les occasions dangereuses où vous l'exposerez ; eette passion qui lui est contraire, mais à laquelle MIS avez renoncé, après une trêve de quelques «rs, reprend encore l'ascendant sur vous, et i*au lieu de vousconfirmer dans une vie chrétienne ir la solidité de la grâce , vous donniez, pour ainsi re, à la grâce même et à la vie chrétienne que Misavez emlMrassée le caractère de votre instabilité; ifin si le divorce que vous avez fait avec la chair avec le monde est semblable aux ruptures de ces nés passionnées qu*on voit, après bien des éclats, en des dépits, bien des reproches, revenir à de laveaux engagements et s'attacher l'un à l'autre us étroitement et plus fortement que jamais : si la est , chrétiens , désabusez-vous, et n'ajoutez pas i malheur de votre état le désordre d'un aveugleent volontaire. Votre pénitence n'est point ce l'elle doit être , parce que vous n'êtes pas ressuscis comme Jésus-Christ. Ah ! Seigneur, s^écriait le ophète royal, et devons-nous nous écrier avec lui, lisque dans la ferveur de sa pénitence il parlait au un de tous les pécheurs, c'est sur ce modèle de la surrection de votre Fils que vous m'avez jugé, que lUS m'avez éprouvé, que vous avez examiné si ma aversion avait toutes les qualités d'une résurrecm parfaite : Probasti me y etcognovisti me; tu co- \oinsti sessionem meam et resurrectionem meam. saim. 138.) Et par où, Seigneur, avez-vous connu ['elle serait telle que vous la demandiez, ou qu'elle le serait pas? le prophète l'exprime dans la suite psaume : Intellexisti cogifationes meas de longe. ûd.) Vous avez découvert de loin toutes mes pen- 38; vous avez suivi toutes les traces de ma vie ; us avez prévu toutes mes voies; et, pénétrant asl'avenir par unelumièreanticipée, vous avez obrvé si ma conduite répondrait à mes résolutions, je tiendrais ferme dans le parti de votre loi , si je listerais aux attraits du vice et de la passion , si torrent du monde ne m'emporterait point , si le ipect humain ne m*ébranlerait point, si la conta- Mi du mauvais exemple ne me corromprait point, je ne me laisserais point tourner, conune un ro« au 9 de tous côtés; si, lassé de quelques démares que j'aurais faites dans le chemin du salut , je ! retournerais point en arrière : Et omnes vias soj prxvidisti. (Ibid.) C'est sur cela, mon Dieu , l'est établi le jugement que vous avez porté de DÎ ; et au moment même que je me suis relevé de on péché et en le détestant, c'est par là que vous es reconnu si ma résurrection aurait du rapport ec celle de mon Sauveur : Tu cognovisti sesmem meam, et resurrectionem meam. Comme le prophète eût dit : Supposé que vous n'ayez

•prévu, Seigneur, après ma conversion, que de honteuses et' de lâches rechutes, vous l'avez connue, mais vous l'avez connue pour la réprouver. Au contraire, si votre prescience adorable vous y a fait voir de la fermeté et de la constance , vous l'avez connue, mais pour l'approuver, mais pour la récompenser, mais pour la couronner : Tii cognovisti sessionem meam , et resurrectionem meam. Voilà le modèle de la persévérance d'un pécheur converti : en voulez-vous le fondement solide? c'est ici que votre attention m'est nécessaire.

