SUR LES AFFLICTIONS DES JUSTES LA PROSKÊRITÉ DES PÉCHEURS
ET
Atcendente Jèxu in navieulam , ututi tunt eum diseipuli ^fut : eteece motut magnui/aehu e$t in mari, ita ut navieulaoperireturjluctibtu. Ijue veto dormiebat, tt iuêeitaverunt eum diseipuli ^us, dicentet : Domine , salva no9, perimui; et dieit eie : Quid timidi ettU, modicesfidei?
Htm étant entré dans une barque , ses disciples le saiTirent ; et aussitôt il s*éleva sur la mer une grand» tempête , en sori» que la barque était eouverte de flots. Lui cependant dormait, et ses disciples le réveillèrent, en lui disant : Seigneur, sau- Yeipnous; nous allons périr. Jésus leur répondit : Pourquoi craignezrTous, hommes de peu de foi? Saint Maitb. cfa. t.
Voilà, chrétiens, une image bien naturelle de ce qui se passe tous les jours à nos yeux et parmi nous. Il semble que le Saint-Esprit, en nous la traçant dans cet évangile, ait expressément voulu nous représenter un des plus grands mystères de la conduite de Dieu sur les hommes , et en faire le sujet de notre instruction. Les disciples de Jésus- Christ, c*est-à-dire les justes et les élus de Dieu, vivent dans le monde , que nous pouvons considérer comme une mer orageuse, et s*y trouvent embarqués par les ordres mêmes de la Providence. Dieu est avec eux, et ne les quitte jamais; il les suit dans toutes leurs voies, il les éclaire et les soutient; mais du reste, à en juger par les apparences, ou dirait en mille rencontres qu'il s*en éloigne, qu'il les oublie, qu'il les abandonne, qu'il est à leur égard comme endormi : Ipse vero dormiebai. Il permet qu'ils soient assaillis et battus des plus violents orages, qu'ils soient exposés aux plus rude& tentations, qu'ils soient affligés et presque accablés des misères de cette vie. Or, qui croirait alors qu'ik y a une Providence qui prend soin de leurs personnes; ou qui ne croirait pas au moins que cette Providence est ensevelie dans im profond sommeil^
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contre Totre adorable provideDoe. Je me figuraisqu*à force de réflexions et de considérations, je pourrais dès cette vie démêler cet embarras, et sonder les impénétrables conseils de votre sagesse , ExisH mabom ui cognoscerem hoc (/><. 72); mais je me trompais bien , et je me suis bien aperçu que je m'arrêtais à d'inutiles recherches , Labor est anie me (ibid. ) : d'où j'ai conclu qu'il fallait attendre que je fusse entré dans votre sanctuaire, et que je visse w se devaient terminer les espérances des uns et ides autres : Donec inirem in sanctuarium Dei, ^infelligam innoviuimis «ortim. (Ibid.) Voilà comment raisonnait ce saint roi , et c'était l'esprk ^et>ieu qui lui inspirait ce sentiment.
Maistà-dessus, mes chers auditeurs, nous n'en sommes pas erfcore après tout réduits à la simple soumission et à la seule obéissance de la foi. Nous avons sur ce mystère de quoi contenter notre esprit, autant et peut-être plus que sur aucun autre; et c'est par oà nous devenons tout à fait inexcusables , quand nous nous troublons et que nous tombons dans la défiance , parce que nous voyons les justes affligés, et que les pécheurs ont toutes les commodités et toutes les douceurs delà vie. Car nous trouvons nous-mêmes des raisons qui nous justifient parfaitement la conduite de Dieu, et qui nous persuadent que Dieu a fait sagement d'en user de la sorte. Or si moi , avec un esprit plein cl'erreurs et de ténèbres, je découvre néanmoins des raisons pour cela, ne dois-je pas être convaincu que Dieu en a de plus «olides encore et de plus relevées que je ne vois pas ; et ces raisons de Dieu que je ne vois pas, mais que je conjecture des miennes, ne doivent^elles f»as calmer mon cœur et le rassurer.^ Tout ce qui me reste donc , c'est de suivre le conseil de saint Augustin, et de m'appliquer, non pas à connaître pleinement, mais du moins à entrevoir le secret de Dieu, afin que ce que j'en puis apercevoir m'apprenne à juger de ce qui échappe à ma vue, et que fun et l'autre affermisse ma confiance. Secretum Dei intenlos nos habere débet, nonadversos.
Mais qu'est-ce en effet que j'en aperçois de ce secret de Dieu , et qu'elles sont les raisons que je puis imaginer d'un partage qui semble choquer la raison même? Vous me les demandez, chrétiens, et sans une longue discussion , voici celles qui se présentent d'abord à moi : que Dieu veut éprouver ses élus , et leur donner occasion de lui marquer par leur constance leur fidélité; que Dieu, selon la comparaison du prophète-roi , veut les purifier par le feu de la tribulation , comme Ton épure l'or dans le creuset; que Dieu veut assurer leur salut, et les mettre à couvert du danger inévitable qui se rencontre dans les prospérités du siècle ; que Dieu, par une aimable violence, dit saint Bernard, veut les forcer ta quelque sorte de se tenir unis à lui , en leur ren-
dant tout le reste amer, et ne leur offrant partout ailleurs que des objets qui leur inspirent du dégofit; que Dieu veut leur fournir une continuelle matière de combats, afin que ce soit en même temps pour eux une continuelle matière de triomphes , et par conséquent de mérite , que , tout justes qeTih sott, ils ne laissent pas d'être redevables à Dieu par bies des endroits, puisque le plus juste, comme parle Salomon, tonfibe jusqu'à sept fois par jour; nais que Dieu d'ailleurs veut les punir en père et non en juge, et pour cela qu^il les châtie en ce monde selon sa miséricorde, afin de ne les pas ponûr en Tautre , selon sa justice. A s'en tenir là , mes chers auditeurs, et sans vouloir pénétrer plus avant dans les desseins de Dieu , n'est-ce pas asses pour soutenir la foi du juste ; et une seule de ces raisons ne suffit-elle pas pour lui servir de défense et le fortifier contre les plus rudes attaques? Que Dieudone ordonne selon qu'il lui ptatt, qu'il détruise et qo'ii renverse, qu'il abaisse et qu'il humilie, qa*il fnpp^ à son gré, jamais le juste n'aura que des bénédictions à lui rendre; et s'il pensait à se plaindre, ce seraitbien alors que Dieu pourrait lui faire le même reproche que fit le Sauveur du monde à saint Pierre : Modicœfidd, quare dubHasUf Homme aveugle, laissez agir votre Dieu; il vous aime, et il sait ee qui vous convient. S'il vous traite maintenant avec rigueur, ce n'est qu'une rigueur apparente; et tout sensibles que peuvent être les coups que son bras vous porte, c'est son amour qui le conduit.
