SUR L'ÉTAT DU MARUGE
apparences de douceur, de modération, de vertu; mais dès que le nœud sera formé , vous apprendrez bientôt ce qu'il est; vous verrez succéder à cette douceur feinte des emportements et des colères; à cette modération affectée, des brusqueries et des violences; à cette vertu hypocrite, des débauches et des excès. Maintenant que cette jeune personne est sans établissement, et que vous lui paraissez un parti convenable, elle sait se composer et se contrefaire; mais quand une fois elle n'aura plus tant de ménagements à prendre ni tant d'intérêt à vous plaire, vous en éprouverez bientôt les caprices, les bizarreries, les entêtements, les hauteurs. Quoi que vous Cassiez, ou de quelque diligence que vous usiez, il en faut courir le hasard. Ce qui ùdsait dire à Saiomon , que pour les biens et les richesses , c'est de nos parents que nous les recevons; mais qu'une femme sage et vertueuse il n'y a que Dieu qui la donne : DMUx damtur a parentibui, a Domino auUm uxorprudau. [Prov., 19.)
Concevez donc bien, mes chers auditeurs, ce que c'est qu'un tel engagement ou qu'une telle servitude pour toute la vie, et sans retour. Il n'y a point de vœu si solennel dont l'Église ne puisse dispenser; mais à l'égard du mariage, elle a, pour ainsi dire, les mams liées, et son pouvoir ne s'étend point jusque-là. Engagement qui parut aux apôtres mêmes d'une telle conséquence, que pour cela seul ils conclurent qu'il était donc bien plus à propos de demeurer dans le célibat : Si ita est causa hominis cum uxore, non expedit ntd>ere. (Màtth., 19.) Et que leur répondit là-dessus le Fils de Dieu ? condamna-t-il ce sentiment si peu favorable au mariage ? il l'approuva, il le confirma, il les félicita d'avoir compris ce que tant d'autres ne comprenaient pas : Non omnes capiunt verbum] istud. (Id.) Pourquoi cela? parce qu'il savait combien en effet ce sacrement serait un rude fardeau pour la plupart de ceux qui le devaient recevoir. Ce que je vous dis, au reste, chrétiens, n'est point tant pour vous en donner de l'horreur, que pour vous faire sentir à quel point Tassistance divine vous est nécessaire dans le mariage , et de quelle importance il est de ne s'y pas engager sans le gré de Dieu. Ah ! combien en a-t-on vu, et combien en voit-on de nos jours succomber sous ce joug pesant, ou ne le traîner qu'avec peine et en déplorant mille fois leur infortune? Combien de malheureux dans le monde et dans toutes les conditions du monde, paraissent contents au dehors, mais gémissent en secret de l'esclavage où ils se trouvent réduits? d'autant plus à plaindre, si j'ose parler de la sorte, qu*ils ont moins de droit eux-mêmes de se plaindre : car qui les a chargés de ces fers dont la pesanteur les accable ? Est-ce Dieu qu'ils n'ont pas consulté ? n*est-
ce pas eux-mêmes ? et comment iraient-ils au pied de l'autel pour se consoler avec le Seigneur, lui dire : Soutenez-moi, mon Dieu ! ou brisez ma chaîne, ou du moins aidez-moi à la porter. Qu'aurait-il de sa part à leur faire entendre? Ce n'est point moi qui l'ai formé, ce lien ; je n'ai point été votre conseil ; rien ne m'engage à devenir votre appui , ni à soulager votre douleur.
Ce qui la redouble , et ce qui la doit rendre encore plus vive, c'est cette société dont le mariage est le nœud : car. quoique la société, prise en ellemême, ait toujours été regardée comme un bien, toutefois, par l'extrême difficulté de trouver des esprits qui s'accordent ensemble et qui se conviennent mutuellement l'un à l'autre, on peut dire que la solitude lui est communément préférable. Nous avons de la peine à nous souffrir nous-mêmes; un autre nous sera-t-il plus aisé à supporter? Je ne parle point de mille affaires chagrinantes qu'attire la société et la communauté des mariages : ce ne sont que les accidents de votre état; mais des accidents après tout si ordinaires , que les mariages mêmes des princes et des rois n'en sont pas exempts. Je m'arrête à la seule diversité d'humeurs, qui se rencontre souvent entre une femme et un mari. Quelle croix et quelle épreuve! quel sujet de mortification et de patience! un mari sage et modeste avec une femme volage et dissipée, une femme régulière et vertueuse avec un mari libertin et impie. De tant de mariages qui se contractent tous les jours, combien en voit-on où se trouve la sympathie des cœurs? Et s'il y a de l'antipathie, est-il un plus cruel martyre? Du moins si Ton savait par là se sanctifier, si l'on portait sa croix en chrétien, et que d'une triste nécessité on se fit une vertu et un mérite ! mais, ce qu'il y a de bien déplorable , c'est que ces peines domestiques ne servent encore qu'à .vous éloigner davantage de Dieu, et qu'à vous rendre plus criminels devant Dieu. On cherche à se dédommager au dehors, on tourne ailleurs ses inclinations ; et à quels désordres ne se laisse-ton pas entraîner? Du reste, quelles animosités et quelles aversions ne nourrit-on pas dans l'âme? en quelles plaintes et en quels murmures, en quelles désolations et en. quels désespoirs les années s'écoulent-elles? On demeure dans ces dispositions jusqu'à la mort ; et , comme disait saint Bernard , on ne ferait que passer d'un enfer à un autre enfer, d'un enfer de péché et de crime à un enfer de peine et de châtiment, de l'enfer du mariage au véritable enfer des démons.
Ce sont là, dites-vous, des extrémîtés, il est vrai; mais extrémités tant qu'il vous plaira, rien n'est plus commun dans l'état du mariage; et n'estce pas cela même qui nous en doit mieux foire connaître la pesanteur, qu'on y soit si souvent ré»