J'ai dit que le Sauveur du monde, en ressuscitant selon la chair pour ne plus mourir, nous engageait Indispensablement à ressusciter en esprit pour ne plus pécher. Conunent cela? le voici : c'est qu'à prendre la chose dans sa source , Jésus-Christ ayant toujours donné aux Juifs sa résurrection comme le gage authentique de ses promesses et comme la preuve incontestable de sa doctrine, il s'ensuit, et c'est le sentiment de tous les Pères , que toute la foi chrétienne est essentiellement fondée sur la résurrection de cet Homme-Dieu. S'il n'est pas ressuscité, disait saint Paul, nous avouons que notre foi est vaine; mais s'il est ressuscité, nous prétendons, et avec justice, qu'il n'est rien de plus solide, ni rien, pour ainsi parler, de plus subsistant que notre foi : or, prenez garde, chrétiens, ce qui fait subsister notre foi , c'est ce qui fait subsister notre conversion, parce que notre conversion , selon le concile de Trente, n'a point d'autre fondement que notre foi. En effet, ce qui m'affermit dans la sainte disposition où je puis être de fuir désormais le péché, c'est la solidité de ma créance; et ce qui soutient ma créance , c'est la résurrection de Jésus-Christ : par conséquent, la résurrection de Jésus-Christ est comme le premier principe de ma persévérance dans le bien. Tandis que je me fonde sur cette résurrection , ma foi ne peut chanceler; et tandis que ma foi ne peut chanceler, je ne puis chanceler moi-même dans l'obéissance que je dois à Dieu. Or, le Fils de Dieu ressuscité opère dans moi l'un et l'autre , car en ressuscitant il appuie ma foi , et en appuyant ma foi il anime et il fortiûe ma volonté.

C'est de quoi nous avons un bel exemple dans la personne des apôtres. Avant la résurrection du Sauveur, rien de plus fragile et de plus faible que les apôtres. Ils protestèrent à Jésus-Christ qu'ils le suivraient jusqu'à la mort, et dans un moment ils l'abandonnèrent. Saint Pierre parut hardi et intrépide dans le jardin; mais dans la maison du pontife une simple femme l'intimida. C'étaient, dit saint Augustin, les colonnes de l'Église, mais les colonnes sans appui , et qui n'avaient rien de stable. Ils voulaient et ils ne voulaient pas; ils avalent du zèle et ils n'en avaient pas; ils étaient à Jésus*

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Car voilà les caractères d'un libertin sans religion. Or, je vous demande s'il est possible que Thomme trouve là un repos solide ; et si , du moment qu'il est . raisonnable, tout cela ne doit pas le troubler, l'agiter, l'effrayer ? Mais considérons-le dans l'autre état, où il se fait une religion de sa raison , c'est-à-dire une religion fondée sur les seules connaissances qu'il a reçues de la nature , telle qu'a été et qu'est encore la religion des philosophes et des sages du monde. Je ne dis point ici quel désordre ce serait que chacun eût droit de se faire une religion particulière, et qu'il y eât autant de religions que de sentiments , cela n'est pas de mon sujet ; j'examine seulement si dans cet état l'esprit de l'homme pourrait trouver une vraie tranquillité , et je prétends que non : pourquoi? parce qu'un homme sage, pour peu qu'il se connaisse lui-même, est convaincu de trois choses touchant sa raison : premièrement, qu'elle est sujette à l'erreur; en second lieu, qu'elle est naturellement curieuse ; enfin, que la plupart de ses connaissances ne sont tout au plus que de simples opinions qui la laissent toujours dans l'incertitude en lui proposant même la vérité. Or ces trois choses sont absolument incompatibles avec le repos de l'esprit, et vous l'allez voir.

Si je suis sage, je ne puis établir ma religion sur ma raison : pourquoi? parce que je sais que ma raison est sujette à mille erreurs, surtout en ce qui concerne la religion. Je sais ce que l'histoire de tous les siècles m'apprend, qu'il n'y a rien sur quoi les hommes soient tombés dans des égarements d'esprit si prodigieux que sur ce qui regarde le culte de la Divinité; je sais ce que saint Chrysostôme remarque, qu'au même temps que le démon arrachait du cœur des hommes la religion du vrai Dieu, il les engageait dans des superstitions honteuses, jusqu'à leur faire adorer les plus vils animaux ; ce qu'ils auraient dû , ce semble , avoir en horreur, et ce qu'ils se laissaient néanmoins persuader. Je sais ce qui causait l'étonnement de saint Augustin , lorsqu'il considérait que les Égyptiens, après avoir été les peuples de la terre les plus polis , en étaient toutefois venus àla plus bassede toutes les idolâtries, ayant reconnu pour leur déesse ce qu'on n'os erait presque nommer ; et que les Romains , qui furent depuis les maîtres du monde , dans l'état le plus florissant de leur empire, avaient présenté de l'encens à des dieux sujets aux vices les plus infâmes et les plus abominables. Je sais qu'il est aisé de justifier par la tradition de l'Église, qu'après la venue même de Jésus-Christ il n'y a point eu d'hérésie si extravagante qui n'ait trouvé des sectateurs qui l'ont reçue et qui l'ont goûtée : et, ce qui est encore plus surprenant, je sais que les plus extravagantes de ces hérésies ont été souvent approuvées par les génies les plus sublimes. Enfin, je sais ce que smt Jérôme a judicieusement observé ^