Pensées touchantes, et puissants motift d^uie consolation toute chrétienne! Dans ee vaste et nombreux auditoire , il est impossible qu'il ne se rencontre bien de ces âmes chéries de Dieu , et que Dieu toutefois abandonne aux traverses et aux disgrâces du monde. Or c'est à moi de leur ftiie godter ces vérités. C*est à moi, mes chers auditeurs, de vous relever par là de l'abattement où vous jette peut-être l'état de pauvreté, l'état d'humiliation, fêtât de souffrances qui vous accable, et qui vous rend la vie si ennuyeuse et si pénible. C'est à moi, eonsM prédicateur évangélique , de vous faire trouver tout l'appui nécessaire dans votre foi. Car je ne suispoiot seulement ici pour vous reprocher vos inildéfitéi, ni pour vous remplir d'une terreur salutaire dei jugements éternels. Jej l'ai fait sdon les œeiffrences , je le fais encore, et je ne puis asses bé&ir le ciel de l'attention que vous donnez à mes ptioles , ou plutôt à la parole de Dieu que je vont annonce. Mais l'autre partie de mon devoir est de vous consoler dans vos peines ; et puisque je tient la place de Jésus-Christ, qui vous parle par ma bouche , et dont je suis l'ambassadeur et le mioi»tre, Pro Christoleg€UUmefungimur{t. Cor., 6), c'est à moi de vous dire aujourd'hui ce que ce divin Sa» veur disait au peuple : F^eniUe ad me omnes qiA
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iaboratU et oneratis, et ego reficiam vos (Màtth., 11) : Venez, âmes tristes et affligées; venez, vous qui gémissez sous le poids de la misère humaine et dans la douleur, venez à moi. Le monde n*a pour vous que des mépris et des rebuts, et vous en éprouvez tous les jours Finjustice. Les plus déréglés et les plus vicieux y font la loi aux plus justes, et e*est ce qui vous flétrit le coeur et qui vous remplit d*amertume. Mais, encore une fois, venez; et sans rien changer à votre condition, je l'adoucirai : yenàle, et ego reficiam vos. Je ne suis qu'un homme faible comme vous , et plus faible que vous *, mais avec la grâce de mon Dieu , avec Fonction de sa parole et les maximes de son Évangile , j'ai de quoi vous rendre inébranlables au milieu des plus violentes secousses. J'ai de quoi réveiller toute votre foi , et de quoi ranimer toute votre espérance ; de quoi vous apprendre à ne rien désirer de tout ce que le monde a de plus flatteur, et de quoi vous &ire connaître le précieux avantage d'un état où Dieu veille avec d'autant plus de soin sur vous et d'autant plus d'amour, qu'il semble moins ménager vos intérêts, et moins vous aimer.
Car pour reprendre avec ordre et pour mieux développer ce que je n'ai fait encore que parcourir, et ce qui demande toutes vos réflexions, puisque ce doit être pour vous comme un trésor et un fonds inépuisable de patience : je dis que si Dieu traite le juste avec une sévérité apparente , que s'il l'afflige , c*est pour l'éprouver. Ainsi s'en explique-t-il en mille endroits de l'Écriture, où il déclare, en termes formels, que c'est un des offices de sa providence , et que , par cette raison , il laisse tomber ses fléaux sur ceux qui le servent , encore plus que sur les autres. De sorte que l'affliction , dans le texte sacré , est appelée communément épreuve ou tentation ; et que , suivant le même langage , ce que le Saint-Esprit appelle tentation n'est autre chose que raffliction. C'était la belle et solide réponse que faisait un des plus zélés défenseurs de la loi chrétienne aux idolâtres et aux infidèles , lorsqu'ils lui reprochaient Textrême abandon où l'on voyait le peuple fidèle, et qu'ils prétendaient de là tirer une conséquence , ou contre le pouvoir, ou contre la miséricorde du Dieu que nous adorons. Vous vous trompez, leur disait-il : notre Dieu ne manque ni de moyens, ni de bonté pour nous secourir : Deus iUenoster, quem colimus, nec non potest stibvenire, nec despicit. (Minut. Félix.) Mais que faitil? il nous examine chacun en particulier ; et à quoi se réduit cet examen ? à nous priver des biens de la vie, et à nous tenir dans l'adversité : Sedinad^ versis unumquemque explorât. (Id.) Ces paroles sont remarquables : Dieu sonde le cœur de l'homme, il l'interroge, par où? par les souffrances et les afllictions, Fitam kominU sciscUatur. (Id.)
Gomme si Dieu disait au juste : Déclarez-vous , et feites-moi voir ce que vous êtes. Je ne l'ai point encore bien su jusqu'à présent, et je veux l'apprendre de vous-mêmes. Tandis que vous avez été heureux sur la terre, et que vous y goûtiez le calme et la paix, vous me l'avez dit , il est vrai , que vous vouliez être à moi ; mais on ne pouvait guère compter alors sur votre témoignage. Dans cet état de prospérité, vous ne vous connaissiez pas encore assez bien , et vous ne pouviez juger sûrement à qui des deux vous étiez, ou à moi , ou à vous-même. Mais maintenant qu'un revers a troublé toute la douceur de votre vie ; maintenant que vous êtes dans l'infirmité, dans le besoin, et que tous les maux sont venus, ce semble, vous assaillir, c'est en cette situation que vous pouvez me donner des assurances de votre foi, et que je puis foire fond sur votre parole. Si donc je vous vois persévérer dans mon service, si je vous entends au pied de mon autel me faire tou* jours les mêmes protestations d'un attachement inviolable, je vous écouterai et je vous croirai; car un amour ainsi éprouvé ne doit plus être suspect. A cela que pouvons-nous répondre, chrétiens audi* teurs ? Si Dieu ne met pas l'impie à de pareilles épreuves, de quel sentiment, à la vue de son prétendu bonheur, devons-nous être touchés? Est-ce d'une envie, ou n'est-ce pas plutôt d'une horreur secrète, puisque si Dieu l'épargne, c'est que Dieu ne le juge plus digne de lui, c'est que Dieu ne s'intéresse plus en quelque sorte à le former pour lui , c'est que Dieu le regarde comme un faux métal que l'ouvrier abandonne , au lieu qu'il jette l'or dans la fournaise, et qu'il le fait passer par le feu. De là cette sainte prière que David faisait à Dieu : Proba me. Domine , et tenta me (Ps. 25) : Ah! Seigneur, éprouvez-moi, et ne me refusez pas la consolation et l'inestimable avantage de pouvoir vous montrer qui je suis, et quelles sont pour vous les véritables dispositions de mon cœur. Mais parce que je ne puis mieux vous les faire connaître qu'en souffrant, frappez, brûlez , et me consumez, s'il le faut, de misères et de peines : je consens à tout : Ure renés meos.
