‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 168 sur 256 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Il y a des peines dans l'état du mariage, et la preuve en est d'autant plus sensible , chrétiens , que vous en avez une expérience plus ordinaire. Pour vous les représenter^ je n'ai qu'à suivre toujours les mêmes idées, en considérant le mariage sous les mêmes rapports. Ceci demande, s'il vous plaît, une attention toute nouvelle.

Je l'ai dit, et je le répète : Que le mariage soit un sacrement, c'est ce qui fait son excellence et sa plus belle prérogative dans la loi de grâce ; mais c'est cela même aussi qui en fait la servitude ; pourquoi? parce que c'est cette qualité de sacrement qui le rend indissoluble, et par conséquent qui en fait un joug, une sujétion, comme un esclavage où l'homme renonce à sa liberté. Si le Fils de Dieu avait laissé le mariage dans l'ordre purement naturel , ce ne serait qu'une simple convention, plus rigoureuse à la vérité que toutes les autres dans son - engagement, mais , après tout , qui pourrait se rompre dans les nécessités extrêmes. Et, en effet, nous voyons que , parmi les païens , où les lois et la jurisprudence ont paru le plus conformes à la raison humaine, la dissolution des mariages était autorisée; ils les cassaient lorsque des sujets importants le de. mandaient ainsi ; et ils renonçaient aux alliances qu'ils avaient contractées , dès qu'elles leur devenaient préjudiciables. Dieu même , dans l'ancienne loi, permettait aux Juifs de répudier leurs femmes; et quoiqu'il ne leur donnât ce pouvoir que pour condescendre à la dureté de leurs cœurs , c'était néanmoins un pouvoir légitime dont il leur était

libre d'user. Mais dans l'Église chrétienne, c'est-à* dire depuis que Jésus-Christ a fait du mariage un sacrement, et qu'il lui en a donné la vertu, ce sacrement porte avec soi un caractère d'immutabilité. EsMl une fois reconnu valide, c'est pour toujours. Quand il s'agirait de la conservation de la vie, quand des royaumes entiers devraient périr, quand l'Église universelle serait menacée de sa ruine, et que toutes les puissances s'armeraient contre elle, ce mariage subsistera, ce mariage durera jusqu'à la mort, qui seule en peut être le terme. Voilà ce que la foi même nous enseigne.

Or c'est, chrétiens, ce que j'appelle une servitude, et ce qui l'est en effet. Car je vous demande : un état qui vous assujettit, sans savoir presque à qui vous vous donnez, et qui vous ôte toute liberté de changer, n'est-ce pas, en quelque sorte, l'état d'uo esclave? Or, le mariage fait tout cela; il vous engage à un autre que vous, et c'est ce qu'il y a de plus essentiel; à un autre, dis-je, qui n'avait nul pouvoir sur vous, mais de qui vous dépendez maintenant, et qui s'est acquis un droit inaliénable sur votre pe^ sonne. Par le sacerdoce , je ne me suis engagé qu'à Dieu et à moi-même : à Dieu, monsouveram maître, à qui j'appartenais déjà ; à moi-même, qui dois naturellement me régir et me conduire; mais, par le mariage, vous transférez ce domaine que vous avez sur vous-même à un sujet étranger ; et ce qu'il y a de plus difficile et de plus héroïque dans la profession religieuse, devient la première obligation de votre état. Encore, dans la religion, je ne me trouve pas engagé à telle personne en particulier : ce n'est précisément et pour toujours, ni à celui-d, ni à celle-là, mais tantôt à l'un et tantôt à l'autre; ce qui doit infiniment adoucir le joug; au lieu que, dans le mariage, votre engagement est perpétuel pour celui-là et pour celle-ci. Si la personne vous agrée, et qu'elle soit selon votre cœur, c'^est un bien pour vous; mais si ce niari ne platt pas à cette femme; si cette femme ne revient pas à ce mari , ib n'en sont pas moins liés ensemble, et quel supplice qu'une semblable union?

A quoi j'ajoute, mes frères, une nouvelle différence, mais bien remarquable entre nos deux conditions ; c'est que, pour l'état religieux , il y a un noviciat et un temps d'épreuve , et qu'it n'y en a point pour le mariage. De tous les états de la vie, dit saint Jérôme , le mariage est celui qui devrait plus être de notre choix, et c'est cehii qui Test fe moins. Vous vous engagez, et vous ne savez à qui; car vous ne connaissez jamais l'esprit, le naturel, les qualités du sujet avec qui vous faites une alliance si étroite, qu'après votre parole donnée, et lorsqu'il n'est plus temps de la reprendre. Maintenant que ce jeune homme vous recherche, il n'a que des complaisances pour vous, il n*'a que des

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