qu'autant de fois que l'esprit oe Hiomme a frandii les bornes de la foi , et voulu faire par sa seule raison de nouvelles découvertes dans le champ de la religion, toutes ses recherches n'ont abouti qa*à l'embarrasser, et qu'à l'envelopper dans les plus grossières erreurs.

Si je suis bien instruit , je sais tout oda : or, quelle apparence que sachant tout cela je puisse me fier à ma raison et m'en rapporter à elle sur les points de ma religion ; à moins que je ne me flatte d'avoir une raison plus épurée , plus droite et plus io&lUible qoe tout le reste des hommes, oe qui serait un excès de présomption et un orgueil insoutenable. Il fitutdone, pour peu que j'aie même de raison , que là oà fl s'agira de la religion je tienne ma raison pour suspecte, ou plutôt que je la renonce. Or dès là elle n'estpha capable de pacifier mon esprit, et de le tenir dam une sainte assurance. C'est la conclusion que tirs Guillaume de Paris ; et cette conclusion est évidente par elle-même. Ajoutez à cela que le caraetère de notre esprit, dans la plupart des jugements quil forme est un caractère d'incertitude, d'inconstaoee, d'irrésolution : autre qualité directement oontrain au repos qu'il cherdie. Cest-à-dire que pour one connaissance certaine que nous avons et que notre raison nous garantit, il y en a cent qu'elle ne nom garantit pas. Bien plus : celle que nous supposons aujourd'hui certaine, demain ne nous parait plus que douteuse ; et après y avoir encore pensé nous la rejetons même absolument comme fausse. Or, si cela est vrai à l'égard des choses du monde, qui sont, pour ainsi dire, de notre ressort, beaucoup plus î'est-il à l'égard des choses de Dieu , qui nous sont d'autant moins connues qu'elles sont plus releféei au-dessus de nous , et qui par là doivent jeter un c»* prit dans de plus grandes inquiétudes , quand 0 n'at pas réglé par la fol.

Voilà, chrétiens, l'état déplorable où était ttàiA Augustin avant sa conversion , lorsque par un vaio orgueil il voulait décider et juger en maître, n lieu de s'instruire avec la docilité et l'humilité d'un disciple; car c'est lui-même qui le confesse, dans le livre qu'il nous a laissé touchant l'utilité de la foi. Je passais, diMl, de secte en secte et d'opinion en opinion, selon les divers mouvementsde mon esprit: tantôt je me déclarais pour l'une , et tantôt pour l'autre : il n'y en avait pas une que je ne voulu» embrasser, et pas une que je ne voulusse abandonner. Aujourd'hui j'étais manichéen, et demain je ne l'étais plus: je désespérais même souvent de parvenir jamais à la vérité; et après un long combat, &t%ué de mes propres pensées, je me laissais emporter au sentiment des académiciens , qui ne tenaient rien de certain dans le monde : aimant mieux avec eux douter de tout que de prononcer avec les autres sur des çtobabUités : Sxpe miki videbatur non posa