Pions y devons consentir nous-mêmes , mes frères, d'autant plus aisément, qu'un autre dessein de Dieu sur le juste affligé est de le purifier de toutes les affections de la terre. En effet, si les prospérités temporelles étaient attachées à la vertu , nous ne servirions Dieu que dans cette vue, et par conséquent nous ne l'aimerions pas pour lui-même. C'est ce que saint Augustin a si bien observé, et sur quoi il raisonne si solidement, et avec sa subtilité ordinaire. Quand vous voyez, dit-il, les ennemis de Dieu et les libertins dans l'état d'une riche fortune , vous y êtes sensibles , et vous vous dites à vous-mêmes : Il y a si longtemps que je sers Dieu ^ qiie faie
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complis ses commandements , et que je m*acquitte de tous les exercices de la religion ! Cependant mon sort est toujours le même , mes affaires n*en ont pas une meilleure issue ^ et il semble au contraire que Dieu prenne à tâche de les arrêter et de les renverser : ceux-ci vivent dans le crime , sans règle , sans retenue, sans piété, et avec cela ils ne laissent pas de jouir d'une santé florissante , d'accumuler nîens sur biens, d*être honorés et distingués. Mais, reprend ce saint docteur, c'était donc là ce que vous cherchiez? Talia ergo qussrebas f IAvqvst.) C'était donc pour la santé du corps, pour les biens du monde, pour les honneurs du siècle, que vous vou-
. liez plaire a Dieu? Or voilà justement pourquoi il était convenable que Dieu vous en privât , alin que vous apprissiez à l'aimer, non pour ce qu'il donne aux hommes , mais pour ce qu'il est en lui-même. Car souvenez-vous, ajoute le même Père, que si vous êtes juste , vous vivez dans l'état de la grâce et dans l'ordre de la grâce. Comme donc cette grâce est toute gratuite de la part de Dieu , elle vous engage à aimer Dieu d'un amour gratuit : Si ideo gratiam Mi dédit Deus ; quia gratis dédit, gratis ama (Id.); et vous ne devez point l'aimer pour une autre récompense que lui-même, puisqu'il veut être lui-même toute votre récompense : Noli ad prmmium diligere Deum, quia ipse est prœmiwn fymm. (Id.) Les biens de la terre rendraient votre amour mercenaire; et si vous vous plaignez quand Dieu vous les refuse ou qu'il vous les enlève, vous faites voir par là que ces biens vous sont plus chers que Dieu même , et par conséquent que vous ne méritez pas de le posséder.
Biens tellement contagieux , qu'ils peuvent pervertir les plus justes, et que souvent ils les ont précipités dans l'abîme le plus affreux et dans une corruption entière. Lps exemples n'en ont été que trop éclatants et que trop fréquents; mais, par un trait encore tout nouveau de providence et de miséricorde à l'égard de ses élus, comment Dieu les garantit-ii de ce danger? par une pauvreté qui leur sert de préservatif contre la contagion des richesses temporelles , par une obscurité qui leur tient lieu de sauvegarde contre la contagion des grandeurs périssables, par une langueur et une maladie qui les met à couvert de la contagion des plaisirs sensuels et des flatteuses illusions de la chair. Le juste, il est vrai , peut maintenant ne pas voir à quoi il se trouvait exposé , lui, dis-je, en particulier, plus que bien d'autres, si Dieu n'eût usé pour lui d'une telle précaution. Mais ce qu'il ne voit pas à présent , il le verra à la fin des siècles et au grand jour de la révélation. Car c'est là que Dieu l'attend ; c'est là que Dieu se réserve à lui mettre devant les yeux toutes les injustices où l'eût emporté une avare et
.asatiabh convoitise ^ tous les projets criminels^ et
toutes les intrigues où l'eût engagé une ambition démesurée et sans bornes; tous les excès, tontes les habitudes et les abominations où l'eût plongé une passion aveugle et une brutale volupté, si le frein de l'affliction ne l'eût retenu , et si les disgrâces de la vie n'eussent empêché le feu de s^allu* mer dans son cœur. Et par une suite immanquable, c'est làqu*éclairéd'unelumièredivine,etdéeouvrant les salutaires et favorables secrets de la sagesse éte^ nelle qui Ta conduit, il bénira Dieu mille fois de ce qui semblait devoir exciter contre Dieu tous ses murmures ; il regardera comme un coup de prédestination de la part de Dieu , comme une grâce de Dieu, et une des grâces les plus précieuses, ce que le monde regardait comme un délaissement total et comme une espèce de réprobation.
Cependant , parce qu'il ne suffit pas de s'éloigner du monde et de l'occasion du péché, si ce n'est afin de s*attacher à Dieu , je vais plus loin ; et , peu à peu , développant le bienfait du Seigneur, et tout ce que je puis découvrir des desseins de sa providence, j'ajoute et je prétends qu'il ne fait souffrir ses éliis que pour les attirer à lui , que pour les mettre dans une heureuse nécessité de recourir à lui , de se confier en lui , de ne se tourner que vers lui : car il y a , selon saint Bernard , quatre sortes de prédestinés : les uns emportent le royaume du ciel par violence , et ce sont les pauvres volontaires, qui d'eux-mêmes quittent tout et renoncent à tout ; les autres trafiquent en quelque manière pour l'acheter, et ce sont œs riches qui , comme parle l'Évangile, se font, par leurs aumônes, des intercesseurs auprès de Dieu , et des amis qui les doivent un jour recevoir dans les tabernacles éternels; d'autres, pour ainsi dire, semblent vouloir le dérober, et qui sont-ils ? ce sont ces humbles de cœur, qui fuient la lumière, non par un respect humain , mais par un saint désir de l'abjection, et qui , dans une vie retirée, cachent aux yeux des hommes toutes les bonnes œuvres qu'ils pratiquent; enfin, plusieurs n'y entrent que parce qu'ils y sont forcés; et voilà ces justes qui ne se sont détenninéi à chercher Dieu , que parce que Dieu n'a pas permis qu'ils trouvassent nen ailleurs qui les arrêtât Si le monde eût été , à leur égard, ce qu'il est à Fégaid de tant de mondains; c'est-à-dire si le monde les eût flattés , les eût idolâtrés, n'eût eu pour eux que des distinctions, que des respects, que des agréments , ah ! Seigneur, auraient-ils jamais pensé à vous PComme ce peuple charnel que vous aviez fonné avec tant de soin et engraissé du suc de la terre, ils auraient oublié leur Créateur et leur bienfoiteur; ils ne se seraient plus souvenus que vous étiez lear Dieu , et tout leur encens eût monté vers d'autres autels que les vôtres : Incrassatus, in^lnguaiiu , dilafatus, dereUquit Dewnfactorem $uum. (Deut., 320 Mais parce que vous avez appesanti sur eux
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▼otre bras, parée qu*enleur faveur vous avez rempli le monde d*épines qui les ont piqués, de chagrins qui les ont désolés, d*accidents et de malheurs qui les ont obligés à disparaître et à ne plus sortir de leur retraite; en leur donnant la mort, vous leur avez donné la vie , et les perdant en apparence , vous les avez sauvés : ils n*ont point trouvé d*autre ressource que vous , et c'est pour cela qu'ils sont venus à vous; ils se sont jetés dans votre sein comme dans leur asile, et vous les y avez reçus; vous les y tenez en assurance, et vous les y conservez : Cum occi' derel eos, reoertebatUur, et dilucuh veniebarU ad ewn. {Psalm. 77.)