SUR PA PAIX CHBËTIKNME

^in»en^Hquodqu«rd)am,nu^fniqwflm aiUmum mearum in academicorum sentenr fenbaniur. ( Auo.) Sur quoi en passant vous rqoerez qu*au moins saint Augustin n'était pas à ce Yice si commun dans notre siècle', de se Bcui^ d'un sentiment sans en vouloir écouter res : de croire toujours une chose parce qu'on l'a l'abord, ouden'y acquiescer jamais parce qu'on le foiscombattue ; de s'entêter qu'elle est parce 1 veut qu*elle soit , de la contredire avec obstî- 0 parce qu'on a intérêt qu'elle ne soit pas ; et , pi6 parti qu'on prenne , de se Cure un faux hond'y demeurer, sans avoir d'autre règle de sa uîte qu'un attachement opiniâtre à son sens, roilà, mes chers auditeurs, ce qui produit tous Mirs parmi nous tant de désordres. Saint Aua, dis-je, n'eut pas au moins cette fieûblesse le temps même qu'il n'avait pas encore soumis sprit à l'empire de la foi ; car il examinait tout , ^t prévenu de rien. Mais, par un défaut tout se à celui-là, à force d'examiner, et de donner l'examen qu'il faisait trop de liberté à sa raison, trouvait plus rien à quoi se fixer, et c'est ce qui larrassaitet ce qui le troublait. Voyez ces préos esprits forts du monde , qui , pour avoir peu ligion, raisonnent étemellementsur la religion, que ce ne soit pas , conune saint Augustin , par abondance de lumières, et qu'il y ait commuant dans leur libertinage plus d'ignorance que DUte , c'est là qu'ils en viennent. Us raisonnent ; sans savoir eux-mêmes ce qu'ils croient et ce s ne croient pas; incertains de tout et ne connt jamais di| principe auquel ils veulent s'arrêdétruisant aujourd'hui ce qu'ils avaient hier ce ; pariant tantôt d'une façon et tantôt de l'auselon qu'ils se sentent poussés et que le caprice mporte. D'où est venue cette confusion, qui a de tout temps dans le progrès ùes hérésies , et it en particulier du lutliéranisme un monstre à têtes, par la diversité des factions qui le parrent ? de l'orgueil de la raison humaine. Chacun ;eait en maître, et dogmatisait à sa mode, et un voulait être ^uté. L'un prenait la réformadans toute sa rigueur, l'autre l'adoucissait et la érait : celui-ci , à quelque prix que ce fût, vousauver la réalité dans le Sacrement de Jésua- 8t ; celui-là ne la pouvait souffrir. De là naissait vision des esprits, de là les schismes des Églisea, les guerres dans les Ëtats. Or ce qui est arrivé ( une même secte, c'est ce qui arrive à toute «dans un même esprit; et l'expérience nous fait qu'il se divise lui-même et qu'il se confond , dès est assez malheureux pour ne s'attacher pas à mplicité de la foi.

uand il n'y aurait que la curiosité de savoir, qui, odéfectueuse qu'elleest, passe pour un droit et

pour une prérogative dont la raison de l'homme se prévaut, avec cette insatiable avidité d'acquérir sans cesse de nouvelles connaissances, pourrions-nous espérer de procurer la paix à notre esprit? car, comme dit saint Thomas , raisonner c'est chercher ; et chercher toujours , c'est n'être jamais content. Il £aut donc, pour mettre notre esprit en possession de cette bienheureuse paix à laquelle il aspire, quelque chose de stable qui arrête et qui borne sa curiosité , quelque chose de certain qui remédie à ses inconstances , quelque chose d'infaillible qui corrige ses erreurs. Or ce sont les trois caractères de la foi ; car la foi borne notre raiso», en réduisant tous ses discours à ce seul principe , c'est Dieu qui l'a dit , c'est Jésus-Christ, la sagesse de Dieu même, qui a parlé : et ne lui permettant jamais de passer outre. D'où vient que Tertullien disait qu'après Jésus-Christ la curiosité ne nous était plus d'aucun usage et que l'exercice nous en était interdit depuis que l'Évangile nous avait été annoncé : Nobis euriosUate opus non est post Christwn , nec inquisUiane posi Evange* Uum. (TsBTULL. ) Or si en cela notre raison paraît céder ses droits , parce qu'elle se retranche dans des limites que la nature ne lui prescrit point, du moins est^l vrai que dans ce retranchement qui lui est volontaire toutes ses inquiétudes cessent , qu'elle y trouve un parfait repos.

De plus , la foi remédie à ses inconstances , et cela n'est pas moins évident, parce qu'il est de la substance même de la foi divine de nous mettre dans cette sainte disposition d'esprit, où nous renonceripns plutôt à toutes les lumières de la nature et à toutes les connaissances des sens que de ne pas croire ce que nous croyons. Car qu'est-ce que d'être infidèle sinon d'être disposé de la sorte? Or ce qui détermine ainsi notre esprit est ce qui fait sa paix. Enfin la foi , par un don de grâce qui lui convient uniquement, assure la raison de l'homme contre le mensonge et Terreur, parce qu'elle est aussi infaillible que Dieu même. Non-seulement infaillible en soi , puisqu'elle est immédiatement fondée sur l'autorité et sur la révélation de Dieu, mais infaillible même par rapport à nous, puisqu'elle nous applique cette révélation par des règles si saintes , que si par impossible nous étions trompés. Dieu serait responsable de nos erreurs, suivant cette consolante parole de Richard de Saint- Victor : Domine, H error est quem credimus, a te decepti sumus. (RiCHABDUs A Sanct. Vict.) Oui, Seigneur, s'il y avait de l'illusion dans notre foi , ce serait à voua que nous^aurions. droit de nous en prendre. Or ce droit qu'a notre raison d'en appeler à Dieu comme à son garant , et de faire fond sur son infaillibilité^ c'est ce qui l'assure dans cette paix dont dépend soa bonheur et sa perfection.

Et'voilà ce que j'appelle le don de Dieu et la béatK

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tude de la foi dans un esprit soumis à Dieu. Car c*est un abus , chrétiens , dont il est important que nous nous détrompions, de se figurer que notre foi soit une foi ignorante, qu'elle soit une foi imprudente, qu'elle soit même une foi aveugle en toutes manières , comme les manichéens voulaient le persuader à saint Augustin pour le détourner du parti catholique. Non, cette foi surnaturelle dans son objet , dans son motif et dans son principe , n'est point une foi ignorante, puisqu'avant que de croire il nous est permis de nous éclaircir si la chose est révélée de Dieu ou si elle ne l'est pas. Et en cela je puis dure, sans parler témérairement, que la foi qui me fait chrétien, tout obéissante qu'elle est, ne laisse pas d'être raisonnable, et qu'en sacrifiant même ma raison elle se réserve toujours le pouvoir de raisonner. J'avoue qu'elle ne peut plus raisonner quand elle connaît une fois que c'est Dieu qui parle, parce que Dieu ne prétend pas nous rendre compte de ce qu'il a fait ni de ce qu'il a dit : mais il ne veut pas aussi que nous lui donnions créance sans raison et sans discernement , puisqu'il nous défend au contraire de croire à tout esprit, et qu'un des écueils qu'il veut que nous évitions le plus est de nous exposer indiscrètement à prendre la parole d'un homme pour la sienne. Voilà pourquoi il nous permet, ou, pour mieux dire, il nous commande de raisonner : n'estimant pas, dit saint Jérôme, qu'il soit indigne de sa grandeur d'en passer par une telle épreuve, ProbaU spirUus si ex Deo sM (JOAN., 4); et de se soumettre en un sens à notre raison avant que d'obliger notre raison à se soumettre à lui. Et c'est ce que le prince des apêtres a si bien exprimé dans ces deux mjrstérieuses paroles , lorsqu'il nous exhorte à devenir par la foi commedrâ enfants, mais comme des enfants raisonnables. Il semble, dit saint Augustin, qu'il y ait en cda de la contradiction; car si nous sommes des enfants , comment pouvons-nous être raisonnables ? et si nous sommes raisonnables , comment pouvonsnous être des enfants? Mais ce qui est impossible dans l'ordre de la nature est ledevoirle plus naturel et le plus intelligible dans l'ordre de la grâce. Car c'est-à-dire que par la foi nous devons être comme des enfants, pour ne plus raisonner avecDieu, quand il lui a plu de s'expliquer et de se déclarer à nous ; mais que nous devons être raisonnables pour discerner si ce que l'on nous propose est de Dieu ou de quelqu'un autorisé de Dieu : en un mot, que nous devons être raisonnablesavant la foi, et non pasdans l'exercice actuel de la foi ; raisonnables pour les préliminûres de la religion, et non pas pour l'acte essentiel de la religion ; raisonnables pour apprendre à croire et pour nous disposera croire, et non pas pour croire en effet. Or ce tempérament et ce mélange déraison et de foi, de raison et de religion,

de raison et d'dieissance , c'est en qnol consiste le rqx>s d'un esprit judicieux et bien sensé.