Ce n^est pas qu'ils n'aient toujours bien des combats à soutenir; et c'est aussi ce que Dieu prétend : pourquoi ? parce que ce sont ces combats , répond saint Ambroise, qui font leur mérite : sans combat , point de victoire à remporter ; et sans victoire , point de cburonne à espérer. Vous vous étonnez, continue ce Père, que Dieu exerce ainsi ses plus fidèles serviteurs, et qu'il laisse au contraire les plus grands pécheurs dans une paix profonde; vous voulez savoir la raison de cette différence. Elle est essentielle et très-naturelle : c'est que Dieu ne couronne que les vainqueurs , et qu'il veut couronner ses élus; d'où il s'ensuit, par une conséquence nécessaire, qu'il doit donc leur fournir des sujets de triomphe. Mais la couronne n'étant point réservée aux pécheurs, il les laisse, par une conduite tout opposée , sans leur donner ni à combattre ni à vaincre. Il en use comme les princes de la terre, ou plutAt les princes de la terre en usent eux-mêmes comme lui, et nous n'en sommes point surpris. Nous ne croyons pas qu'ils abandonnent ceux qu'ils destinent à certaines dignités, quand, pour les mettre en état de s'avancer, ils les chargent de tant de soins , ou qu'ils les exposent à tant de périls. Ce n'est, dans l'estime du monde, ni indifférence ni rigueur pour eux ; c'est faveur et grâce.
Que dirai-je encore? et supposons même que ce soit 9 à r^ard des justes, rigueur de la part de Dieu, ne sera-ce pas toujours une rigueur paternelle et toute miséricordieuse.' Voici ma pensée. Il n'est point d'homme de bien , quelque juste qu'il puisse être, qui n'ait ses chutes à réparer et ses infidélités à expier. Le plus innocent et le plus juste , selon l'idée que nous en devons avoir dans la vie présente, n'est pas celui qui n*a jamais péché et qui ne pèche jamais : où est- il maintenant , et où le trouve- t-on .' mais celui qui a moins péché , et qui pèche moins; celui qui a plus légèrement péché et qui pèche encore plus rarement ; celui qui s'est relevé, et qui se relève plus promptement de son péché. Quel qu*il soit, il est comptable à Dieu de bien des dettes, et il faut indispensablement qu'il les acquitte. Mais quand les acquittera-t-il? Si c'est
BOUIIDALOOE* — T. I.
après la mort , quel jugement aura-t-il à subir et quel châtiment! Il vaut donc mieux pour lui que ce soit pendant la vie et par les peines de la vie. Or, voilà le temps en effet que Dieu choisit, voilà le moyen qu'il emploie pour le châtier. C'est ce que saint Jérôme écrivait à l'illustre Paule, et c'était ainsi qu'il la consolait dans les pertes qu'elle avait faites et dans la sensible douleur qu'elles lui causaient. Pourquoi tant de larmes, lui remontrait-il , et tant de regrets? et Choisissez, tenez- vous-en, pour vous soutenir, à l'une de ces deux réflexions : ou , par le bon témoignage de votre conscience, et sans blesser les sentiments de l'humilité chrétienne, vous vous considérez comme juste ; et alors votre consolation doit être que Dieu perfectionne votre vertu , qu'il la met en œuvre et loi fait sans cesse acquérir de nouveaux degrés : ou le souvenir de vos chutes , et la connaissance de vos faiblesses , vous porte a vous regarder comme criminelle; et dans cette vue vous devez, pour soulager votre peine et pour vous la rendre non-seulement supportable, mais aimable, penser que Dieu vous corrige, et qu'il vous donne de quoi le satisfaire a peu de frais. Elige : aut sancta es, et probaris; aut peccairiXy et emencUzrisf (HiEBON.) Mais que ne corrige-t-il ce libertin? Ah ! mon cher auditeur, contentez-vous que votre Dieu vous aime, et ne l'obligez point à vous rendre compte de la terrible justice qu*il exerce sur les autres. Je vous l'ai déjà dit tant de fois, et je ne puis trop vous le faire entendre : Dieu se venge d'autant plus rigoureusement , qu'il diffère plusses vengeances ; et malheur à ces riches du siècle , à ces puissants du siècle, à ces superbes, à ces orgueil* leux du siècle, qu'il engraisse comme des victimes pour le jour de sa colère! c'est l'expression de Tertullien : Quasi victimx ad supplMum sagU nantur. (Tertull.)
Arrêtons-nous là; et, pour conclusion de cette première partie, raisonnons, s'il vous plaît, un moment ensemble. Voilà donc, par cela seul que je viens de vous représenter, la Providence justifiée sur le partage qu'elle fait des prospérités et des adversités temporelles entre les justes et les pécheurs. Car cette justification doit se réduire à deux points : l'un, que Dieu, dès cette vie, prenne soin de ses élus; l'autre, que, dès cette vie même, il se tourne contre les pécheurs , et qu'il laisse agir contre eux »a justice. Or, éprouver ses élus , purifier ses élus , préserver ses élus, se les attacher d'un nœud plus étroit, leur faire amasser mérites sur mérites, pour les faire monter à un plus haut point de gloire, et lever, par de légères satisfactions , le seul obstacle qui poqrrajt retarder leur bonheur, ne sont-ce pas là les soins salutaires d'une miséricorde également sage et bienfaisante ? Mais , par une règle toute contraire , livrer les pécheurs à eux-mêmes et à leurs
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passions; ne point troubler un repos mortel, où ils demeurent tranquillement endormis; ne répandre jamais Tamertume sur de fausses douceurs qui les corrompent; les laisser dans une élévation qui les enfle, dans un éclat qui les éblouit, dans une abondance qui leur inspire la mollesse , dans une vie voluptueuse qui les entretient en toutes sortes de désprdres , dans un oubli du salut et dans un état d*impénitence qui les conduit à une mort réprouvée, no sont-ce pas là les coups redoutables d'une justice, d'autant plus à craindre qu'elle se fait moins connaître? Ce qui nous trompe, c'est que nous ne jugeons des choses que par rapport au temps où nous sommes, et qui passe; mais que Dieu en juge par rapport à l'éternité où nous nous trouverons on jour, et qui ne passera jamais. Or, de ces deux règles, quelle est la meilleure et la plus avantageuse ? J'en conviens , dit saint Augustin : selon la première, le pécheur a droit, ce semble, d'insulter au juste et de lui demander : Où est votre Dieu? Ubi est Deus tmsf (Ps. 41.) Mais, selon l'autre, qui des deux est sans contredit la plus droite et l'unique même qu'il y ait à suivre, le juste peut bien répondre aux insultes du pécheur : Mon heure n'est pas encore venue, ni la vôtre; attendons, l'une et l'autre viendra , et c'est alors que je vous demanderai : Où sont ces dieux que vous adoriez, et en qui vous mettiez toute votre confiance ? où est cette félicité dont le goût vous enchantait, et dont vous étiez idolâtre? que ne la rappelez- vous, pour vous retirer de l'éternelle misère où vous êtes tombé ? t/bi suntdiieorum, in quibus habebarUfiducîamf {Deut.y 32.)
Ainsi , mon cher auditeur, ce qui vous reste , c'est d'entrer dans les vues de votre Dieu , qui vous afflige , et de seconder par votre patience ses desseins ; et le regret le plus vif qui doit présentement vous toucher, c'est peut-être de n'avoir point encore profité d'un talent que vous pouviez faire valoir au centuple; c'est d'avoir trop écouté les sentiments d'une défiance toute naturelle, et de les avoir fait éclater par des plaintes si injurieuses à la providence du Maître qui veille sur vous; c'est d'avoir trop prêté l'oreille aux discours séducteurs du monde touchant votre infortune et le malheur apparent à% votre condition ; c'est d'avoir trop cherché à exciter la compassion des hommes, pour en recevoir de vains soulagements, lorsque vous deviez vous regarder comme un sujet digne d'envie, et ne mettre votre appui que dans la foi ; c'est de n'avoir point assez compris la vérité de ces grandes maximes de l'Évangile , que bienheureux sont les pauvres , parce que le royaume céleste leur appartient; qqs bienheureux sont ceux qui souffrent persécution sur la lerre, et qui pleurent , parce qu'ils seront éternellemeat consolés dans le ciel. Mais , Seigneur, me voici
désormais instruit , et j'en sais plus qu'il ne faut pour éclaircir tous mes doutes et pour arrêter toutes les inquiétudes de mon esprit. De tant de raisons, une seule devait suffire; et même, sans tant de raisons, n'était-ce pas assez de savoir que , quoi qu'il m'arrive, c'est vous qui l'avez voulu? Ordonnez, mon Dieu , comme il vous plaira, et £aites de moi tout ce qu'il vous plaira. Que l'impie à son gré domine le juste , qu'il le foule sous les pieds , et que je sois le plus maltraité de tous , je ne m'écrierai point, comme ces apôtres éperdus : Dandine, salea nos, perimus : aidez-nous. Seigneur; nous voilà sur le point de périr; mais , me reposant sur votre infinie sagesse et votre souveraine miséricorde, je vous dirai, avec un de vos plus fidèles prophètes : In te y Domine j speravi : non con/undar {Ps. 40) : c'est en vous , mon Dieu , que j'espère ; mon espérance ne sera point trompée; car je suis certain que tout ira bien pour moi , tant que je me confierai en vous, et que, dans cette conduite de votre providence, qui paratt si surprenante aux honunes, il n'y a rien , non-seulement qui doive ébranler leur foi , mais qui ne la doive confirmer. C'est la seconde partie.
Oui, chrétiens, s'il y a un motif capable de mo confirmer dans la foi et d'affermir mon espérance, c'est de voir que les impies s'élèvent et qu'ils prospèrent dans le monde, pendant que les justes sont dans l'abaissement et dans l'adversité. Cette proposition vous paraît d'abord un paradoxe; mais je vais l'examiner avec vous , et bientôt vous en découvrirez avec moi l'incontestable vérité. Nous la trouverons fondée sur les principes les plus solides et même les plus évidents de la raison naturelle, de l'expérience, de la religion. Appliquez-vous à ceci : j'ose dire que c'est le point essentiel d'où dépend toute la morale chrétienne. En effet , de voir les calamités des justes sur la terre , et la prospérité des pécheurs (ce qui nous semble un désordre), c'est un des arguments les plus forts et les plus sensibles pour nous convaincre qu'il y a une autre vie qne celle-ci, et que nos âmes ne meurent point avec nos corps; qu'il y a une récompense , une gloire, on salut à égarer après la mort ; que toutes nos prétentions ne sont point bornées à la condition présente où nous sommes, et que Dieu nous réserve à quelque chose de meilleur et de plus grand : voilà le principe de la raison. Je dis plus; c'est ce qui nous montre que Jésus-Christ notre maître, en qui nous nous confions, est fidèle dans sa parole, que ses prédictions sont vraies, qu'il ne nous a point trompés, et que nous pouvons compter avec assurance sur ses promesses, puisqu'elles ont déjà leur accomplissement : voilà le principe de l'expérience. Enfin, c'est ce qui se justifie , parce que rien n'est plus conforme à
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Tordre établi de Dieu dans la prédestination des hommes « que les souffrances des justes et les avantages temporels des pécheurs : voilà le principe de la religion. Or, je vous demande si ce ne sont pas là trois considérations bien puissantes pour soutenir notre confiance? Je sais qu'il y a une vie future où je suis appelé, une vie bienheureuse qui m*est destinée, et ma raison me le fait connaître. Je sais que tout ce que le Fils de Dieu a prédit devoir arriver, soit aux justes, soit aux pécheurs, est certain; par conséquent je puis faire fond sur tout ce qu'il m'a promis, et j*en ai déjà la preuve dans ma propre expérience. Je sait et je reconnais visiblement que la prédestination des hommes, de la manière que Dieu Ta conçue et l'a dû concevoir, que tout ce qu'il a réglé et ordonné sur cela, commence à s'exécuter. Dès qu'on est instruit de ce^ trois choses, y a-t-il une foi assez faible et si chancelante qui ne se fortifie, qui ne se réveille, qui ne se ranime tout entière? Or voilà, je le répète , ce qui s'ensuit évidemment de l'état de peine et d^afQiction où nous voyons les justes, tandis que les pécheurs vivent dans l'opulence et dans le plaisir. Reprenons, et mettons dans leur jour ces trois pensas.