Ce n'est pas assez : notre fol n'est pas imprudente, puisqu'elle est fondée sur des motifs qui ont eeovaincu les premiers hommes du monde, qui ont persuadélesespritsles plusdélicats, qui onteonverti les plus libertins et les plus impies , et qui ont fait dire à saint Augustin qu'il n'y avait qu'une fbUe extrême qui pût résister à l'Évangile. Ne seraitMl pas bien étonnant que ce qui a paru folie à ce docteur de l'Église nous parût sagesse, et qu'on appelât imprudence ce qu'il a regardé comme ki sooverahie raison? Enfin notre foi n'est point une foi aveugle en toutejnanière, puisqu'à l'obscurité des najitèrei j qu'elle nous révèle elle joint une espèce d'évidenee, { etc'estl'évidencede la révélation de Dieu teoneevez \ s'il vous plaît ma pensée. Je dis uneespèoe d*évidcnoe, parce qu'après les motifs qui m'engagent à eroin \ par exemple l'incarnation ou la résurrection de Jésoi- Christ, quoique le mystère d'un Dieu fiait homme, le mystère d'un Homme-Dieu ressuscité , me soit obscur en lui-même, la révélation de œ mystère ne me l'est pas. Et en effet, si, pour confirmer la vérité de ce mystère. Dieu, au moment que je parle, fiiisait un miracle à mes yeux , il me serait évident que ee mystère m'est révélé de Dieu , et cette évidence ne répugnerait ni à la qualité ni au mérite de ma foi. Or j'ai des motifs plus forts et plus pressants pour m'en convaincre que si j'avais vu ee miracle; et je puis dire aussibienque le plussaint de nos rois, qu'il ne me faut point de miracle, parce que la voix de l'Église , celle des prophètes, et tant d'autres témoignages, ont quelque chose de plus authentique pour moi. Pourquoi donc ne conclnrais-je pas que j'ai comme une évidence de la révélation divine ao milieu des ténèbres de la foi ? Or cela joint à tout le reste achève de calmer mon esprit.

Au contraire , si je sors des voies de la foi , de ces voies simples et droites , je tombe dans un labyrinthe où je ne fais que tourner, que me fatiguer, saoi trouver jamais d'issue. Il faut, pour y renoncer à cette foi , que je me porte aux plus grandes extrémités : à ne plus reconnaître de Dieu, à ne plus reconnaître de Sauveur Homme-Dieu , à démentir tous les prophètes qui l'ont promis , à m'inscriieen faux contre toutes les Écritures , à traiter tous les évangélistes d'imposteurs , à combattre tous les niracles de Jésus-Christ, à contredire tous les historiens sacrés et profanes. Or, pour en venir là et pour y demeurer, quels combats n'y a-t-il pas à soutenir, et de quels flots de pensées un esprit ne doit-il pas être agité?

Et certes , dirais-je à un libertin , dans cette contrariété de sentiments qui est entre vous et moi, qui de nous deux expose davantage , et qui de nous deux doit plus craindre? Est-ce moi , qui crois ce que la

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nUipon in^easeigiie; ou n*e8t-ee pas vous , qui n'en croyez rien ? Est-ce moi , qui me soumets à croire pour conformer ma ?îe à ma créance; ou n'est-ce pas TOUS 9 qui ne vouiez rieu croire pour vivre dans k libertinage? En croyant ce que je crois , tout ce ^ peut m'arriver de plus fâcheux, c'est de me priver inutilement et sans fruit , pendant la vie , de eertains plaisirs défendus par la loi que je professe et défendus même par la raison. Voilà le risque seul que je cours, supposé que ma créance ne fût pas bien établie. Mais vous, si ce que vous ne croyez pas ne laisse pas d*étre vrai , vous vous mettez dans le danger d'une damnation éternelle. Telle est la diffiârenoe de nos conditions : moi qui hasarde peu (ai toutefois je hasarde en effet quelque chose) , je fis sans inquiétude; mais vous qui hasardez tout, puisque vous hasardez une éternité, vous devez être en de perpétuelles alarmes.

Concluons donc avec le Sauveur du monde : BeaU prf SMMS viderwU, et crtdiderwU (Joâh., 20} : Heureux ceux qui croient , et qui croient sans avofar fil! Heureux ceux qui croient, je ne dis pas seuleneot parce qu'en soumettant leur raison à la foi ils m corrigent tbutes les imperfections ; je ne dis pas parce qu'au lieu d'une raison faible et aveugle à laquelle ils renoncent , ils entrent par la foi en com* Dunlcation des plus pures lumières de l'esprit de Dieu, mais parce qu'en captivant leur esprit sous le joug de la foi ils l'établissent dans une paix inaltérable; et heureux ceux qui croient sans avoir vu, parce que moins ils ont besoin de voir pour croire, plus la paix de leur esprit est solide et constante. Non, non , chrétiens , ne pensons pas que les apôtres aient été plus pririlégiés que n<xis, parce qu'ils Mit vu le Fils de Dieu sur la terre , et qu'ils ont été témoins de ses miracles. Le Fils de Dieu lui-même nous dit aujourd'hui tout le contraire , et il nous assure que si nous savons profiter de notre condition, elle peut être en cela plus heureuse : Beati pd mon videnaU, et credidermit. Ce n*est point proprement la vuedes miracles qui donne àun esprit oelte iMdx et cette tranquillité dont nous parlons, s'est la simple soumission à la foi. Les apôtres avaient vu tous les miracles que Jésus-Christ avait opérés pendant sa vie , et cependant ils n'en furent pas moins troublés au temps de sa passion : après n résurrection même , quoiqu'il leur eût tant de fois apparu , leurs esprits n'étaient pas encore bien rassurés; et le Sauveur, en montant au ciel, fut obligé de leur reprocher leur incrédulité. Ce qui les confirma , ce fut ce don de foi et de soumission que le Saint-Esprit leur apporta du ciel lorsqu'il descendit visiblement sur eux. Or, sans avoir vu , je puis avoir cet esprit de soumission aussi bien que les apôtres , et même encore plus que les apôtres , parce qu'il y a bien plus de soumission à croire sans

avohr vu, qu'à croire quand on a vu. Ainsi je puis être, dans l'exercice de ma foi , encore plus heureux que les apôtres. Ah! mes chers auditeurs, quel repos pour nous si nous étions bien persuadés de ce principe! quelle paix, si nous avions sacrifié à Dieu toutes ces vaines curiosités dont nous nous occupons; cette démangeaison de savoir et d'approfondir certains points que Dieu a voulu nous tenir cachés, et où nous n'entrons jamais que pour nous rendre malheureux; cette force d'esprit prétendue, dont nous nous flattons, et dont nous voulons acquérir l'estime aux dépens de notre foi, parce que nous ne pouvons peut^tre pas l'acquérir par une autre voie; cette liberté présomptueuse déparier de tout, de disputer sur tout, qui va peu à peu à éteindre la religion dans nos cœurs! Car voilà ce qui nous perd. C'est ce qui a perdu tous ces esprits superbes qui ont voulu se donner l'essor et s'élever trop haut. Us se sont épuisés à raisonner, mais en vain. Après s'être bien tourmentés, ils ont été contraints d'avouer que la religion n'était point l'ouvrage de l'honune, et ils se sont repentis cent fois d'avoir commencé à y toucher. Luther le disait lui-même; et quand on lui demandait son avis sur quelque article de la religion, il était le premier, comme son histoire nous l'apprend, à conseiller de ne pas suivre son exemple et de se tenir à la grande règle de la soumission. Soumission à la foi , nécessaire pour avoir la paix de l'esprit; et soumission à la loi , nécessaire pour avoir la paix do cœur : c'est la seconde partie.

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