11 n'y a. point de libertin, soit de mœurs, soit de créance, qui ne cessât de l'être, s'il était persuadé qu'il y a une autre vie. Ce qui fait son libertinage , c'est qu'il ne croit pas , ou qu'il ne croit qu'à demi , qu'il y ait quelque chose de réel et de vrai en tout ce qu'on lui dit de cette vie future, où nous aspirons comme au terme de notre course et à l'objet de notre espérance. Quoi qu'il en puisse penser (car ce n'est point à lui présentement que je m'adresse, ni pour lui que je parle), moi qui crois un Dieu créateur de Punivers, voici, pour me rassurer, et pour entretenir toujours dans mon cœur les sentiments d'une foi vive et d'une ferme confiance, comment je me sers de cette étrange diversité de condition où se trouvent les gens de bien et les impies. Je me dis en moi-même : le parti de la vertu est communément opprimé dans le monde; celui du vice y est dominant et triomphant : on y voit des justes dépouillés de tout et misérables , des amis de Dieu persécutés , des saints méprisés et abandonnés. Que dois-je conclure de là? qu'il y a donc pour le juste, après la vie présente, d'autres biens à espérer que ces biens visibles et périssables qui lui sont refusés. C'est ce que les Pères de l'Église ont toujours conclu, et c'est la plus grande preuve qu'ils ont toujours employée contre ces hérétiques, qui, prévenus de la connaissance de Dieu, voulaient néanmoinsdouter de r immortalité de nos âmes. Lisez, sur cette matière, l'excellent traité de Guillaume de Paris; ou plutôt, écoutez-en le précis, que je fais en peu de paroles. Après bien d'autres raisonnejoents tirés de la nature de Thomme, il çn revient toujours à
celuf-ci , comme au plus pressant et au plus convaincant. Vous convenez avec moi , dit-il , de l'existence d'un premier Être, vous reconnaissez un Dieu ; mais, répondez-moi : ce Dieu ainie-t-il ceux qui le servent et qui tâchent à lui plaire? S'il ne les aime pas, et qu'il ne s'intéresse point pour eux, où est sa sagesse et sa bonté? s'il les aime, quand le faitil paraître? ce n'est pas dans cette vie, puisqu'il les y laisse dans l'afQiction ; ce n'est pas dans l'autre vie, puisque vous prétendez qu'il n'y en a point. Cherchez, ajoute ce saint évéque; ayez recours à toutes les subtilités que votre esprit peut imaginer; vous ne satisferez jamais à cette difficulté, qu'en avouant l'âme immortelle, et confessant avec moi qu'après la mort il y a un état de vie , où Dieu doit récompenser chacun selon ses mérites : car ce Dieu devant être, comme Dieu, par&it dans toutes ses qualités, il doit avoir une parfaite justice. Or, une justice parfaite doit nécessairement porter à un jugement parfait. Ce jugement parfait ne s'accomplit pas en ce monde , puisque les plus impies y sont quelquefois les plus heureux. Il faut donc qu'il s'accomplisse en l'autre, et par conséquent qu'il y ait un autre siècle à venir, qui est celui que nous attendons. Sans cela, poursuit le même Père, on pourrait dire que les justes seraient des insensés , et que les impies seraient les vrais sages : pourquoi ? parce que les impies chercheraient les véritables et solides biens, en s'attachant à la vie présente; au lieu que les justes souÇiriraient beau-, coup , et se consumeraient de travaux , dans l'attente d'un bien imaginaire. Voyez- vous, chrétfens, comment ce savant évéque tirait des adversités des justes une raison invincible pour établir la foi d*une vie e| d'une béatitude étemelle?
C'est aussi ce que prétendait saint Augustin dans l'exposition du psaume quatre-vingt-onzième, lorsque, parlant à un chrétien troublé de la vue de ses misères et du renversement qui paraît dans la conduite du monde, il allègue cette même raison, pour lui inspirer une force à l'épreuve des événements les plus fâcheux. Voulez-vous avoir, dit-il , toute la longanimité des saints? considérez l'éternité de Dieu. Alors les plus tristes accidents, bien loin de vous abattre, seront pour vous autant de motifs d'une foi et d'une espérance plus constante que jamais. Car quand vous vous troublez parce que la vertu est maltraitée sur la terre et que le vice y est honoré, vous raisonnez sur un faux principe, et vous êtes dans l'erreur. Vous n'avez ^ard qu'à ce petit nombre de jours dont votre vie est composée, comme si dans ce peu de jours tous les desseins de Dieu devaient s'accomplir sur les hommes. AUeruUs ad dies tuospaucos, et diebus Ms paueis vis impleri omnia. (Auo.) C'est-à-dire, que vous voudriez voir dès maintenant tous les yistAS ^<\\yra»r
SUR LES AFFLICTIOINS, DES JUSTES etc.
nés et récompensés, et les impies frappés de tous les fléaux de la justice divine; que vous voudriez que Dieu ne différât point, et que Tun et Tautre s'exécutât dans la brièveté de vos années. Mais c*est ce que vous ne devez pas demander. Dieu fera Tun et Tautre en son temps , quoiqu'il ne le fasse pas dans le vôtre. Le temps de Dieu, c'est l'éternité; et le vôtre, c'est cette vie mortelle. Votre temps est court , mais le temps de Dieu est infini. Or Dieu n'est pas obligé de faire toutes choses dans votre temps; c'est assez qu'il les fasse dans le sien, /mplebit Deus in tempore tuo. ( Auo.) Et c'est pourquoi je vous dis que si vous voulez vous affermir dans votre foi et soutenir votre espérance, vous n'avez qu'à vous remettre sans cesse dans l'esprit l'éternité de Dieu. Gomment cela.' pacce que, témoin de l'injustice apparente avec laquelle Dieu semble traiter les hommes sur la terre, se montrant si rigoureux pour ses amis et si favorable à ses enùemis, vous tirerez cette conséquence, qu'il prépare donc aux uns et aux autres une éternité où il leur rendra toute la justice qui leur est due, puisqu'il la leur rend si peu dans le temps. Tout ceci estde saint Augustin, et ce sont ses propres paroles que je rapporte.
C'est cette même vue d'une éternité qui a rendu les saints invincibles dans les plus violentes tentations; Quand est-ce que Job parlait de la vie future et immortelle avec unecertitude plus absolue et une foi plus vive? Ce fut lorsqu'il se trouva sans biens, sans maisons, sans famille, privé de tout secours, et réduit sur le fumier. Scio quod Redemptor meus vivU. (Job, 19.) Oui, je sais, disait-il, que mon Rédempteur est vivant, et que moi-même je vivrai éternellement avec lui. Je n'en ai pas seulement une révélation obscure, mais une espèce d'évidence : Scio. Et d'où l'apprenait-il , demande saint Grégoire pape? de ses souffrances mêmes et de toutes les calamités dont il était afiligé. Quand est-ce que David eut une connaissance plus claire et plus distincte des biens éternels, et qu'il s'en expliqua comme s'il eût eu devant les yeux le ciel ouvert : Credo videre bona Domini in terra viventiumf ÇPs. 26.) Ce fut dans le temps que Saûl le persécutait avec plus de fureur. Ah! s'écriait-il, je crois déjà voir la gloire que Dieu destine à ses élus , et il me semble qu'elle se découvre à moi avec tout son éclat. Mais, divin prophète, comqoent la voyezvous? les afiQictîons, les maux vous assiègent de toutes parts, et vous prétendez apercevoir au milieu de tout cela les biens du Seigneur? Mais c'est en cela même , répond saint Jean Chrysostôme , c'est dans les maux dont il était assiégé, qu'il trouvait des^ages certains qui l'assuraient, pour une autre vie, de la possession des biens du Seigneur. Car sa raison seuls /cii'd/eCai't au fond de Fâme, que, \ea
maux qu'il avait à souffrir de la part de Saûl étant contre toute justice , il était de la providence de Diea qu'il y eût dans l'avenir un autre état où son innocence fût reconnue et sa patience glorifiée; et voilà ce qu'il entendait, et ce qu'il voulait faire entendre, quand il disait : Credo videre bona Domini in terra viventhan.
Nous avons encore, chrétiens, quelque chose de plus: ce sont les prédictions de Jésus-Christ, dont notre propre expérience nous fait voir l'accomplissement dans les souffrances des justes et dans la prospérité des pécheurs. Ceci n'est pas moins digne de vos réflexions. Si le Fils de Dieu avait dit dans l'Évangile, que ceux qui s'attacheraient à la suivreetqui marcheraient après lui, seraient exempts en ce monde de toute peine , à couvert de toute disgrâce, comblés de ric|^esses, toujours dans le plaisir, et qu'il n'y aurait de chagrins et de traverses que pour les impies : alors, je l'avoue, notre foi pourrait s'affaiblir à la vue de l'homme de bien dans l'indigence, l'humiliation, la douleur, et du libertin dans la fortune, l'autorité, l'élévation. Il me serait difficile de résister aux sentiments de défiance qui naîtraient dans mon cœur ; pourquoi? parce que je me croirais trompé par Jésus-Christ même, et que j'éprouverais tout le contraire de ce qu'il m'aurait promis. Mais quand je consulte les sacrés oracles, sortis de la bouche de ce Dieu Sauveur, et que je les vois accomplis de point en point dans la conduite de la Providence; quand j'entends ce Sauveur adorable dire clairement et sans équivoque à ses disciples : Le monde se réjouira, et vous serez dans la tristesse ; Mundus gaudelfit, vos autem con^ tristabimini (Joan., 16); quand je l'entends leur déclarer dans les termes les plus exprès qu'ils seront en butte aux persécutions des hommes; leur faire le détail des croix qu'ils auront à porter, des mauvais traitements qu'ils auront à essuyer; leur marquer là-dessus toutes les circonstances, et conclure en les avertissant, que s'il leur annonce par avance toutes ces choses , c'est afin qu'ils n'en soient point surpris ni scandalisés lorsqu'elles arriveront, Hœc locutus sîtm vobis ut non scandaUzemUU (Ibid.); et afin qu'ils se souviennent qu'il les leur avait prédites; Ut cum venerit hora, eorum remi» niscamini, quia ego dixi vobis, (Ibid.) Quand, dis-je, tout cela se présente à mon esprit, et que tout cela s'exécute à mes yeux; que j'en suis instruit par moi-même, et que j'en ai les exemples les plus sensibles et les plus présents, est-Il possible que ma confiance ne redouble pas , et qu'elle ne tire pas de là un accroissement tout nouveau? Si je voyais tous les pécheurs dans l'infortune, et tous les justes dans le bonheur humain , c'est ce qui m'étonnerait, parce que je ne verrais pas la parole de 3^\]ivOix\sl vérifiée. Mais tandis que les gensde bien
SUR LES AFFUCnONS DES JUSTES, irc.
loufiiriroot et que les impilBs auront tons les avan* tages du siècle, je ne craindrai rien, je me consolerai, je me soutiendrai dans mon espérance. Car voici comment je pourrai raisonner. Le même Fils de Dieu qui a dit aux justes, Vous serez dans Taffliction, leur a dit aussi. Votre tristesse se changera en joie, Tristitia vestra vertetur in gaudium, (JoAN., 16.) Le même qui leur a prédit leurs peines et leurs adversités s*est engagé à leur donner son royaume, et dans ce royaume céleste une félicité parfaite. Or il n'est pas moins infaillible dans Tun que dans Tautre; pas moins vrai quand il annonce le bien que lorsqu'il annonce le mal , puisqu'il est toujours la vérité éternelle. Comme donc Tévénement a justifié et justifie sans cesse ce qu'il a prévu des afflictions de ses élus, il en sera de même de la gloire qu'il leur fait espérer. De là je prends le sentiment du grand apôtre, et je dis avec loi : Je souffre, mais je souffre sans me plaindre , et je n'en suis point déconcerté , ni inquiet ; car je sais en qui je me confie, et sur la parole de qui je me repose. Je le sais , et je suis certain , non-seulement qu'il peut faire pour moi tout ce qu'il m'a promis, mais qu'il le veut et qu'il le fera, puisqu'il me l'a promis, et à tous ceux qui se disposent, dans le silence et la soumission , au jour bienheureux où il viendra reconnaître ses prédestinés et remplir leur attente.
Est-ce tout? non, mes chers auditeurs, mais je finis par un point qui me paraît, et qui doit vous paraître conmie à moi, le plus essentiel. Car dans cette assemblée je m'adresse à celui de tous que Dieu connaît le plus juste, et que Dieu toutefois a moins pourvu de ses dons temporels. Qu'il m'écoute et qu'il me comprenne : c'est à lui que je parle. Il est vrai , mon cher frère, et je ne puis l'ignorer, votre sort parmi les hommes est triste et fâcheux; mais par là ,' si je puis m'exprimer de la sorte, à quel sceau vous trouvez- vous marqué? à celui que doivent porter les élus, à celui qui les distingue comme élus , en un mot, à celui du Fils unique de Dieu, le chef et rêxemplaire des élus. Tellement que vous entrez ainsi dans l'ordre de votre prédestination , et que Dieu commence à exécuter le décret qu'il en a formé. Je m'explique , et je vais mieux vous faire entendre ce mystère de salut. On vous l'a dit cent fois après l'apôtre, et c'est un principe de notre foi, que Jésus-Christ étant le modèle des prédestinés, il faut, pour être glorifié comme lui , avoir une sainte ressemblance avec lui. Car, selon l'excellente et sublime théologie du Docteur des nations, telle est l'indis^ pensable condition que Dieu demande , pour faire part de sa gloire à ses élus , et c'est ainsi qu'il les a choisis; QuosprœscivUetprsMiestinavit conformes fieri imaginU piUi suL (Rom., 8.) Or il est évident que Jésus-Christ a vécu sur la terre daus le même
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état où Dieu permet que le juste soit réduit , qu'il a marché dans la même voie , qu'il a été exposé aux mêmes rebuts, aux mêmes mépris , aux mêmes contradictions. 0 profondeur des conseils de la divine sagesse ! Tibère régnait en souverain sur le trône , et le Fils de Dieu obéissait à ses ordres. Pilate était revêtu de la suprême autorité, et le Fils de Dieu comparaissait devant lui. Voilà comment Dieu opérait par Jésus-Christ le salut des hommes ; et voilà , mon cher auditeur, comment il opère, ou comment il consomme le vôtre par vous-même. Il vous imprime les caractères de son Fils, il grave dans vous ses traits et son image. Sans cela tout serait à craindre pour vous ; mais avec cela que ne pouvez-vous point espérer, puisque c'est l'exécution des favorables desseins de Dieu sur votre personne? Quos prœscivit et praedestinavU conformes fieri imaginas Filii sui. Vous me direz : On a vu et l'on voit encore des gens de bien, riches et opulents, honorés et distingués dans le monde. Ten conviens , mais sur cela je réponds trois choses. En effet, s'il ny avait de justes et d'élus que les pauvres et les petits , que ceux quif par l'obscurité de leur condition ou par le désordre de leurs affaires , occupent les derniers rangs, les autres états seraient donc exclus du royaume de Dieu? ce serait donc par eux-mêmes des états réprouvés? il y faudrait donc nécessairement renoncer? Or il était néanmoins de la Providence d'établir dans la société des hommes ces états , et il est toujours de la même Providence de les y maintenir. D'où il s'ensuit que Dieu n'a donc pas dû y attacher une damnation inévitable; et qu'au contraire il devait y faire paraître des exemples de sainteté, afin de ne pasjeter dans un désespoir absolu tous ceux qui s'y trouveraient engagés. Je vais plus loin , et j'ajoute que si les saints se sont vus quelquefois dans l'état d'une prospérité humaine, c'est ce qui les faisait trembler, que c'est ce qui les entretenait dans une défiance continuelle d'eux-mêmes » que c'est ce qui les humiliait, ce qui les confondait devant Dieu : pourquoi ? parce que ne reconnaissant point dans leur prospérité l'image de Jésus-Christ souffrant, ils craignaient que Dieu ne les eût rejetés , et de ne régner jamais avec Jésus-Christ glorieux et triomphant. De là, pour suppléer à ce qui leur manquait , et pour acquérir cette conformité si nécessaire, que faisaient-ils? observez-le bien : c'est ce que j'ai en dernier lieu à répondre. Ils ne quittaient pas pour cela leur condition, parce qu'ils s'y croyaient appelés, et qu'ils voulaient obéir à Dieu; mais sous les dehors spécieux d'une condition aisée et commode, ils conservaient toute l'abnégation chrétienne ; et portaient sur leur corps toute la mortification de leur Sauveur. Sans renoncer à leur état, ni à certain extérieur de leur état , ils renonçaient à ses douceurs, et surtout ils se renonçaient eux-mêmes. Au
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milieu de rabondance , ils savaient bien ressentir les incommodités de la pauvreté; au milieu des honiieurs , ils trouvaient bien des moyens pour se contenir dans les sentiments et sVxercer dans les actes d'une profonde humilité; au milieu des divertissements mondains, où quelquefois ils semblaient avoir part , ils n'oubliaient pas les devoirs de la pénitence , et là même souvent la pratiquaient-ils dans toute son austérité. Tout cela, aûn d'être du nombre de ceux dont l'apôtre a dit : QuosprasscivUetprasdestinavit conformes fierl imaginis FUiisuL
Vous me direz encore , qu'on a vu des pécheurs et qu'on en voit dans les mêmes adversités que les justes, et aussi affligés qu'eux. 11 est vrai; mais sans examiner toutes les raisons pourquoi Dieu ne veut pas, ni ne doit pas vouloir que le vice prospère toujours, je me contenterai d'une réponse que j'ai à vous faire, et qui servira de preuve à l'importante véritéqucjcvousprêche.C'estque pour ces pécheurs sujets comme les justes aux revers et aux disgrâces de la vie, une des plus précieuses et des plus sensibles marques, selon la doctrine de tous les Pères, que Dieu ne les a pas entièrement abandonnés , ce sont leurs souffrances mêmes et leurs peines; que le plus grand de tous les malheurs pour eux , ce serait d*étre ménagés , d'être flattés, de n'être jamais traversés dans le crime ; que la dernière ressource qui leur reste pour rentrer dans la voie du salut et pour être reçus dans le sein de la miséricorde, est que Dieu à présent les châtie , qu'en les châtiant il les corrige, qu'en les corrigeant il les réforme, et que ce renouvellement et cette réformation de mœurs retrace dans eux l'image de son Fils , qu'ils y avaient effacée. De sorte qu'il en faut toujours revenir à la parole du Maître des gentils : Çuos prœscloit efprBSdestinavU conformes fierl imaginis Filii stil.
Plaise au ciel , mes dien auditeurs, que vous ayez bien compris ce mystère de grâce et de sanctification que j'avais à développer; que dans les coups dont Dieu vous frappe, vous reconnaissiez l'amour qui l'intéresse pour vous; que le juste ranime son espérance, et quil se soutienne par sa patience; que le pécheur ébloui du vain éclat qui l'environne, et enivré d*une trompeuse félicité qui le séduit, se détrompe enfin des idées qu'il en avait conçues, et que désormais il en détache son cœur, pour l'attacher à des biens plus solides! Vous cependant, 6 mon Dieu ! ne changez rien à l'ordre des choses que votre providence a réglées ; agissez selon vos vues , et non selon les nôtres. Vos vues sont infinies et les nôtres sont bornées ; vos vues sont toutes pures, et les nôtres sont toutes terrestres ; vos vues ne tendent qu'à nous sauver, et les nôtres ne tendent qu*à nous perdre. Si la nature se révolte, si les sens murmurent, ah! Seigneur, n'accordez ni à la nature indocile f ni aux sens aveugles et charnels ce
DES JUSTES, BTC.
qu'ils demandent. Ne nous livrez pas à nos désin , et ne nous écoutez pas, comme vous écoutiez autrefois dans votre colère le peuple juif. Mais suives toujours vos adorables desseins, et quoi qu'il nous en doive coûter, exécutez-les pour votre gloire et pour notre bonheur éternel , etc.
SERMON